interview

Zakia Khattabi, ministre du Climat: "Les recettes fiscales environnementales reviendront aux citoyens et aux entreprises"

©Saskia Vanderstichele

Zakia Khattabi, ministre du Climat, ne cache pas sa satisfaction entre l'élection de Joe Biden et l'accord intervenu vendredi au niveau européen sur la réduction des émissions de CO2. Mais tout reste à faire, dit-elle. Notamment en Belgique. L'ex-coprésidente d'Ecolo annonce la tenue d'un "gouvernement climat" et expose sa vision.

Cinq ans après l'Accord de Paris, au moment où l'Union européenne s'accorde sur l'objectif de réduction de 55% des émissions de CO2 par rapport à 1990, la Belgique met la première main à un plan de relance aux accents environnementaux marqués. Le gouvernement De Croo compte également une ministre spécifiquement dédiée à l'enjeu climatique. Zakia Khattabi (Ecolo) répond aux questions de L'Echo.

Joe Biden est élu, l'Europe s'accorde. Êtes-vous une ministre du Climat heureuse?

Je ne pouvais pas imaginer un meilleur départ. Mais je mesure aussi que c'est maintenant que nous allons devoir nous montrer à la hauteur. Je suis optimiste, mais prudente. L’élection de Joe Biden entraîne le monde dans le bon sens, mais il va falloir revenir sur les années perdues. Le trend est positif, mais une fois qu’on a dit cela, rien n’a été fait. Il faudra que des actes concrets soient posés. On pourra alors se réjouir ou s’inquiéter.

"Greta Thunberg a raison. Aujourd'hui, il y a un nouvel espoir, à nous de lui rendre confiance."

Greta Thunberg parle de promesses vides au sujet de l'Accord de Paris...

Elle a raison, les dernières années ont été des années "noires", perdues, rien n'a été fait à la mesure des enjeux et des engagements pris à Paris. Aujourd'hui il y a un nouvel espoir, à nous de lui rendre confiance.

Vous avez annoncé un accord sur les -55% et dans la foulée, Zuhal Demir (ministre flamande de l’Environnement) a réagi en parlant de fake news. Le climat belgo-belge est-il tendu?

Pas du tout. Alexander De Croo a confirmé que la Belgique soutiendrait l’objectif et il y a un accord entre le Premier ministre et le ministre-président flamand Jan Jambon. La Flandre a demandé, outre le cadre européen, que le fédéral s’engage pour ses propres bâtiments en matière d’économies d’énergie ou encore de baisser la fiscalité pour encourager les choix les plus vertueux sur le plan climatique. Si mon allié dans ces deux dossiers, c’est la Flandre, je ne peux rêver mieux. On ne met pas assez en avant le coût économique des changements climatiques. La Commission nationale climat nous dit qu’en 2050, il s’élève à 9,5 milliards, soit 2% du PIB. Le gain associé aux hivers plus doux ne serait que de 3 milliards par an, soit 0,65% du PIB. On sait donc que l’inaction nous coûtera plus cher. Si certains sont convaincus de cette urgence par intérêt, c’est très bien. Qu’on y aille.

"On sait que l’inaction nous coûtera plus cher."

Avez-vous des projections sur la part de la Belgique dans l'effort européen?

Non. L’Europe va faire le travail. Au printemps 2021, la Commission présentera les plans détaillés et nous pourrons nous coordonner. Il est évident que nous allons devoir revoir nos ambitions à la hausse, notamment dans le cadre de la révision du Plan national énergie climat (Pnec). Cette hausse s'intègre dans nos réflexions sur le plan de relance.

Suite à la fermeture du nucléaire, la Belgique va devoir produire de l’électricité avec le gaz. Comment se mettre au niveau des ambitions européennes?

L’accord de majorité n’a pas été fait pendant que les uns regardaient à droite et les autres à gauche. Les deux objectifs politiques – atteindre les -55% et la fermeture des centrales – ont été négociés en même temps. Nous aurons en tête que la fermeture des centrales va jouer sur nos émissions. Mais il ne faut pas avoir une idée démesurée de cet impact.

"Nous aurons en tête que la fermeture des centrales va jouer sur nos émissions. Mais il ne faut pas avoir une idée démesurée de cet impact."

C’est possible de faire les deux?

Absolument. Nous avons tous les leviers pour le faire, il faudra l’ambition politique mais celle-ci est actée dans l’accord de gouvernement. C’est à travers l’ampleur de nos investissements que nous pourrons atteindre les -55% en ayant fermé nos centrales. En mobilité, en matière de rénovation des bâtiments publics...

Avec la sortie du nucléaire il va falloir accepter d’émettre plus de CO2…

Oui mais pour une période transitoire. Notre objectif c’est l’horizon 2030. Nous avons en tête les conséquences d’un dossier sur l’autre.

Des investissements dans les bâtiments publics ou les chemins de fer prennent des années. Est-il réaliste de penser que leurs effets se feront sentir avant 2030?

Ce sont des modèles à construire. C’est l’addition des mesures qui nous permettra d’atteindre l’objectif. L’ambition des -55% est une ambition à l’échelle européenne, on ne sait pas encore quelle sera la part de la Belgique.

"À côté du Green Deal, on vote une PAC qui ne correspond pas à ces ambitions. Il faut encore sortir des approches en silos."

Ce nouveau contexte nous fait-il sortir de la politique des "petits pas", dénoncée par Nicolas Hulot lorsqu’il a quitté le gouvernement français?

Depuis les accords de Paris, on voit une évolution positive. Mais je ne suis pas béatement satisfaite. À l’échelle européenne, à côté du Green Deal, on vote une Politique agricole commune (PAC) qui ne correspond pas à ces ambitions.  Il faut encore sortir des approches en silos et passer à l’acte dans une logique systémique. Au niveau belge, cela passera par la compétence "développement durable" qui m’incombe également. Mais l’enjeu de la transition ne repose pas sur les épaules d’un seul ministre.

N’est-ce pas une faiblesse de votre portefeuille? vous dépendez grandement d’autres ministres.

Toutes les politiques sont concernées par cet enjeu. Tous mesurent les effets du changement climatique. Personne, en matière de santé publique, d’agriculture, d’emploi ou de relance ne peut l’ignorer. La méthodologie qu’on adopte, c’est de faire des gouvernements thématiques. Nous sommes en train de programmer un "gouvernement climat" où chaque ministre viendra avec sa feuille de route.

Votre arrivée a été marquée par une polémique sur la taxe carbone. Quelles sont vos priorités en matière fiscale?

Elles s’inscrivent dans la réforme globale qui sera menée par le ministre Van Peteghem. La polémique en dit plus sur la méconnaissance de certains sur la fiscalité environnementale qu’autre chose. Dans ma note de politique, il n’y a pas de chiffre. La polémique est née de la fuite d’un document de travail du dialogue national organisé sous l’ancienne législature. Le gouvernement n’a pas repris ce travail. Notre accord dit qu’une réforme globale sera menée pour faire évoluer la fiscalité vers une fiscalité environnementale. Celle-ci doit avoir un effet sur les comportements des acteurs économiques.

"Affirmer que l’absence de fiscalité environnementale n’a pas de coût, c’est mentir aux gens."

Il y a des leviers incitatifs, via la TVA par exemple, pour rendre les choix vertueux plus intéressants et l’idée que les choix les moins vertueux coûtent plus cher. Affirmer que l’absence de fiscalité environnementale n’ a pas de coût, c’est mentir aux gens. Le principe de l’accord, c’est celui du pollueur payeur et la réforme doit être budgétairement neutre, les recettes de la fiscalité environnementale revenant à 100% aux entreprises et aux citoyens. Le gouvernement précédent a augmenté les accises sur le diesel tout en fermant un certain nombre de gares, obligeant les gens à prendre leur voiture. C’est jackpot pour l’État mais notre objectif n’est pas celui-là.

Vous pouvez donner des exemples?

Il n’y a encore rien sur la table et je ne veux pas anticiper ce débat. Mais on ne reprendra pas d’une main ce qu’on a donné de l’autre.

Le fédéral entend-il jouer un rôle dans le débat interrégional sur la fiscalité automobile lancé par la Région bruxelloise avec sa taxation à l’usage?

J’ai négocié l’accord bruxellois et nous avions convenu que l’enjeu de la concertation était prioritaire. Je regrette que la communication ait laissé entendre que la taxe existait déjà. Sur la forme, c’est dommage mais sur le fond, tous ont voulu initier cette réflexion. Si personne ne dit à un moment donné "voilà le cap" alors rien ne bouge. Tout le monde a intérêt à aller vers une taxation à l’usage. Avec la prise en compte des craintes de ceux qui habitent dans certaine zones reculées. Le fédéral prendra sa part pour faire dialoguer les entités fédérées au niveau du comité de concertation. Et on prendra notre part dans les enjeux de mobilité.

"Si personne ne dit à un moment donné 'voilà le cap', alors rien ne bouge."

Il y a une sorte de polyphonie fédérale au niveau de la gestion de la crise sanitaire. Cela fait désordre, non?

J’ai confiance en Alexander De Croo et en Frank Vandenbroucke. Très honnêtement, je n’ai pas vécu de tension à l’intérieur du gouvernement. Ces tensions sont nées en dehors. Ce sont les partis qui sont déjà en campagne. Je le regrette. Cela me scandalise qu’on laisse entendre que certains ne se soucieraient pas de la santé économique du pays. En faire un enjeu partisan et électoraliste dans le contexte actuel, c’est lamentable. Et surtout, ça n’aide pas à l’acceptation des mesures.

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