analyse

À la recherche du "canon flamand"

Theo Francken et Bart De Wever tienne à l'instauration d'un canon flamand. Mais de quelle Flandre celui-ci doit-il parler? ©Photo News

L'idée a été émise par Theo Francken et reprise par Bart De Wever: la Flandre doit se doter d'un canon. L'idée ne fait pas du tout l'unanimité, d'autant qu'on ne sait même pas ce qu'elle recouvre. Alors qu'un accord de gouvernement est attendu sous peu en Flandre, on a enquêté: c'est quoi, ce "canon flamand"?

Le canon flamand. C'est le point que l'on scrutera lorsque l'accord de gouvernement flamand sera enfin bouclé, ce qui est imminent. L'idée d'intégrer cette notion de canon dans un programme avait été bombardée par Bart De Wever dans sa note d'intention, qui a ouvert les discussions entre la N-VA, le CD&V et l'Open VLD en vue de la constitution d'un gouvernement flamand. Elle a surpris, tant en Flandre que du côté francophone. Après l'étonnement, les questions sont venues. C'est quoi, un canon flamand? Une sorte de recueil de la culture et de l'histoire de la Flandre... Mais encore? Et pourquoi? Par qui? On a enquêté.

"Ce qui est frappant, c'est ce retour à un nationalisme flamand romantique, un peu vieux jeu, qui avait été délaissé par les gouvernements flamands et la N-VA depuis un bout de temps", s'étonne Dave Sinardet, politologue à la VUB, qui pointe un drôle de paradoxe derrière cette notion: "On dit que l'identité est importante, mais elle ne l'est visiblement pas assez puisqu'il faut la stimuler!"

Le résultat obtenu ne sera pas une priorité, c'est un symbole.
Rik Torfs
Professeur à la KULeuven


Pour qui?

Pour rappel, le but de l'exercice serait d'utiliser ce canon dans l'enseignement et dans les cours d'intégration qui s'adressent aux migrants, afin de renforcer/inculquer l'identité flamande. Mais ce qui étonne le professeur de la VUB, c'est l'intérêt qu'a suscité l'introduction de cette notion dans la note, "alors qu'il y a bien d'autres choses qui ont une portée bien plus significative, comme la politique d'intégration, l'absence de diminution de taxes régionales, l'idée d'avoir un "vrai" ministre de la Justice..."

Cette idée de canon flamand a suscité énormément de critiques dans le monde académique flamand, surtout du côté des historiens "parce que ça instrumentalise l'histoire à des fins politiques", résume Dave Sinardet.

Rik Torfs (CD&V), professeur de droit canon à la KULeuven, ne croit pas trop à l'aboutissement du projet sous forme d'un vrai bouleversement. "Sans doute qu'il en restera quelque chose dans le programme de gouvernement, on mettra sur pied une commission, qui rédigera un rapport. Ça ne coûte pas cher, tout ça... Mais le résultat obtenu ne sera pas une priorité, c'est un symbole."

Néanmoins, derrière cette idée de canon, il rappelle qu'il y a aussi toute l'inquiétude autour de l'enseignement, considéré comme en déclin en Flandre. Et n'oublions pas que Theo Francken, malgré ses démentis, est considéré comme très intéressé par le poste de ministre de l'Enseignement en Flandre. Et qu'il est le premier à avoir lancé l'idée du canon...

A quoi ça sert d'ennuyer les gens avec des cadavres du passé? Si c'est pour aider à relativiser sa propre position, alors oui, il y a un vrai enjeu pédagogique.
Karel Vanhaesebrouck
Professeur à l'ULB

Le problème de l'école

"Il y a une perte de culture générale en Flandre, de points de repères historiques, de contexte identitaire partagé", confirme Karel Vanhaesebrouck, professeur d'histoire et d'esthétique du spectacle vivant à l'ULB. "Il y a une baisse des compétences linguistiques en fin de secondaire." Autre grief à l'égard de l'enseignement, le fait qu'il doive "désormais être rentable, utile, apporter des compétences concrètes alors que lire des textes du passé est considéré comme un gaspillage de temps."

Dans ce contexte, un effort pour remédier à ces lacunes est bienvenu. "Mais ce qui est problématique, c'est l'idée que le canon devienne un critère d'intégration. Et qu'il soit quelque chose de stable, fixé une fois pour toutes, un paquet congelé qu'on se passerait de génération en génération."

Flandre d'hier et d'aujourd'hui

Les autres partis ne sont pas nécessairement fans, mais ils vont laisser faire parce que ce n'est pas un enjeu crucial pour eux.
Dave Sinardet
Politologue à la VUB

Autre question: de quelle Flandre parle-t-on? "Parce que la 'Vlaanderen' comme entité existe seulement depuis les textes législatifs de la fin des années 70. Si on remonte avant, on ne peut pas oublier les Ducs de Bourgogne, la période autrichienne, Napoléon... Or, on ne peut pas projeter un présent sur un passé pour prouver que le présent se légitime par un passé... qui est de l'ordre de la fiction", explique Karel Vanhaesebrouck, qui pointe "une obsession pour le présentéisme. Tout ce qui est en dehors du présent doit s'y adapter."

Bref, l'exercice s'annonce difficile. "Mais il est cher à la N-VA, pour qui ça signifie un retour à ses bases. Les autres partis ne sont pas nécessairement fans, mais ils vont laisser faire parce que ce n'est pas un enjeu crucial pour eux", estime le politologue Dave Sinardet.

4 oeuvres incontournables

Ce qu'on mettrait dans ce canon dépendra de qui l'établira. "Il y aurait bien d'autres histoires à raconter que celle écrite par des gens de pouvoir. Il y a celle des luttes ouvrières, des colonies, de la place des minorités...", s'inquiète Karel Vanhaesebrouck. Pour le professeur de l'ULB, il faudrait donc mettre dans ce canon des oeuvres rendant visibles les nombreuses contradictions de l'identité flamande. Voici ses suggestions:

Louis Paul Boon, "De kapellekensbaan" ("La route de la chapelle"), 1953, "parce qu'il marque bien les contradictions de l'histoire de la Flandre";
Hugo Claus, "Het verdriet van België" ("Le chagrin des Belges"). "Il y a un vrai intérêt à le lire pour comprendre ce qui se joue aujourd'hui, et non d'où on vient!";
Tom Lanoye, "Kartonnen dozen" ("Les boîtes en carton"). "Ce livre illustre l'incapacité de la Flandre à donner une place à l'homosexualité. Il a aidé beaucoup de jeunes";
Fikry El Azzouzi, "Drarrie in de nacht" qui "parle de la vie des jeunes belges d'origine allochtone dans les grandes villes".

Et quid des grands moments historiques? "Qu'est-ce qu'un grand moment historique?, se demande  Karel Vanhaesebrouck. Une grande victoire uniquement? Devons-nous avoir peur de parler des moments douloureux, comme la Deuxième Guerre? Mais on en revient à l'instrumentalisation de l'histoire en fonction du présent. La vraie question, c'est de se demander à quoi ça sert d'ennuyer les gens avec des cadavres du passé? Si c'est pour aider à relativiser sa propre position, alors oui, il y a un vrai enjeu pédagogique."

 

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