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Comment l’épidémie a flambé à Anvers

À 23 h 30, la plus grande métropole de Flandre devient une ville-fantôme ©SISKA VANDECASTEELE

Anvers est devenue l’épicentre de la deuxième vague de contaminations au coronavirus. Aujourd’hui, on comprend mieux comment la situation a pu dégénérer aussi rapidement dans la province flamande.

Notre reconstitution des événements révèle l'échec des autorités, provinciales comme nationales, sur trois fronts: l’arsenal de défense, la communication à la population et le fonctionnement des institutions. Pour en arriver à devoir décréter le premier couvre-feu dans la métropole portuaire depuis la Seconde Guerre mondiale.

Lundi 6 juillet (36 nouvelles infections, +33%)

Comme si ce satané virus avait tiré sa révérence après sa ronde macabre au cours des mois précédents. La météo n’est pas formidable, mais les terrasses des cafés et des restaurants sont pleines, tout comme les rues commerçantes. Lorsque le médecin et épidémiologiste Wouter Arrazola de Oñate passe devant une boutique Dunkin Donuts archicomble, où personne ne se soucie plus des règles de distanciation, il en acquiert la certitude: "Cela va mal tourner."

Arrazola s’inquiète en réalité depuis des semaines. Ce spécialiste en maladies infectieuses fait autorité dans le domaine de la détection des personnes infectées avant qu’elles n’en contaminent d’autres. Il a conseillé ainsi les autorités fédérales sur la meilleure manière de tracer ces contacts durant l’épidémie. Mais ce qui en est ressorti n’est pas ce qu’il en espérait.    

Le Fédéral a opté pour un call-center central. Arrazola estime qu’il peut en effet détecter une partie des infections. Mais dans une grande ville comme Anvers, il faut aussi y affecter des personnes opérant sur le terrain qui connaissent les généralistes locaux, les différents quartiers et les spécificités des conditions de vie. La note qu’il a écrite à ce sujet en mai n’a pas eu de suite.

Vendredi 10 juillet (37 nouvelles infections, +34%)

Dans l’immeuble "Chicago" situé dans le quartier de Linkeroever, une famille est testée positive au coronavirus. Rien d’exceptionnel, mais ce "cluster" familial spécifique inquiète particulièrement les édiles communaux. Avec ses 25 étages et plus de 1.000 habitants qui partagent des couloirs et des ascenseurs exigus, l’immeuble de logements sociaux peut devenir très vite un supercontaminateur du virus.

Le bourgmestre d'Anvers, Bart De Wever (N-VA), prend conscience de la rapidité avec laquelle la situation peut dégénérer.

Branle-bas de combat. La famille est mise en quarantaine et des agents en prévention de la ville se présentent à la porte de chaque appartement pour sensibiliser les habitants. La propagation est stoppée net. Mais le bourgmestre Bart De Wever (N-VA) prend conscience de la rapidité avec laquelle la situation peut dégénérer.

Ailleurs dans la ville, des familles se préparent à passer un week-end festif. Peu importe, si la météo n’est pas de la partie.

Samedi 11 juillet (31 nouvelles infections, +46%)

La gouverneure de la province d’Anvers, Cathy Berx (CD&V), en partance en vacances en Ardenne, reçoit un appel d’Erika Vlieghe, la spécialiste en maladies infectieuses, qui l’avertit qu’un petit cluster a été détecté dans la communauté juive de la ville. La situation semble toutefois sous contrôle. Mais, lorsqu’elle apprend un peu plus tard qu’un foyer a été constaté également dans la communauté indienne, après un match de cricket, elle a un mauvais pressentiment.

Ailleurs dans le pays, Geert Molenberghs n’en mène pas plus large. Le biostatisticien (KULeuven et UHasselt) estime déjà que la courbe de cas actifs dans notre pays s’est stabilisée à un plateau trop élevé: quelque 85 infections par jour. Mais, depuis la fête de la Communauté flamande, il observe une recrudescence des clusters qui, de surcroît, semblent s’élargir. Ses confrères, le virologue Marc Van Ranst et l’épidémiologiste Pierre Van Damme s’en inquiètent. Mais de nombreux autres scientifiques invitent plutôt la population à garder son calme. 

Mardi 14 juillet (23 nouvelles infections, +33%)

Les médecins s’alarment des clusters dormants dans différents quartiers. Ils en discutent sur l’appli de dialogue Silo, un WhatsApp pour médecins et personnels soignants. Le nombre de personnes présentant des symptômes du Covid-19 augmente, tout comme celui de demandes de test. Un médecin d’un grand cabinet en informe l’inspection de l’Agence flamande des soins et de la santé, qui se contente d’en prendre note, sans lui apporter d’aide concrète.

Mercredi 15 juillet

À l’hôtel de ville, on sent que la situation dérape. L’administration ne réussit pas à localiser les foyers d’infection qui se multiplient. Et pour cause: les chiffres ne sont disponibles qu’à l’échelle communale. Cathy Berx et Bart De Wever insistent depuis longtemps pour obtenir des données plus fines. Sans succès. Sciensano et l’Agence flamande des soins et de la santé travaillent avec des données brutes, qui ne sont pas d’une grande utilité pour les agents sur le terrain. Un tableau de bord pratique, en cours d’élaboration, n’est pas près d’être finalisé, faute de lui avoir donné la priorité.

Jeudi 16 juillet (53 nouvelles infections, +34%)

Au cabinet médical de l’Eliaertsstraat, le plus grand à Anvers et au cœur du quartier très densément peuplé de Borgerhout, de nombreuses personnes viennent se faire tester pour montrer qu’ils sont négatifs aux autorités du pays de leur villégiature, notamment le Maroc. Les résultats envoyés au labo révèlent une multitude de cas positifs.

Aucune personne testée positive ne semble disposer du code à 12 chiffres que l’on reçoit lorsqu’un collaborateur du call center fédéral vous contacte.

Aux urgences de l’hôpital Stuivenberg au nord de la ville, les médecins constatent que nombre d’admissions concernent des personnes portant le même nom de famille. Elle avait célébré peu de temps auparavant un mariage et un anniversaire

Le soir même, le médecin Stefaan Morreel envoie à ses confrères et aux experts qui suivent la crise du coronavirus au plan national un e-mail dans lequel il les prévient que son hôpital menace d’être débordé. L’épidémiologiste Pierre Van Damme, très inquiet, transmet l’e-mail à Cathy Berx.

Elle convoque, via Zoom, une réunion de crise avec notamment Morreel, Van Damme, Arrazola et Machteld Verbruggen (Thomas More). Ils décident de lancer leur propre initiative de traçage des contacts.

Vendredi 17 juillet (63 nouvelles infections, +46%)

On recherche ardemment des volontaires pour y collaborer. De leur côté, les médecins cherchent également à identifier les foyers de contamination. Ils pointent notamment des fêtes de famille et aussi une salle de fitness. Un nombre étonnamment élevé de jeunes sont testés positifs. "Comme si une bombe virologique y avait explosé à chaque fois", note un médecin.

Il y a deux semaines, les terrasses des cafés anversois étaient bondées. L'heure n'est désormais plus à la fête. ©SISKA VANDECASTEELE

Samedi 18 juillet (78 nouvelles infections, +62%)

La Belgique profite d’un long week-end ensoleillé. Les établissements horeca à la côte affichent un million de nuitées et un demi-million de touristes d’un jour. Les gens se retrouvent également en masse dans les parcs et les cafés anversois. Aux Pays-Bas, une fête de mariage accueille de nombreuses familles anversoises.

Le samedi matin, les médecins de deux cabinets de Borgerhout, qui représentent quelque 20.000 patients dans le quartier, appellent l’échevin du district Ben Van Duppen (PVDA) pour lui demander de mettre à disposition de toute urgence un lieu pouvant accueillir en sécurité une foule de gens à tester. Il faudra cependant attendre plusieurs jours avant que cet endroit, un garage à la Kattenberg, soit ouvert.

L’hôpital Stuivenberg, comme il le craignait, est désormais débordé par des cas liés aux mêmes deux fêtes familiales. En quelques jours, les médecins effectuent des centaines de tests qui révèlent une proportion élevée de cas positifs, principalement issus de ces deux fêtes. Or, personne ne semble disposer du code à 12 chiffres que l’on reçoit lorsqu’un collaborateur du call center fédéral vous contacte. "C’est très problématique, lâche un médecin, nous sommes dépassés par les événements."

Lundi 20 juillet (121 nouvelles infections, + 156%)

Au cabinet Medilaar, la généraliste Kristien Frijns reçoit un message alarmant via Silo. Un collègue du centre de triage Oost, à côté de l’hôpital AZ Monica à Deurne, la supplie de venir l’aider. Une cinquantaine de personnes doivent être rappelées. "Comme un tsunami qui déboule", se dit Kristien Frijns.

À l’hôtel de ville, on commence à voir plus clairement l’étendue des dégâts de l’explosion de la bombe virale.

D’autres centres de triage sont débordés ailleurs dans la ville. L’épidémiologiste Arrazola annule ses vacances.

Mardi 21 juillet (80 nouvelles infections, +165%)

À l’hôtel de ville, on commence à voir plus clairement l’étendue des dégâts de l’explosion de la bombe virale. Un e-mail d’un collaborateur de l’Agence flamande des soins et de la santé, avec en pièce jointe un Excel contenant les données détaillées par quartier anversois, a été adressé par erreur à l’administration communale. En combinant ces données avec les observations des traceurs locaux et l’examen des cas à l’hôpital Stuivenberg, les quartiers Borgerhout, Antwerpen-Noord et Kiel s’affichent rouge vif sur la carte. Ils comptent au total sept clusters, liés notamment à des fêtes et des bars à chicha.

Mais, la cartographie arrive trop tard pour confiner les zones en question. La réaction en chaîne est déjà partie. De Wever comprend que ce ne sont plus des incendies locaux.

Le bourgmestre d’Anvers appelle tous les "grands" du Royaume: la Première ministre Sophie Wilmès (MR), le ministre de l’Intérieur Pieter De Crem (CD&V), le ministre-président flamand Jan Jambon (N-VA) et le ministre flamand du Bien-être Wouter Beke (CD&V). Malgré l’urgence d’agir, la juriste Cathy Berx lui fait remarquer qu’il n’existe toujours pas de cadre juridique pour mener la contre-offensive au pas de charge.

Ce soir-là, Bart De Wever centre son discours de fête nationale sur l’urgence à mettre en œuvre des mesures supplémentaires.

Mercredi 22 juillet (72 nouvelles infections, +203%)

Le bourgmestre décide de ne pas attendre la réaction du Fédéral et durcit sa politique: extension de l’obligation du port du masque, interdiction des réunions de plus de 10 personnes, obligation d’enregistrer ses coordonnées en allant dans un établissement horeca et interdiction de la vente d’alcools à emporter après 22 h.

De Wever sait parfaitement que ces restrictions sont illégales, mais la gouverneure Cathy Berx le soutient. Et il reçoit les félicitations du virologue Marc Van Ranst.

Jeudi 23 juillet (157 nouvelles infections, +212%)

À l’issue d’une réunion du Conseil national de sécurité (CNS), la Première ministre Wilmès annonce plusieurs mesures nationales complémentaires. Les experts-conseils n’en croient pas leurs oreilles. La bulle sociale de 15 personnes est maintenue. Et les politiques se limitent, pour faire simple, à interrompre le processus de déconfinement. Une prochaine réunion du CNS est prévue le vendredi 31 juillet, plus d’une semaine plus tard.

"Ils connaissent pourtant la situation à Anvers, comment est-ce possible?"
Bart De Wever
Bourgmestre d'Anvers

Berx et De Wever en restent bouche bée. "Ils connaissent pourtant la situation à Anvers, comment est-ce possible?" Déception également du côté des médecins anversois qui pointent le maintien de la bulle de 15 personnes comme une faute majeure.

Vendredi 24 juillet (53 nouvelles infections, + 173%)

Berx et De Wever décident de lancer une offensive médiatique. Dans une interview à Het Laatste Nieuws, le bourgmestre demande au gouvernement fédéral de limiter de toute urgence les bulles sociales. Berx fait passer le même message à la radio. Elle demande – quasiment en les suppliant – aux Anversois de réduire volontairement leur bulle à deux personnes. Le lendemain, un communiqué de presse conjoint invite le gouvernement fédéral à mettre en œuvre des mesures plus strictes.

Dans le courant de la journée, un arrêté ministériel octroie aux autorités locales davantage de pouvoirs dans la lutte contre le virus. Anvers y recourt d’emblée pour élargir encore l’obligation du port du masque.

Entre-temps, les médecins anversois tirent la sonnette d’alarme. La gouverneure convoque un comité de crise élargi le samedi matin.

Samedi 25 juillet (124 nouvelles infections, +143%)

Ce matin-là, du beau monde autour de la table: entre autres Pierre Van Damme, Erika Vlieghe, Wouter Arrazola, Marc Van Ranst, plusieurs médecins généralistes et des représentants de tous les hôpitaux. Mais l’Agence flamande des soins et de la santé manque à l’appel.

Plus tard dans la journée, Wouter Beke, qui a la tutelle de cette Agence, appelle Cathy Berx pour regretter cette absence. La gouverneure lui répond que plusieurs invitations ont été envoyées. Apparemment, l’Agence, en manque d’effectifs et très sollicitée, est dépassée par les événements.

"En fait, pourquoi, vous, en avez-vous fait si peu?"
Cathy Berx
Gouverneure de la province d'Anvers

Il se murmure que le CNS se réunira de manière anticipée, dès lundi. Cathy Berx, qui y sera invitée, reçoit un appel de Marc Van Ranst qui souhaite des informations sur les mesures déjà prises par Anvers pour examiner leurs effets sur le modèle de Molenberghs et les intégrer dans le rapport à mettre sur la table du CNS imminent. La discussion se prolonge tard dans la nuit.

Dimanche 26 juillet (313 nouvelles infections, +188%)

6 h du matin. L’invitation au CNS arrive dans la boîte à messages de la gouverneure Berx. Elle confirme sa participation et prépare une note pour mettre en musique ses réflexions.

Elle rédige finalement deux longs e-mails, qu’elle envoie à tous les participants au CNS. Dans le premier, elle analyse tous les points qui ne fonctionnent pas dans l’approche actuelle et qu’il faut corriger de toute urgence. Notamment l'absence d'obligation de rester en isolement chez soi après un test positif, le manque persistant de données détaillées sur les infections et les défaillances du traçage. Dans le second e-mail, elle commente les conclusions provisoires à tirer du traçage local à Anvers.

Cathy Berx termine la rédaction de ses messages à 1 h du matin et se met au lit. Elle est attendue à Bruxelles à 9 h.

"Pourquoi en avez-vous fait si peu pour lutter contre l’épidémie?", demande en substance la Première ministre à la gouverneure de la province d'Anvers, Cathy Berx, lors du Conseil national de sécurité. ©REUTERS

Lundi 27 juillet (143 nouvelles infections, +127%)

Outre Cathy Berx, la gouverneure de Flandre occidentale, Anne Martens, se rend également au Palais d’Egmont à Bruxelles. Mais, c’est surtout Anvers qui sera dans le viseur des participants. Côté francophone, on se montre acerbe. "Pourquoi en avez-vous fait si peu pour lutter contre l’épidémie?", demande en substance la Première ministre, qui mène les débats.

Cathy Berx fait front. Elle réfute chaque critique en développant une argumentation juridique qui expose clairement non seulement la répartition des compétences, mais aussi les pierres d’achoppement. Ses explications sont si détaillées qu’elle finit par exaspérer quelques participants. La Première ministre doit lui demander plusieurs fois d’être plus concise. "Nous n’allons pas ici ne parler que de la situation à Anvers." Mais la conclusion de Cathy Berx se veut cinglante. Elle renvoie la balle aux autres protagonistes: en fait, pourquoi, vous, en avez-vous fait si peu?

"Les mesures sont fortes, mais insuffisantes."
Groupe d'experts Celeval

La gouverneure quitte la réunion avant la fin, avec le mandat de prendre toutes les mesures qui s’avèrent nécessaires. Elle appelle Bart De Wever pour lui faire part de son amertume: elle n’imaginait que les membres du CNS connaissaient si peu la situation sur le terrain: «Au Conseil national de sécurité, il y a un gouffre entre la perception et la réalité."

Dans l’après-midi, le CNS décide de limiter les contacts sociaux à des bulles fixes de cinq personnes. Quelques heures plus tard, Cathy Berx annonce un paquet de mesures inédit pour affronter la crise. Elle décrète un couvre-feu à Anvers, la fermeture des établissements horeca à 23 h et une obligation générale du port du masque dans l’espace public. De toutes les demandes émanant des experts, elle n’en écarte qu’une: la limitation des déplacements non essentiels. Le groupe d’experts Celeval en conclut: "les mesures sont fortes, mais insuffisantes."

Mercredi 29 juillet (88 nouvelles infections, +105%)

Anvers instaure des mesures strictes, destinées à pouvoir mettre en quarantaine des maisons de repos en cas de contamination. Huit institutions sont visées immédiatement, en raison d’infections confirmées ou d’indices sérieux.

À l’hôpital Stuivenberg, les nerfs sont à vif. Le nombre d’admissions explose. "C’est la cata, souffle un médecin, nous ne contrôlons plus rien. Mais si en mars et en avril, nous avions encore de l’énergie à revendre, aujourd’hui de nombreux médecins et personnels soignants sont sur les rotules. Ils s’effondrent. Ils n’en peuvent plus tout simplement."

Les règles provinciales sont entrées en vigueur. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, la ville sera sous couvre-feu. À 23 h 30, la plus grande métropole de Flandre sera une ville-fantôme.

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