Dans la culture flamande, la coupe est pleine

©Kristof Vadino

C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. L’exécutif emmené par Jan Jambon (N-VA) a décidé de réduire les subsides attribués aux institutions culturelles du Nord du pays, de même que de serrer le robinet du soutien aux nouveaux projets. Un choix économique. Mais aussi sociétal?

Le monde culturel ne décolère pas en Flandre. Après une première mobilisation ayant réuni quelque 2.000 personnes devant le théâtre de la Bourse ("Beursschouwburg") à Bruxelles mardi, plusieurs centaines de personnes protestaient jeudi dernier devant le Parlement flamand.

En cause, la décision annoncée par le gouvernement Jambon I de réduire de 6% les subsides de fonctionnement des institutions culturelles (sauf pour les sept reconnues, où l’effort sera limité à 3%, parmi lesquelles l’on retrouve notamment le Vooruit à Gand, le deSingel à Anvers, l’Ancienne Belgique à Bruxelles ou encore l’Opera et le Ballet Vlaanderen). Mais aussi jusqu’à 60% pour les subsides de projet. Une décision qui touchera aussi le paysage bruxellois, puisque des noms comme le KVS, le Beursschouwburg, le Kaaitheater, Muntpunt,… sont tous concernés par la mesure ici incriminée.

Du côté de l’exécutif, on se défend de toute velléité ciblée. "Diriger consiste à faire des choix. Et, malheureusement, toute chose a ses limites. En flamand, on dit que les arbres ne montent pas jusqu’au ciel." Il faut arrêter de vouloir jeter le bébé avec l’eau du bain. "On savait depuis un temps déjà qu’il faudrait épargner 6%. Ici, nous avons réussi à limiter les économies pour quelques institutions à 3%. De plus, nous proposons également de nouveaux stimulants, comme dans le Vlaams Audiovisueel Fonds, l’Opera Ballet Vlaanderen, ou le secteur du patrimoine (musées et archives) dont les dotations augmenteront. Nous donnons suffisamment d’espace pour une politique culturelle innovante". Et Jan Jambon d’ajouter, "nous serons certes plus sélectifs, mais ceux qui excellent recevront toujours des possibilités de croître".

Plus petite part du budget destiné à la culture en 20 ans

Après tout, il en va ici d’une baisse uniforme des coûts de fonctionnement de la Région, dans un mouvement global de réduction des dépenses. Administration, aide aux PME, enseignement secondaire ou encore aides à domicile sont aussi touchés, avec une volonté de réaliser quelque 2,2 milliards d’euros d’économies d’ici 2024. Des secteurs où, tout comme en culture – ce qui a été démontré par de nombreuses études –, les retombées pour la communauté sont pourtant réelles.

Et d’arguer que, pour la culture, l’enveloppe totale qui lui est allouée passera l’an prochain de 518 à 508 millions d’euros. Une diminution que certains veulent mettre en rapport avec 2016, où elle s’élevait à quelque 474 millions. En réalité, la part occupée par la culture dans le budget total en Flandre a chuté de 2% en 2004 à 1,1% aujourd’hui, ressort-il. La plus petite proportion de ces vingt dernières années.

Mais là n’est pas vraiment le problème. Si la réduction globale est logiquement déplorée par le secteur, c’est surtout le coup porté aux subsides des projets qui a mis le feu aux poudres en réalité. Destinés à des artistes individuels et souvent débutants, ils ne représentaient à eux seuls qu’1% du budget de la culture. Dès lors, le secteur questionne le choix assumé de l’exécutif de tout de même vouloir raboter cette enveloppe.

"De quoi parle-t-on", peste un politique flamand. Sur ce point précis, "l’enveloppe de 8,47 millions d’euros cette année descendrait à 3,39 millions l’an prochain (dans un mois et demi, donc, avec les difficultés – l’impossibilité, selon certains – à s’adapter rapidement que cela implique pour le secteur, NDLR). On parle donc de 5 millions en moins. Le soutien se poursuit donc, même s’il est moindre". "Si c’est peanuts, pourquoi ne pas diminuer la dotation ou subsides, c’est selon des partis pour les financer?", lui rétorque le pianiste et compositeur Jef Neve.

Conséquences à long terme

D’autant que derrière le débat, se joue aussi l’avenir de la Flandre. Ou en tout cas, la manière dont elle se donne à voir à ses citoyens. Et au monde. Grâce à sa créativité. Or, selon des chiffres que nous avons pu consulter, les 8,4 millions prévus pour 2019 n’ont permis en l’état de répondre qu’à 17,3% des demandes de soutien.

"Le gouvernement flamand est à juste titre fier du passé, mais il faut aussi préparer l’avenir", déplore le député fédéral Jan Briers (CD&V), ayant été pendant 22 ans directeur du Festival van Vlaanderen. Mais plutôt que de vouloir casser, créer des murs, "soyons fiers de ce que nous sommes en train de construire avec nos jeunes artistes".

Pour celui qui appartient à l’un des partis de la coalition aux commandes au Nord du pays, "vouloir réduire de 60% les subsides sur les projets culturels, cela témoigne de court-termisme. Ces subsides permettent d’alimenter la base de la pyramide. Or, sans base, impossible d’exceller. J’attends de Jan Jambon, un sincère amoureux de culture par ailleurs, qu’il investisse à nouveau dans les deux ans. Qu’il s’inspire de Sven Gatz – un libéral – qui est parvenu, à la fin de son mandat de ministre de la Culture – dans un gouvernement N-VA , à trouver des moyens supplémentaires pour ce pot de subsides de projets".

Un point sur lequel le ministre-président, jeudi en commission Culture au Parlement flamand, a laissé entrevoir une ouverture. Et ce, même à plus brève échéance. "Je souhaite adresser une invitation au monde culturel lui-même. Si les gens sont d’accord dans le secteur et peuvent trouver une meilleure répartition dans l’objectif budgétaire que nous avons en tête et s’il y a consensus, je suis prêt à engager un débat et à envisager un budget alternatif", a déclaré Jan Jambon. En outre, l’homme fort du gouvernement a indiqué que si l’espace budgétaire est libéré, à l’avenir ou maintenant, la priorité ira aux subventions de projets.

Raison ou idéologie? Ou les deux?

De quoi rassurer le secteur? Michael De Cock, directeur artistique du KVS – amputé de quelque 200.000 euros pour faire face à une année 2020 déjà programmée et mise en vente –, déplorait, avant la sortie de fin de semaine, un manque de concertation avec le secteur. Il ne se dit aujourd’hui pas plus rassuré. "C’est incroyable qu’on n’ait été entendu à aucun moment, se lamente-t-il. Mais bon, la seule solution est aujourd’hui le dialogue".

Le dialogue, pour essayer de jouer la diplomatie dans une lutte contre un monde culturel jugé trop à gauche, trop "bobo" – après tout, un différentiel entre moins 6 et moins 3% en fonction du statut d’institution reconnue, c’est déjà un choix qui porte une signature idéologique, selon plusieurs observateurs du monde culturel, où l’on favorise le "mainstream" plutôt que de l’innovation.

Assisterait-on à une opération de sabordage, par le nerf de la guerre qu’est l’argent? À droite, nombre d’acteurs ont en effet pointé une volonté assumée de ranger la culture au même rang que les autres postes de dépenses. Et certains d’appuyer que les Flamands en ont marre de dépenser pour la culture – un argument ayant été réfuté par nos confrères du Nieuwsblad, ayant retrouvé l’étude originelle sur lesquels ils s’appuyaient.

En réalité, et c’est l’université de Gand qui l’évoquait en 2014 sur la base d’une enquête d’opinion, 30% des gens au Nord du pays disent trouver l’offre culturelle inintéressante, quand 40% déclarent ne pas s’intéresser à la culture – un pourcentage montant à 50% chez les personnes peu éduquées. Il n’est nullement fait état d’un refus au soutien du monde culturel.

Passe-temps de la gauche

Pour le secteur, il est clair que, du côté d’une certaine droite en Flandre, "on essaie de créer une image d’un théâtre comme passe-temps pour la gauche. Mais si c’était le cas, les salles seraient à moitié pleines (au vu de la répartition de l’électorat au Nord du pays, NDLR), analyse Michael De Cock. Or, elles sont archi-combles. Alors je peux comprendre aussi, d’un autre côté, le discours sur l’économie, mais il ne faudrait pas oublier que ce secteur apporte aussi de la valeur de consolation, de beauté,… qu’il est difficile de mesurer dans un tableur Excel. Tout ceci, sans parler du fait que, pour ce qui est des subsides de projets, on vient tous de là. Ce système va de la base pour déboucher sur un Matthias Schoenaerts (acteur célèbre, notamment, pour son rôle dans Rundskop, NDLR) ou un film comme The Broken Circle Breakdown. Ces gens ne comprennent pas que l’excellence internationale est créée par la recherche et le développement permis par les aides, qui ne doivent pas être vues comme du subside, mais bien comme de l’investissement. Avec un retour".

Vient alors un second élément pointé du doigt. La lutte qui se joue ici entre classe politique et monde culturel pourrait aussi, au-delà de l’économie, concerner une certaine idée de la culture. Flamande. Avec la volonté d’écarter ou, à tout le moins, de ne pas favoriser quiconque ne rentre pas dans le "canon" voulu par certains, analyse Peter de Caluwe, directeur de la Monnaie.

L'échange international, source de la culture flamande

"C’est une décision idéologique. Ils préfèrent investir dans les pierres qui pour des partis comme le Vlaams Belang, sont la base de la culture au Nord du pays. C’est ce qui explique par exemple un investissement à Bokrijk (musée en plein air, près de Genk, permettant de plonger dans l’ambiance des sixties, NDLR), qui est quand même très folklorique. C’est un parti pris. Qui dit que ce genre de culture est plus importante que la création contemporaine."

Du côté du secteur, on ne manque d’ailleurs pas de pointer du doigt le fait que le ministre-président, Jan Jambon, a aussi coiffé la casquette de ministre de la Culture lors de la formation de l’exécutif du Nord du pays. Un symbole de plus. Que la déclaration de politique régionale au Nord du pays ne fait que renforcer, soulignant que "la Flandre ne pourra briller que si sa culture rayonne".

"Mais ce serait oublier que la vraie culture flamande a été dans l’échange international, que ce soit avec les grands peintres italiens de la Renaissance, avec la vague contemporaine de danse, ou les musiciens baroques de ces 30 dernières années. Jamais un contexte purement flamand, comme le gouvernement le veut ici", conclut Peter de Caluwe.

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