reportage

A la rencontre d'Extinction Rebellion en Belgique

©Kristof Vadino

Le groupe Extinction Rebellion a convaincu, en Belgique, des centaines de personnes de se rendre "arrêtables" pour porter son message: en finir avec une croissance sans limite pour mettre un terme au réchauffement et à la destruction de la diversité du vivant.

Le Boom marque l’entrée du quartier Saint-Géry, haut lieu des soirées festives de Bruxelles, mais l’ambiance ce mardi soir y est presque grave. La porte grande ouverte donne sur une affichette qui annonce la couleur: "Notre planète brûle. Qu’est-ce que tu comptes faire?" Le message est marqué d’un sablier entouré d’un cercle noir, le logo d’Extinction Rebellion.

Le bar associatif est plein à craquer. Un silence épais s’est installé, c’est le moment pour Sarah de se lancer. Ce soir, elle ne parle pas de sa thèse en physique des fluides, mais de l’occupation des jardins du Palais royal, samedi à 14h, pour demander une action radicale contre le réchauffement climatique.

Désobéissance civile

La véritable radicalité, c’est de ne rien faire.
Sarah
Militante XR

Manifester dans la zone neutre de Bruxelles est par définition interdit, "mais on ne peut pas gagner en respectant les règles, parce qu’il n’y a pas de règle pour maintenir les énergies dans le sol", professe Sarah. La désobéissance civile – pacifique –, c’est le principe même du groupe Extinction Rebellion (XR), qui organise l’action. Si l’animatrice de la réunion reprend les bases, c’est que le rendez-vous du jour est ouvert à tous.

©Kristof Vadino

À la différence de groupuscules d’action directe qui préparent clandestinement des coups d’éclat, XR opère en transparence dans l’espoir de créer des mobilisations de masse. Et son succès ne se dément pas.

Concept clé en main

Conçu l’an dernier par des universitaires britanniques, dont Roger Hallam, qui a mené des recherches sur la désobéissance civile au King’s College de Londres, XR est un concept clé en main que chacun est libre de s’approprier. Dès lors qu’on adhère à ses principes et valeurs, on peut fonder son groupe local, adopter son logo, organiser des actions de manière indépendante.

56
pays
Présent dans 56 pays, Extinction Rebellion a appelé ses quelque 600 groupes locaux à mener des actions entre le 7 et le 18 octobre.

Ses militants exigent un changement radical de modèle économique qui permette une suppression des émissions de carbone pour 2025, et la création d’assemblées citoyennes pour en décider les modalités de mise en œuvre. Le groupe belge va un cran plus loin, en demandant la fin de toute importation de carburant fossile d’ici cinq ans. "Ce qui est radical, ce n’est pas de demander ça, c’est de poursuivre le business as usual alors que des personnes sont tuées par le changement climatique. La véritable radicalité, c’est de ne rien faire", estime Sarah.

2.500 membres en Belgique

©Kristof Vadino

En Belgique, le premier groupe a été créé en janvier à Bruxelles, il y en a aujourd’hui onze, dans les principales villes du pays, et une structure nationale a été créée cet été. Aujourd’hui, XR Belgium compte environ 2.500 membres.

"Je suis active depuis dix ans pour la cause climatique et je n’ai jamais vu un groupe qui attire tant de personnes nouvelles", raconte Katarina, une membre néerlandaise qui participe à la réunion du jour. Elle ne s’explique pas vraiment ce succès, alors que la désobéissance civile climatique ne date pas d’hier en Belgique. "C’est peut-être quelque chose dans le narratif, le fait de parler d’extinction", tente-t-elle.

Évolution climatique et extinction de masse

©Kristof Vadino

Les créateurs du mouvement expliquent sa genèse comme une réaction à la fois au "rapport 1,5°C" du groupe d’experts intergouvernementaux sur l’évolution du climat (Giec) et à leur compréhension que le monde est entré dans la sixième extinction de masse. Sarah, qui s’engage, elle, pour la première fois dans un mouvement militant, a une autre piste: "Ce que j’aime beaucoup, c’est le fait qu’on puisse se l’approprier et que ce soit international."

 Présent dans 56 pays, le groupe a appelé ses quelque 600 groupes locaux à mener des actions entre le 7 et le 18 octobre.

On fait une action la plus inclusive possible pour que la mobilisation aille crescendo. Le but, c’est d’atteindre 10.000 à 15.000 personnes en avril pour pouvoir faire ce qu’ils font à Londres.
Lino
Militant XR

Faire ce qu’ils font à Londres

Le choix de cibler le Palais royal suscite quelques interrogations dans la salle. Pierre, un Français qui a participé à des manifestations de gilets jaunes, souligne le peu de perturbation qu’engendrera le fait de piétiner un jardin un samedi

©Kristof Vadino

Extinction Rebellion a pour objectif de gripper l’activité économique et a montré son efficacité dès novembre dernier en bloquant cinq ponts de Londres. Si rien de tel n’est tenté en Belgique pour l’instant, explique Lino, un autre animateur de la séance, c’est que le groupe veut atteindre une masse critique. "On fait une action la plus inclusive possible pour que la mobilisation aille crescendo. Le but, c’est d’atteindre 10.000 à 15.000 personnes en avril pour pouvoir faire ce qu’ils font à Londres."

Jauger ses limites

À ce stade de la réunion, vu l’exiguïté du bar, il faut sortir sur la placette pour un exercice. Sarah et Lino arment les participants de quelques rudiments de communication silencieuse – on agite la main pour souligner son accord, on joint les doigts en "girafe silencieuse" pour demander le calme, ou en "c" pour réclamer une clarification. Les organisateurs proposent des scénarios et demandent à chacun de se positionner dans l’espace selon qu’il voit l’action comme violente ou pas, et qu’il envisage ou non de la mener.

Le but reste de mobiliser essentiellement des rebelles prêts à se faire arrêter.

Peindre un slogan anti-Bolsonaro sur l’ambassade du Brésil et attendre l’arrivée de la police? Crier sur des policiers qui bloquent une rue où l’autorisation de manifester avait été donnée? Mettre du sucre dans des réservoirs d’engins de chantier qui prévoient d’arracher un coin de forêt pour installer un centre commercial? Chaque cas allume un débat sur la notion de violence et la pertinence de l’action.

Bloquer un chantier? "Je n’ai pas envie de foutre des gens au chômage technique pendant une semaine, et puis c’est tout!", tranche une participante pour qui c’est une violence. "Ils vont couper des arbres, c’est aussi violent!", lui rétorque-t-on dans le groupe d’en face – "Vous pouvez vous déplacer si des arguments vous font changer d’avis", rappelle Lino.

Rendez-vous dans les jardins du Palais royal

©Kristof Vadino

Sur le papier, XR est preneur de tous les niveaux d’engagement – une zone à faible risque d’arrestation est prévue. Mais le but reste de mobiliser essentiellement des rebelles prêts à se faire arrêter. On demande déjà aux participants de se regrouper par "groupes affinitaires" d’une demi-douzaine de personnes, qui se retrouveront ensemble à l’action, échangeront, se donneront des nouvelles.

Reste à entrer dans le vif pratique du sujet. L’occupation des jardins du Palais est organisée comme un événement officiel, avec une "tente info" sur la place royale – hors de la zone neutre, donc –, et des "stewards" pour donner des instructions aux participants. Une chaîne sur le réseau Telegram doit permettre d’huiler la communication, et une "équipe légale" est à la disposition des participants.

48
heures
Pour une action telle que celle qui se tiendra dans les jardins du Palais royal, les participants pourraient théoriquement subir une arrestation judiciaire de 48 heures. Mais, l'avocat du groupe estime que c’est "peu probable".

Les consignes sont claires. Pas d’alcool, pas de drogues, pas d’objet incriminant. Mais de quoi boire et manger, une carte d’identité à montrer à la police sur demande, et une chaise – pour le sit-in. Une dame intervient: "La police ne risque-t-elle pas de prendre les chaises comme des ‘armes par destination’", susceptibles d’être lancées et qui justifieraient donc une arrestation avant même que les activistes arrivent sur les lieux? Aucun danger, intervient Katarina: elle est en ligne directe avec la police et assure que l’intention est clairement comprise.

"On n’arrivera pas à entrer dans les jardins, c’est quasi sûr", estime Philippe, prof d’art à St-Luc. Fasciné par la mobilisation à Hong Kong, il est aussi de ceux qui pensent que la "Royal Rebellion" est trop timide. "On risque de se retrouver à bloquer la circulation comme une bête manif de mille personnes, et le danger, c’est l’épuisement du mouvement."

Arrestation, mode d’emploi

Pour ceux qui participent pour la première fois à ce type d’action, l’essentiel reste à aborder: accepter une privation de liberté à laquelle ils s’apprêtent à consentir. Une jeune femme s’interroge: est-ce que se faire arrêter, ça laisse des "traces"? "Oui, tu seras fichée par la police, mais tu n’auras pas de casier judiciaire: ça n’aura pas de conséquence sur ta vie."

Pour les amendes, il faudra envisager dans le pire des cas 350 euros par personne.

Si je suis Français, demande un autre, j’encours les mêmes risques que les autres? Cette fois une fanfaronnade fuse de la salle: "Centre fermé direct, puis ‘Air Francken’!" La blague fait mouche, mais les animateurs reprennent: tous les ressortissants européens sont logés à la même enseigne. Douze heures maximum pour une arrestation administrative. Pour une action de ce type, l’arrestation judiciaire – 48 heures – est théoriquement possible, "mais comme nous sommes un grand groupe, l’avis de notre avocat est que c’est peu probable", assure Lino.

Pour les amendes, il faudra envisager dans le pire des cas 350 euros par personne, même si, ici encore, la probabilité d’une telle sanction est jugée faible. "De toute façon, c’est un processus politique, et si ça arrive, on pourra utiliser la contestation de ces amendes pour gagner l’opinion publique", poursuit l’organisateur. Le dernier recours, ce sera le crowdfunding pour payer la note.

Engagement plus fort, à quelles conditions?

La réunion se termine après trois heures d’exposé, de discussions et d’exercices. Les plus motivés pourront encore suivre des journées de formation à la désobéissance civile non violente, organisées avec l’organisation Tractie.be, avec jeux de rôles et mises en situation.

©Kristof Vadino

Angela, une des doyennes des participants, est restée à l’écart au fond de la salle. Des manifs, elle en a faites jeune, et aujourd’hui, elle est prête à jouer le jeu de la rébellion, même si elle préférerait un engagement plus fort. "Jeter tous nos iPhones, par exemple. Vous êtes une génération de luxe qui utilise tout le système capitaliste. Nous, on n’avait pas la télé, pas de GSM…" Son radicalisme lui semble nécessaire, mais en même temps, il l’angoisse: "Tout ça, ça veut aussi dire des millions de travailleurs mis à la porte de leurs usines, qu’est-ce qu’on en fait?" Au vertige de ces questions-là, le mouvement activiste n’a pas de réponse prête à l’emploi.

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