analyse

Affaire Xavier Dupont de Ligonnès: l'effet fait divers

L'affaire Xavier Dupont de Ligonnès, probablement celle qui a fait le plus couler d'encre durant la décennie écoulée. ©AFP

Après l'incroyable succès éditorial du magazine Society sur l'affaire Dupont de Ligonnès, et si le fait divers était le genre qui allait sauver, une fois de plus, les médias? Enquête sur une recette qui est tout sauf nouvelle.

Ce fut le coup de l’été, tellement masqué qu’on ne l’a pas vu venir. 450.000 exemplaires et 300.000 ventes escomptées pour un titre qui, ces derniers mois, tutoyait plutôt les 20.000 à 30.000 exemplaires vendus. Le magazine français Society a assuré sa survie à court et moyen terme par un "coup" éditorial comme on n'en voit plus trop: une remarquable enquête en deux volets et environ 80 pages sur l’affaire Xavier Dupont de Ligonnès, quintuple meurtre suivi d’une disparition du principal suspect. Une fois de plus, le traitement du fait divers "qui fait vendre" sort vainqueur. C’est la même histoire depuis un siècle et demi. "Le succès de Society n’est pas le révélateur de quelque chose de nouveau. Dans les années 1930, Détective tirait à 600.000 exemplaires lors de l’affaire Violette Nozières. L’affaire de l’enlèvement du bébé de Charles Lindbergh a fait vendre des centaines de millions d’exemplaires de journaux à travers le monde. C’est une vieille recette qui a souvent fonctionné", rappelle la chercheuse Marie-Eve Thérenty, professeure de littérature à l’université Montpellier 3.

Cela, les lecteurs fidèles de L’Echo ne s’en rendent pas forcément compte. Jamais le moindre fait divers n’a trouvé grâce ni place dans ces colonnes. Ce qui n’empêche pas que chacun d’entre nous, à un moment de sa vie, s’est passionné pour l’un de ces événements, parce que l’affaire nous a passionnés, intrigués, scandalisés, parce qu’il s’est déroulé dans notre rue, parce qu’on en connaissait un protagoniste. Car le fait divers est, par définition, l’événement inclassable.

Des corps sous la terrasse

Mais revenons-en à Xavier Dupont de Ligonnès. Pour ceux qui n’auraient pas suivi cette saga, en avril 2011, une mère de famille et ses quatre enfants sont assassinés dans leur maison nantaise, leurs corps retrouvés sous la terrasse. Le père, premier suspect, a pris la fuite et n’a jamais été retrouvé. D’année en année, ce crime a pris des atours de plus en plus mystérieux, la personnalité de Xavier Dupont de Ligonnès intriguant la France et au-delà. Quelques spectaculaires rebondissements ont permis à cette affaire criminelle de devenir la plus importante de la décennie, dans l’Hexagone.

"Depuis les textes babyloniens jusqu’à la dernière série Netflix, c’est la même recette: une situation normale qui dérape, avec un milieu, un début et une fin."
Thibault Raisse
Journaliste, coauteur de l'enquête de Society sur l'affaire Dupont de Ligonnès

Arrive alors Society, magazine pas spécialement connu pour son traitement régulier de l’actualité criminelle. Il y a quatre ans, deux journalistes, fascinés par l’affaire, décident de lancer une enquête de longue haleine. Ils sont rejoints au fil du temps par deux confrères, dont le journaliste indépendant Thibault Raisse, ancien du Parisien et "professionnel de la profession" – on les appelle "fait-diversiers", qui traînent dans les commissariats et palais de justice, connaissent policiers, gendarmes, avocats, juges et procureurs. Thibault Raisse avait couvert l’affaire "XDDL" en 2011. "Pour moi, ce n’était qu’une disparition familiale, je n’ai pas vu la vague arriver", confie-t-il à propos du succès du récit paru dans Society. Un succès dingue. "Je trouve ça un peu démesuré", reconnaît-il. "Des gens se prenaient en photo avec leur exemplaire de Society! J’ai parlé avec des kiosquiers parisiens qui me disent qu’ils n’ont pas vu tel engouement depuis la Une de Paris Match sur Emmanuelle Béart topless, à la fin des années 1990", sourit Thibault Raisse. Avec ses collègues, il a fait le choix de travailler la "matière" Xavier Dupont de Ligonnès "en se rapprochant de la forme fictionnelle. On a relu ‘De Sang-Froid’ de Truman Capote, ‘L’Adversaire’ d’Emmanuel Carrère", complète le reporter.

"Une histoire déjà construite"

Le résultat est un succès sans précédent, difficile à expliquer. Et d’ailleurs, pourquoi ça "marche", un fait divers? Qu’est-ce qui fait qu’un public se prend de passion pour un événement morbide plutôt qu’un autre? "L’attrait universel pour le fait divers recouvre celui pour les histoires. Le fait divers, c’est une histoire déjà construite. Depuis les textes babyloniens jusqu’à la dernière série Netflix, c’est la même recette: une situation normale qui dérape, avec un milieu, un début et une fin. Et, en plus, une morale qui s’impose: le crime n’aurait pas dû être commis. Un fait divers renvoie à la mythologie, il y a une transgression qui nous interroge, qui teste les limites de l’acceptable, observe Thibault Raisse.

"Les faits divers qui marchent paraissent souvent calqués sur les grands mythes. Ce sont souvent des histoires que l’on peut déporter vers des questions existentielles ou humanistes."
Marie-Eve Thérenty
Chercheuse à l'université Montpellier 3

La chercheuse Marie-Eve Thérenty tente de résumer: "Les faits divers qui marchent paraissent souvent calqués sur les grands mythes. Ce sont souvent des histoires que l’on peut déporter vers des questions existentielles ou humanistes. Il s’agit de ressaisir au cœur même du fait divers une interrogation sur ce qui fonde l’humain: pourquoi le mal? Comment peut-on tuer son prochain? Faut-il pardonner?

Le mystère, voici aussi ce qui interpelle Marc Metdepenningen, fait-diversier historique du Soir, auteur de "Crimes et châtiments", anthologie de faits divers anciens et oubliés. "Le mystère a toujours captivé le public, car dès que l’on ne sait pas, on peut tout imaginer." C’est ainsi que sont nées les postérités des deux faits divers belges séminaux, l’affaire des Tueurs du Brabant wallon, dans les années 1980, et l’affaire Dutroux, dans les années 1990. "Pour Dutroux, la thèse des réseaux a été propagée par l’ancien avocat des familles Russo et Lejeune. L’histoire était belle: des réseaux de méchants croque-mitaines qui rodaient pour s’emparer des enfants. Alors que l’enquête de 400.000 pages réalisée a démontré que Dutroux était un prédateur isolé. Pour les tueries du Brabant wallon, on peut tout dire et n’importe quoi, même des choses pertinentes! Il y a eu une dizaine de théories émises dans la presse, au moins 9 seront éliminées. On a construit une grande épopée faisant intervenir la mafia américaine, la Sûreté de l’État, la gendarmerie. Ça répond au besoin d’histoires qui font peur. Et cela permet d’étirer le récit pendant des années", sourit Marc Metdepenningen.

Errances et cynisme

Poursuivre le récit, un peu comme une série télé à suspense feuilletonne, n’hésitant pas à tirer à la ligne pour conserver son audience. Mais, il faut bien le dire, le genre décline. Avec le perfectionnement des techniques d’investigation, le nombre de grands mystères criminels se réduit à peau de chagrin. La presse, aussi, a bien changé. S’il y a encore régulièrement des couacs, les années de gloire – ou de plomb, selon d’où on se situe – de la presse de faits divers sont passées. Si l’on reprend LE grand mystère français, l’incroyable affaire Grégory, le rôle néfaste qu’y a joué la presse a conduit à une réforme de ses pratiques. Le célèbre "Bûcher des innocents" de Laurence Lacour a raconté par le menu les errances de certains journalistes, encouragés par des patrons de presse cynique, les yeux rivés sur les ventes et l’audience qui explosaient dans le sillage des rebondissements multiples.

En France, la rubrique des faits divers s’est stabilisée en 1863, avec la création du Petit Journal, le premier quotidien vendu au numéro.

Mais une presse qui brode et invente, voici qui n’a rien de neuf. Au contraire, le fait de romancer lui est consubstantiel. Le genre du fait divers remonte au Moyen-Âge. Mais, en France, la rubrique s’est stabilisée en 1863, avec la création du Petit Journal, le premier quotidien vendu au numéro. "Le directeur de ce journal, Moïse Millaud, était un banquier arrivé à la presse par les chemins de fer. Les gens lisaient le journal dans ses trains, il a donc investi dans la presse. En vendant au numéro, il devait fidéliser ses lecteurs jour après jour. C’est ainsi qu’a été créée la rubrique quotidienne des faits divers. Il s’agissait de rapporter des événements hors du commun et anecdotiques, à fort pouvoir de distraction. Pour fidéliser le nouveau lectorat, il fallait qu’il soit concerné. Le vote des lois, l’actualité économique, culturelle, les finances, ça ne concerne pas le lectorat populaire. Une lingère qui se fait renverser par un omnibus, si", relève Adeline Wrona, chercheuse et enseignante au Celsa, à Paris.

Joseph Kessel et Albert Londres

À l’époque, le fait divers se rapprochait du genre littéraire, avec le franc succès des romans-feuilletons, popularisés par Balzac. Mais les faits divers apportaient la force d’un récit non fictionnel. C’est ainsi qu’apparut le premier grand récit de fait divers, en 1870: l’affaire Troppmann, du nom d’un homme coupable d’avoir tué huit membres d’une même famille à Pantin, en banlieue parisienne. "Le Petit Journal envoie des reporters sur place, qui emploieront toutes sortes de ruses pour être aux premières loges de l’enquête. L’un d’entre eux se cache dans le bureau d’un magistrat. Une rumeur a même assuré que le bourreau de Troppmann était journaliste au Petit Journal!", rapporte Adeline Wrona.

"Concurrencé par Internet et par la télévision, le journalisme retrouve un certain nombre de fondements: l’enquête, le temps long et aussi le romanesque."
Marie-Eve Thérenty
Chercheuse à l'université Montpellier 3

C’est même le genre du fait divers qui est à l’origine du mot "reporter", alors particulièrement péjoratif. C’est un anglicisme né en France, à partir du mot "rapporter". Déjà à l’époque,  la rubrique des faits divers était mal vue d’une certaine aristocratie de la presse. "On y envoyait les jeunes journalistes et les plus mauvais, qui ne savaient pas écrire", note Adeline Wrona. C’est au XXe siècle que le genre s’est développé à son maximum. Un magazine est ainsi devenu la bible du fait divers: Détective, créé par l’éditeur Gaston Gallimard en personne, qui y embaucha toute une série de plumes mythiques, comme Joseph Kessel ou Albert Londres. L’impeccable véracité des faits et la rigueur étaient mis de côté pour laisser place à des pages flamboyantes. Et quel succès!

La concurrence des écrivains

Le genre s’est ensuite scindé. Les rédactions se sont professionnalisées, les policiers, gendarmes et magistrats ont su mieux tenir leur langue, la volonté d’écrire des choses justes s’est imposée. Ce qui n’a pas empêché les romanciers et scénaristes de puiser dans le fait divers pour en sortir des chefs-d’œuvre. "Plusieurs écrivains français, ces dernières années, ont bâti leur succès sur des écritures littéraires du fait divers qui se situent à la fois dans le prolongement des écritures de l’entre-deux-guerres (les magazines Détective, Police, des écrivains comme Gide, Kessel) et du nouveau journalisme américain (Truman Capote, Janet Malcolm…): Patrick Besson, Emmanuel Carrère, Régis Jauffret, Philippe Jaenada, Sorj Chalandon. Même des universitaires comme Ivan Jablonka avec ‘Laetitia’ ont aussi cédé à la tentation du romancement de l’enquête. C’est sans doute une manière aussi de réagir à la concurrence exacerbée entre les différents médias. "Concurrencé par internet et par la télévision, le journalisme retrouve un certain nombre de fondements: l’enquête, le temps long et aussi le romanesque", rapporte Marie-Eve Thérenty.

"Ce n’est pas que la mort, le voyeurisme, le sang. C’est un miroir tendu vers nous- mêmes."
Demetrio Scagliola
Rédacteur en chef de Sudpresse

Aux romanciers, le souffle, aux journalistes, la froide et glaciale chronique. Avec toujours, en bout de ligne, un intérêt économique. En Belgique francophone, le quotidien qui traite le plus le fait divers est certainement Sudpresse et ses éditions locales. Il s’agit d’un élément central de sa stratégie. "Il y a le ‘gros’ fait divers qui va impacter tout le monde, et le fait divers local, encore plus important pour nous. Il peut développer les ventes localement de 10 à 20%. Et il est le premier moteur de nos abonnements digitaux", observe le rédacteur en chef, Demetrio Scagliola, rédacteur en chef de Sudpresse. Qui défend son bout de gras. "Le fait divers est parfois perçu de manière honteuse, mais il reste une matière universelle qui intéresse les gens, si elle est bien traitée. Ce n’est pas que la mort, le voyeurisme, le sang. C’est un miroir tendu vers nous-mêmes."

"Elles peuplent mes nuits"

Sudpresse, qui fut régulièrement épinglé par le Conseil de déontologie des journalistes, a mis en place une charte éditoriale et déontologique du traitement des faits divers. "Dans le passé, le fait divers était romanesque, son récit n’était pas toujours raccord avec la réalité. Ils sont devenus plus froids, plus cliniques, plus justes aussi", reconnaît Demetrio Scagliola. Les faits-diversiers "à l’ancienne", les raconteurs d’histoires, ont ainsi tendance à quitter les colonnes des quotidiens pour gagner les rangs des "mooks", des magazines spécialisés. Restent les grands anciens, comme Gilbert Dupont. Bientôt à l’âge de la retraite, ce journaliste de la Dernière Heure est probablement le fait-diversier francophone le plus connu du pays. Il a interpellé, fait grincer parfois, et n’a jamais démenti sa passion. "Nous venons de Simenon, et je ne trouve plus de Simenon dans le journalisme d’aujourd’hui. On est tenu à des règles, auxquelles je souscris, mais on raconte moins d’histoires, on édulcore, on gomme les détails", regrette celui qui est en train de relire "ses 962 carnets" noircis depuis le début de sa carrière, en septembre 1979, afin de rassembler "tous les crimes impunis, toutes les personnes disparues.  Les disparitions inexpliquées m’inspirent énormément. Je m’identifie à ces personnes, elles peuplent mes nuits. C’est le mystère qui me passionne. J’ai travaillé 35 ans sur l’affaire des Tueries du Brabant wallon et le jour où on l’élucidera, elle ne m’intéressera plus", relève-t-il. Le mystère Dupont de Ligonnès, lui, perdure depuis "seulement" neuf ans. Il va encore y en avoir, des pages noircies à son sujet.

Les nouveaux enquêteurs du web

La presse ne suffit plus. Pour certains passionnés de faits divers, qui ont vu tous les épisodes de "Faites entrer l'accusé", l'enquête se joue désormais sur internet. C'est ainsi que le groupe Facebook "Xavier Dupont de Ligonnès, enquêtes et débats" comprenait, en ce début de mois de septembre, plus de 5.000 membres. On y échange, commente, échafaude des théories fumeuses ou pas. Le journaliste Thibault Raisse, coauteur de l'enquête de Society sur cette affaire, indique même que les policiers en charge du dossier se sont inscrits sur ce groupe après que des éléments inédits y soient apparus. Bref, on fait vivre l'enquête, un peu comme les fans de "Game of Thrones" peuplaient leur temps libre en dissertant de manière ultra-approfondie sur l'avenir de leurs héros préférés, en attendant le prochain épisode. Autre exemple du phénomène, le groupe "Affaire Grégory Villemin, une énigme vers la vérité", accueille 13.700 membres. Une preuve de plus du pouvoir de fascination des affaires criminelles.

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