chronique

Agir, laisser faire ou s'engager enfin dans une 3e voie...

Ingénieure de gestion, consultante et chroniqueuse

Nos choix nous apparaissent souvent de manière binaire : interdire ou ne pas interdire, agir ou laisser faire. Alternative au chaos et aux arrêtés venus d’en haut, une troisième voie est possible.

Cher Papa, cela fait des mois maintenant que nous subissons tes excès d’autorité. Jusqu’ici, tu nous as imposé un couvre-feu (même quand on passe la soirée dans sa bulle), tu nous as interdit d’aller au théâtre ou au cinéma (même avec un masque FFP2), de traverser la frontière (voire le jardin d’un copain), de sortir le visage découvert dans la rue (même quand on est seul), de se faire couper les cheveux et j’en passe.

Une carte blanche de Sarah Halfin, ingénieure de gestion, consultante et chroniqueuse. ©doc

Papa, quel que soit ton véritable nom (Alexander, Franck, le gouvernement, l’Etat, les experts du GEMS, le système...), le 31 mars dernier, le tribunal de Bruxelles a remis en cause ta légitimité à décider seul de notre vie et à nous menacer de sanctions à tout va.

Tu sais pourtant que nous ne sommes plus des enfants, ni même des adolescents. Que t’est-il arrivé pour croire que nous ayons besoin de ta bénédiction pour laisser nos rares invités utiliser les WC ? Quand as-tu cessé de croire en nous ?

Personne ne veut l'anarchie

Tu penses sans doute que sans tes injonctions et tes interdits, ce sera l’anarchie. Rassure-toi, personne d’entre nous ne veut cela. Mais penses-tu vraiment que nous ayons arrêté de vivre depuis un an pour te faire plaisir ou par peur de tes réactions ?

J’espère d’ailleurs que tu as compris que le verdict n’entendait pas remettre en doute la légitimité des mesures que tu as prodiguées. Là n’est pas le débat, du moins pour la grande majorité d’entre nous. Car nous avons incontestablement fait le choix de « prendre soin de nous et de nos proches ».

Sans sentiment de prise sur le réel, il ne nous reste que la révolte ou le fatalisme; la "boum" du Bois de la Cambre ou la dépression.

Mais la communication n’est décidément pas ton fort. Je sais que tu crois bien faire, mais en vérité ta rigidité nous prive jour après jour de la possibilité de faire nos propres choix. Or, sans sentiment de prise sur le réel, il ne nous reste que la révolte ou le fatalisme; la "boum" du Bois de la Cambre ou la dépression. Tous deux sont les symptômes d’un dangereux nihilisme que tu as toi-même contribué à créer. Pas le virus, toi. En as-tu seulement conscience ?

Il y avait moyen d’éviter cela, sans pour autant remplir encore plus les hôpitaux. Une alternative au chaos et aux arrêtés venus d’en haut, une troisième voie. Celle de l’autonomie et de l’individuation. Une voie qui convie chacun à aller chercher à l’intérieur de soi le sens de ses actions pour les mener à bien. On y accède par la responsabilisation, l’éducation, la discussion, les encouragements, la bienveillance, la confiance.

Nos choix nous apparaissent souvent de manière binaire : interdire ou ne pas interdire, agir ou laisser faire.

Les oiseaux volent en escadrille sans leader hiérarchique et sans jamais entrer en collision. Parfois, ils se meuvent ainsi par centaines de milliers. Le système s’autorégule au sein d’un cadre défini. Si cela te paraît utopique, dis-toi qu’Emmanuel Macron pensait aussi sincèrement ne pas pouvoir se passer d’un système d’attestation pour assurer la bonne application des mesures de confinement dans son pays. Et qu’importe que ses voisins belges lui aient apporté chaque jour la preuve de son inutilité.

Influencer sans contraindre

Ta façon de penser est le produit d’un biais cognitif bien connu en sciences comportementales. Nos choix nous apparaissent souvent de manière binaire : interdire ou ne pas interdire, agir ou laisser faire. Or, des études dans ce domaine ont montré que le résultat escompté s’en trouve amélioré dès lors que l’on se force à envisager (au moins) une troisième option. Pour ce faire, une technique consiste à imaginer que la solution qui paraît la plus évidente (ex : interdire) n’est pas disponible, de sorte à nous inciter à engendrer d’autres alternatives.

Connaissais-tu ce biais de pensée et la technique pour y remédier? Il en existe tant d’autres, issues des sciences dites douces, que tu pourrais mettre à profit pour nous inciter à adopter le bon comportement. Comme la technique du « nudge » développée par le prix Nobel d’économie Richard Thale. Elle permet d’influencer efficacement le comportement des gens sans jamais les contraindre.

Il est temps de remplacer la morale par l’éthique, le figé par le mouvement intérieur.

Qualifiée d’ailleurs de « voie du milieu » par son créateur, elle a la particularité d’être paternaliste et libertaire à la fois. Il existe des dizaines d’experts de la discipline en Europe. As-tu déjà envisagé de les mettre à contribution dans la gestion de la crise que nous traversons ? Sans parler des éléments de langage, si puissants dans leurs effets quand on sait les manier. As-tu déjà consulté des professeurs de rhétorique ou des spécialistes en psychologie sociale pour maximiser la portée de tes prises de parole ?

Besoin de co-créer

Papa, nous ne souhaitons pas te répudier. Au contraire, tu comptes beaucoup pour nous. Nous avons simplement besoin d’être mis à contribution, de co-créer avec toi notre présent. C’est pourquoi je te demande d’ouvrir ton esprit, de t’instruire et de reconsidérer le bien-fondé des vieilles méthodes qui t’apparaissent incontournables. Au lieu d’affirmer ce qui est bien ou mal pour tous dans les moindres détails, encourage-nous à aller chercher la réponse en nous. Il est temps de remplacer la morale par l’éthique, le figé par le mouvement intérieur.

Nous tenons tous à nos proches et à nos vrais parents. Personne ne souhaite vivre avec la culpabilité d’avoir transmis ce satané virus. L’ennemi commun est censé nous rassembler, pas nous diviser. Ne pas écouter ce énième appel et te réjouir d’une éventuelle victoire à ton procès en appel, c’est le risque de renier nos valeurs conjointes et de demain, peut-être, donner le pouvoir à un Trump «made in Europe». Tu sais, cet homme qui rejette le débat, refuse d’écouter, est incapable de se remettre en question et méprise les sciences douces.

Sarah Halfin
Ingénieure de gestion, consultante et chroniqueuse

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