interview

Alexander De Croo: "Je ne veux donner ni faux espoirs, ni prévisions apocalyptiques"

Impossible, vu les incertitudes, de dire quand nous pourrons retrouver plus de liberté, affirme le Premier ministre Alexander De Croo. ©Diego Franssens

Le coronavirus occupe 80% de son temps, mais il ne faut pas sous-estimer le travail en passe d'être réalisé avec le plan de relance, affirme le Premier ministre. Son credo? Laisser de côté les petits jeux politiques pour engranger des résultats.

Alexander De Croo (Open VLD) peine, après 100 jours et quelques comme Premier ministre, à raconter comment il a, humainement, vécu cette période. "Je n’ai pas eu beaucoup le temps d’y penser. Depuis le 1er octobre, le tempo est très soutenu." Il reconnait toutefois ne pas être entré en politique pour prendre le type de mesures que la crise du coronavirus l’oblige à prendre. "Mon but n’est pas de décider combien de gens vous pouvez inviter à la maison, ou d’introduire un couvre-feu. Nous avons retiré énormément aux gens – à certains, même, leurs rêves. Et si j’ai une ambition, c’est de leur redonner beaucoup dans l’année à venir. Pour qu’ils puissent à nouveau revoir les personnes qu’ils veulent, ou se consacrer pleinement à l’œuvre de leur vie."

"Nous avons retiré énormément aux gens – à certains, même, leurs rêves. Et si j’ai une ambition, c’est de leur redonner beaucoup dans l’année à venir."

La perspective qui semblait exister la semaine dernière, au moins pour une réouverture des coiffeurs, parait avoir disparu. Devons-nous nous attendre à encore plusieurs mois difficiles?

Une des leçons à tirer, c’est que la situation varie de semaine en semaine. Sur base des nouvelles concernant les vaccins, tout semblait aller dans la bonne direction. Maintenant, nous nous retrouvons avec une mutation qui rend tout très imprévisible. Et les mesures affectent tout le monde, mais de manière très inégale. Au début, nous avions craint la faillite d’entreprises de premier plan, il n’y en a quasiment pas eu. Par contre, pour les indépendants et les PME, c’est extrêmement difficile. Et si vous regardez les statistiques de la Banque nationale, le revenu disponible moyen n’a guère diminué. Mais 17% de la population a perdu plus de 10% de ses revenus. Celui qui travaille dans l’horeca et avait peu de marge financière traverse maintenant une période très difficile, malgré le chômage temporaire.

En octobre, on disait que le confinement durerait un mois, il a été prolongé jusqu’au 1er mars. Pouvons-nous encore attendre quelque chose avant Pâques?

Tout le monde demande des perspectives. Nous avons essayé d’en donner. Quand j’ai dit en octobre que les mesures s’appliqueraient durant un mois, tous les experts disaient que nous devrions nous en sortir au bout de quatre semaines. Nous avons appris qu’il n’y a pas de certitudes. La seule certitude que je peux donner, c’est que nous surveillons la situation jour après jour, pour examiner si les mesures que nous avons prises sont nécessaires.

La chancelière allemande Angela Merkel évoquait dix semaines difficiles encore. Est-ce une bonne estimation?

Je suis très prudent parce que je ne veux ni donner de faux espoirs, ni envoyer des messages apocalyptiques inutiles. Je ne peux tout simplement pas vous répondre. Ce que je peux dire, c’est que les sacrifices que nous avons demandés ont porté leurs fruits. Nous avons eu une deuxième vague très lourde, mais nous avons réussi à réduire très fortement le nombre d’infections et le nombre d’hospitalisations. Nous sommes comme une île en Europe, ce qui est particulier, pour un carrefour international comme la Belgique. C’est le résultat de règles stables.

"Dans les soins de santé, on a eu deux vagues très lourdes, je ne sais pas si on pourrait en gérer une troisième."

Vu que les mesures durent des mois, ne faudrait-il pas déplacer le curseur entre les priorités sanitaires et l’impact sur l’économie ou la santé mentale?

Nous prenons les mesures qui sont nécessaires. Et elles ont un impact. Je suis tout à fait conscient de la détresse mentale, mais je préfère ne pas être intubé aux soins intensifs. Trop de gens ont dû en faire l’expérience. Nous devons protéger les plus vulnérables. Dans les soins de santé, on a eu deux vagues très lourdes, je ne sais pas si on pourrait en gérer une troisième.

Cette troisième vague est en cours, selon certains…

Pas si vous regardez les chiffres, ce que je fais attentivement chaque jour. Mais il faut être prêt à agir très vite. Regardez ce qui s’est passé en Irlande: l’horeca a rouvert et à Noël, les règles relatives aux contacts sociaux sont devenues plus flexibles, et ils doivent maintenant faire face à de nombreux cas. Je me suis moi-même demandé si nous n’allions pas trop loin en maintenant les règles à Noël. Ce que nous avons fait était très strict, mais heureusement!

La psychologue Elke Geraerts s’est plainte que le gouvernement prenait la population pour des imbéciles. Qu’en pensez-vous?

Cela m’a touché, parce que je pense que c’est injuste. Ce gouvernement prend plus que jamais les gens au sérieux. Nous avons placé beaucoup de confiance dans la population, et nous avons toujours dit que si nous le faisions ensemble, nous pouvions réussir.

Comment expliquer, alors, que la population a découvert dans le journal que les mesures anti-coronavirus avaient été prolongées jusqu’au 1er mars?

La semaine dernière, nous avons dit que nous procéderions à une évaluation le 22 janvier, pour voir si les coiffeurs et les esthéticiennes peuvent éventuellement rouvrir. Nous avons aussi précisé que quiconque se rendrait en zone rouge durant les vacances de Carnaval serait soumis à une quarantaine. Pour que cela soit clair, nous avons prolongé les règles jusqu’au 1er mars. J’ai estimé que cela ne devait pas faire l’objet d’une conférence de presse, puisqu’il s’agissait du prolongement d’une situation existante. Rétrospectivement, j’aurais dû donner cette conférence de presse et mettre les points sur les i.

"Nous sommes au bas du col de la campagne de vaccination, et il reste encore beaucoup de virages en épingle à cheveux avant le sommet."

Le ministre-président flamand Jan Jambon (N-VA) a déclaré que chaque Flamand recevrait au moins une injection du vaccin d’ici l’été. Quand pensez-vous que nous retrouverons la liberté?

En une semaine, cela a énormément bougé. Les autorités locales se sont mises en mouvement. Les gens voient maintenant une perspective, parce qu’ils savent dans quel centre ils vont pouvoir se faire vacciner – même s’ils ne savent peut-être pas encore quand. Et de plus en plus de personnes sont prêtes à se faire vacciner. Mais cette campagne de vaccination, c’est un processus que nous devons optimiser. Nous sommes au bas du col, et il reste encore beaucoup de virages en épingle à cheveux avant le sommet. Je ne serai tranquille que lorsque tous ceux qui veulent un vaccin l’auront obtenu. Si tout se passe bien, nous serons déjà très loin cet été. Mais j’apprends maintenant que Pfizer livrera 10% de vaccins de moins que prévu à tous les pays européens durant les prochaines semaines, pour accélérer ensuite. Je reste donc très prudent.

"Ne sous-estimez pas ce que nous sommes en train de faire avec le plan de relance. Lors de la crise financière d'il y a dix ans, c'était chacun pour soi en Europe."

La répartition des 6 milliards d’euros du plan de relance a été réalisée. Est-ce un bon exemple du fédéralisme de coopération?

Cette crise nous donne un momentum pour repenser notre économie. Ne sous-estimez pas ce que nous faisons. Lors de la crise financière d’il y a dix ans, c’était chacun pour soi en Europe. Les pays sauvaient leurs banques, parfois aux dépens des banques d’un autre pays. Aujourd’hui, il y a une approche coordonnée, avec des méthodes qui n’avaient encore jamais été réalisées, comme des ressources propres pour l’Union européenne ou des dettes européennes.

Et en Belgique, je vois des partis et des gouvernements qui comprennent très bien les enjeux, et qui dès lors travaillent ensemble. Si tout le monde se respecte et ne se pointe pas constamment du doigt, nous pouvons faire beaucoup. Certains pensaient que cette répartition était impossible, nous avons démêlé les nœuds. Nous faisons ce que l’on attend des hommes et des femmes politiques: obtenir des résultats, et non s’affronter à couteaux tirés.

Mais répartir l’argent ne veut pas dire qu’il va aller aux meilleurs projets…

Le secrétaire d’État à la relance Thomas Dermine (PS, NDLR) a travaillé à une stratégie avec des objectifs communs. Chaque gouvernement doit maintenant décider en quels projets il croit. Pour pouvoir faire cela, il fallait répartir les moyens. Le plan qui en sortira sera un plan de projets cohérents. Nous allons par exemple investir dans l’hydrogène au fédéral, mais la Flandre et la Wallonie le feront également.

"Dans notre société, trop de talents sont gaspillés. Les jeunes issus de l'immigration fréquentent nos écoles et nos clubs de sport, mais lorsqu'il s'agit de trouver un emploi, cela ne marche plus."

Quel type d’économie la Belgique devrait-elle devenir?

Nous devons créer plus de valeur ajoutée. Regardez le Brexit: nous sommes touchés durement parce que nous sommes une porte d’entrée logistique. La valeur ajoutée de cette logistique est peut-être importante, mais elle n’est pas si grande. Nous ne sommes pas le seul pays avec une bonne localisation. Nous n’avons pas de matières premières. Nos atouts, ce sont nos cerveaux, nos mains et notre créativité. Et malheureusement, dans notre société, beaucoup de talents sont gaspillés. Les jeunes issus de l’immigration fréquentent nos écoles et nos clubs de sport, mais lorsqu’il s’agit de trouver un emploi, cela ne marche plus. Notre pays n’est pas bon sur le plan de la mobilité sociale, et les classements internationaux montrent que nous reculons dans le domaine de l’enseignement. Nous devons réussir à tirer un meilleur parti de nos talents.

Selon l’économiste Étienne De Callataÿ, la formation devrait être au centre de l’attention, vu qu’une masse de salariés va devoir se reconvertir dans les années à venir…

Une partie de l’argent ira effectivement à la formation. Mais vous ne pouvez pas dire que nous sommes un pays qui investit peu dans l’enseignement. Par contre, le retour sur investissement est un peu trop limité. Plus que d’argent supplémentaire, l’enseignement a besoin d’une nouvelle impulsion. Je suis extrêmement fier de ce que nous avons accompli lors de la précédente législature avec BeCentral, le hub numérique à la gare centrale de Bruxelles, et BeCode, qui apprend aux jeunes à programmer avec des méthodes alternatives.

Quels autres bons exemples de projets de relance pouvez-vous donner?

La numérisation de la justice, qui n’a pas pu avancer comme je l’aurais souhaité quand j’étais ministre de l’agenda numérique. Et puis la mobilité multimodale, bien sûr, avec de meilleures connexions ferroviaires, mais aussi le lien vers d’autres modes de transport.

"Au moment de la réouverture, certaines entreprises seront, comme un ours après l'hibernation, décharnées."

Avez-vous déjà un plan sur la table pour la réouverture de secteurs fermés depuis des mois, comme l’horeca ou l’événementiel?

Oui, nous travaillons à un plan de redémarrage. Pour le moment, nous devons garder la situation sanitaire favorable sous contrôle. Je comprends les appels à la réouverture, mais une flambée majeure mettrait tout en danger, et affecterait toute la campagne de vaccination. Nous devons aussi veiller à ce que la vaccination soit sans failles. Ensuite, viendra le redémarrage, avec des entreprises qui, comme un ours après l’hibernation, seront décharnées. Pour elles, faire des achats ou des recrutements ne sera pas si facile. Les mesures qui peuvent aider ces entreprises sont là depuis le premier déconfinement: je pense à des financements de redémarrage, à des réductions d’impôt sur les salaires pour celles qui sortent des gens du chômage temporaire et à des déductions plus élevées pour les investissements. Il faut aussi rétablir la confiance, pour que la consommation reprenne. Et nous devons faire cela avec les entités fédérées, qui ont beaucoup d’instruments en main.

Le moratoire sur les faillites doit-il être prolongé?

On doit l’évaluer, parce que c’est une mesure qui a aidé, mais qui suscite quand même beaucoup de réserves. Le vrai défi, c’est de prendre les mesures qui permettent aux entreprises d’éviter la faillite.

En échange des milliards du plan de relance, l’Europe exige des réformes structurelles. Les ministres socialistes compétents n'ont pas encore dit comment ils comptent arriver à un taux d’emploi de 80% ou faire que les pensions restent payables... Par contre, la taxe compte-titres est presque adoptée.

C’est vrai. Et je pense que c’est une mesure justifiée. Concernant les réformes, les ministres compétents savent que lors du contrôle budgétaire de mars, nous lancerons ces chantiers. Et ce n’est pas parce qu’un certain nombre de ministres sont constamment sous le feu des projecteurs que les autres dorment.

"Tout comme l'heure n'est pas aux petits jeux politiques, l'heure n'est pas non plus aux petits jeux sociaux."

Votre parti s’est opposé durant les négociations gouvernementales à la réforme de la loi de 1996 sur la norme salariale. N’avez-vous pas peur que cela ne revienne sur la table? Les syndicats y font déjà allusion.

Je remarque un grand sens des responsabilités auprès du groupe des Dix. Tout comme l’heure n’est pas aux petits jeux politiques, l’heure n’est pas non plus aux petits jeux sociaux. La loi de 1996 nous a permis de réduire notre handicap salarial et de maintenir notre compétitivité. Continuons ainsi. Je comprends l’appel à une marge supplémentaire pour des augmentations salariales, parce que les gens ont dû faire beaucoup d’efforts durant cette crise. Mais n’oublions pas que les entreprises ne vivent pas non plus une période facile. Gardons donc la tête froide dans ce délicat processus des négociations interprofessionnelles.

Quand vous ouvrez L’Echo samedi dernier et que vous lisez que Paul Magnette remet en cause la trajectoire budgétaire et la taxe sur les comptes-titres, comment réagissez-vous?

Vous exagérez! Dans cette interview, Paul a principalement expliqué à quel point il peut se retrouver dans l’accord de gouvernement. Je comprends que vous vous focalisiez sur autre chose dans le titre, mais je suis vraiment convaincu qu’avec notre projet, nous réussissons à impliquer tous les partis dans une vision plus moderne de l’économie, et que nous sortons du schéma classique des employeurs contre les employés. J’ai Paul Magnette au moins une fois par semaine au téléphone. Et il ne m’a jamais dit que nous devrions plutôt aborder le point X comme ceci et le point Y comme cela. Nous parlons principalement de la crise, et son point de vue comme bourgmestre d'une ville importante est intéressant. Je passe également du temps avec les autres présidents de partis ou les ministres-présidents des gouvernements régionaux. Je pense qu’on sous-estime à quel point il est important dans cette crise de garder tout le monde sur la même longueur d’onde. Et en ce sens, je pense qu’il serait bon que les présidents de parti se parlent également. Ce n’est pas le moment de faire un concours pour voir qui fait pipi le plus loin.

Il y a eu aussi, ces derniers temps, les sorties du MR sur les coiffeurs ou celles d’Ecolo sur la répartition des moyens du plan de relance…

Vous regardez cela avec une loupe. Il ne faut pas exagérer.

Avez-vous expérimenté la solitude du job de Premier ministre?

À l’exception de quelques personnes, mon bureau est vide. Mais j’ai énormément de contacts, principalement digitaux. En tant que premier ministre, vous jouez sur deux échiquiers en même temps: le belge et l’européen. Le tempo est significatif. Honnêtement, j’ai souvent pensé : « Maintenant, laissez-moi réfléchir tranquillement durant une heure ».

La solitude vient lorsqu’un premier ministre doit prendre des décisions qui vont à l’encontre des intérêts de son parti…

J’ai l’impression que mon parti est heureux. Je remarque que beaucoup de militants ont regagné en fierté, parce que nous parvenons à rassembler tout le monde et à engranger des résultats sans avoir besoin d’allumer chaque fois un feu et de faire beaucoup de théâtre politique. Continuons ainsi.

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