interview

Anne Gruwez: "L’égalité homme-femme n’existe pas, nous sommes complémentaires et c’est ça qui est beau"

Fidèle à son image de juge à qui on ne raconte pas d'histoires, Anne Gruwez nous en narre de vertes et de pas mûres, avec quelques coups de griffes à ces femmes et autres "minorités oppressées" qui devraient gagner leur liberté et non la revendiquer.

C’est un bar d’habitués. Pas le genre short, bière et claquettes, plutôt pantalon, polo et vins. Une population qui, d’ordinaire à cette époque, sillonne le sud de la France mais qui, Covid oblige, restera cet été dans son quartier.

Anne Gruwez nous a donné rendez-vous ici, chez Wine Fever à Ixelles, un endroit qu’elle apprécie autant que sa patronne Lola, une jolie blonde qui collectionne les robes à fleurs, virevolte entre les tables, une hôtesse parfaite qui peut se vanter de connaître aussi bien sa cave à vins que les prénoms de ses clients, voire même ceux de leurs petits chiens.

Notre juge d’instruction - sorte de "petit grain de fantaisie" sur le nez du 3e pouvoir suite au documentaire "Ni juge ni soumise" qui lui était consacré - arrive pile à l’heure, les bras chargés de (paquets qu’elle déballe pour nous montrer) ses achats au magasin d’à côté. Des masques à cerises, à pois ou motifs wax, tout de suite cela vous pose un personnage, d’autant qu’elle nous conseille de nous dépêcher d’investir: "c’est fou comme les prix grimpent".

Nous commencerons par la photo, où "Kir Bourgogne aligoté rehaussé de cerises noires au piment d’Espelette", Anne prend la pause. Le photographe flamand ne parlera qu’en français la juge francophone ne parlera qu’en flamand à l’heure où personne n’arrive à constituer un gouvernement, jouissons de notre privilège de n’être qu’entre gens de bonne compagnie.

Faire des bêtises rien que pour la rencontrer

La photo terminée, une cliente l’interpelle: "Madame, quelle chance de vous voir ici! Vous savez, moi j’aurais bien fait des bêtises rien que pour pouvoir vous rencontrer."

"Le cerveau reptilien, c’est le cerveau de base, en un mot c’est quand John Kennedy regarde Marylin Monroe."

Oui, cela lui arrive souvent à notre juge ce genre de petits témoignages, surtout des femmes, confie-t-elle. Elle ne sait pas si les hommes ont moins aimé le film, mais en revanche ce qui est certain, c’est que ce sont majoritairement des femmes qui - dans le tram ou dans la rue - lèvent le pouce en lui disant "Bravo, c’est super!".

"Ce qui me fait m’interroger sur le besoin de ‘représentation’ des femmes dans la société", poursuit-elle en grimpant sur son tabouret et d’ajouter "ce qui est paradoxal dans la mesure où souvent ce sont elles qui refusent de s’exposer, j’ai entendu d’ailleurs que 8 femmes sur dix refusaient d’emblée les interviews, là où 8/10 des hommes se pressent d’accepter". Elle, c’est simple, elle ne se l’explique pas. Enfin si, mais elle est bien désolée de vous le dire, sa petite théorie à elle c’est au niveau de la préhistoire qu’il faut aller la chercher, à la base quoi.

"Le cerveau reptilien, c’est le cerveau de base, en un mot c’est quand John Kennedy regarde Marylin Monroe", lâche-t-elle tout de go, en se servant un grand verre d’eau. Un verre d’eau, un verre de vin, sa règle à elle pour ne jamais avoir mal à la tête le lendemain. En gros, reprend-elle en riant, les réflexes primaires se résument à "pour avoir des bébés, la femme attire un homme pour se faire posséder, ensuite elle développe à son tour un truc pour posséder le mâle, ça c’est la fellation. Bref, les bébés arrivés et j’ai bien peur que la femme ne choisisse ensuite et instinctivement de ne plus prendre de risques pour les protéger, là où l’homme continue d’aller chasser - ou pas d’ailleurs - à l’extérieur…".

S’attendant à une volée de bois vert, elle plante son regard dans le nôtre et lance, bravache: "Ben quoi? C’est vrai!", avant de conclure sur un "De toute façon, l’égalité homme-femme n’existe pas, nous sommes complémentaires et c’est ça qui est beau. Si nous étions pareils, nous serions interchangeables et cela n’aurait aucun sens".

Féminisation des métiers corrélée à la sécurité d'emploi

Nous survolons ensuite son métier, où la très grande majorité des postes sont occupés par des femmes, pas que le milieu soit plus progressiste qu’un autre, non la réalité poursuit-elle sans méchanceté c’est la sécurité du salaire et du statut de fonctionnaire. Maintenant, quant à ce qu’elle voit passer dans son bureau, la juge qui instruit du "tout venant" confie que l’un des propos les plus machistes qu’il lui ait été donné d’entendre à propos des violences conjugales est celui qui – sous couvert de politiquement correct – consiste à asséner que la femme est le sexe faible et qu’en conséquence ce sont les hommes qui doivent être stigmatisés parce que c’est leur brutalité qui est responsable de leurs blessures, à elles. Il revient à dire que c’est dans l’homme que se trouve la solution du respect de la femme et cela, qu’on l’excuse mais elle ne peut pas l’admettre. 

"La liberté ne se revendique pas ni ne se donne, elle se gagne."

Non seulement "la maltraitance à l’égard des hommes existe aussi mais pire encore, sur le fond, ce type de raisonnement revient à déresponsabiliser la femme au profit de l’homme et au final de toujours laisser le pouvoir à ce dernier".

Un peu le même genre de discours qu’on entend aujourd’hui des minoritaires "oppressés", tente-t-on. Elle confirme: "Quand l’un se dit responsable de tout et accueille toutes les revendications de l’autre, c’est toujours lui qui garde le pouvoir, un peu comme dans "Le discours de la servitude volontaire", d’Étienne de La Boétie. Après l’avoir lu, je suis plus persuadée encore qu’il ne peut pas y avoir d’égalité dans la revendication, la liberté ne se revendique pas ni ne se donne, elle se gagne. Et comme "revendiquer" c’est toujours reconnaître la supériorité supposée de l’autre, ce n’est que par la révolution qu’une véritable égalité serait possible". 

Question révolution, Anne Gruwez se dit que la décroissance serait un bon début, comme d’oser parler de la terrible question de la surpopulation. «Personne n’ose le dire, mais il faudrait arrêter de faire autant d’enfants».

"On paie plus pour les poubelles que pour la Justice"

Attaquant à présent une assiette mixte, on la branche sur la nomination de l'avocat Dupond-Moretti comme ministre de la Justice en France, notre juge ne chichitte pas, toujours franche, elle l’assure, elle aussi elle aurait dit tout de suite oui. Et son premier chantier, aurait été de faire toute la clarté sur le budget, expliquer aux gens que, dans leurs impôts, ils paient plus pour leurs poubelles que pour la justice: "Je leur dirais qu’on n’aura pas plus d’argent et qu’il faut faire des arbitrages, mais que ces choix ce sera à eux de les faire. Vous préférez avoir plus d’infirmières ou plus de magistrats?"

"Voilà, y’a pas d’argent, on va faire des choix, aussi difficiles et impopulaires qu’ils soient."

La nuit tombe, on reprend un dernier verre et une grande bouteille d’eau pour l’écouter raconter les grandes misères et les drames quotidiens de son métier. Qu’y faire? Là aussi, notre juge a sa petite idée, politiquement incorrecte peut-être, comme elle sans doute mais qui vaut néanmoins son pesant de cacahuètes: "Pour le prochain gouvernement, ce serait bien de nommer des ‘super-fonctionnaires’, ou d’aller rechercher quelques ministres d’État, des gens qui n’ont rien à perdre et qui ne se présenteront pas aux prochaines élections. Des gens libres de dire la vérité aux gens comme 'Voilà, y’a pas d’argent, on va faire des choix, aussi difficiles et impopulaires qu’ils soient'."

L’Apéro est terminé et la regardant prendre son taxi, on se dit que paradoxalement, c’est en disant la vérité que les gens deviennent si populaires.

5 dates clés de la juge d'instruction

1956: "Ma naissance, avant je n’étais rien, après je ‘suis’."
1974: "Un accident lors d’un stage dans camp de vacances pour handicapés m’ampute des 4 doigts de ma main droite, j’avais 18 ans. À l’époque, on réagissait ‘à la dure’, un mois plus tard, j’étais de retour à l’université sans jamais qu’on m’ait permis de voir mon handicap comme un problème."
1993: "Mon placement à l’instruction, avant j’étais aux ‘saisies’, j’ai toujours appris non pas à choisir des métiers que j’aimais, mais à toujours aimer ce que je faisais."
2002: "Le décès d’un homme et la fin d’un ‘amour’ de 17 ans; avant, j’étais face à lui, depuis je porte notre part commune en moi."
2020: "La parution d’un livre ‘Tais-toi… si la justice m’était comptée’, un recueil d’histoires que j’ai vécues professionnellement, mais dont j’ai tiré un enseignement."

Que buvez-vous?

Apéro préféré: "Un Mojito royal, celui avec le champagne, je prends peu mais toujours le meilleur, c’est ma philosophie de vie."
À table: «J’adore le Vieux Château Certan, j’aimerais dire à un ami qui me l’a fait découvrir ‘encore une bouteille, s’il te plaît Baudouin’."
Dernière cuite: "Rarement mais ne croyez pas que cette absence d’excès me rende raisonnable pour autant."
À qui payer un verre: "Payer un verre c’est comme en amour, il faut des préliminaires pour que ce soit réussi, donc je ne paierais un verre qu’aux copains, mais à ceux qui apprécient le très bon vin."

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