interview

Annemie Schaus (ULB): "Demain, c'est dans nos jeunes qu'il faudra investir"

Esprit libre et indépendant, Annemie Schaus a du gérer la pandémie... et espère bien que les étudiants pourront rattraper le temps perdu après le Covid.

L'Apéro de L'Echo, avec Annemie Schaus, première rectrice de l'ULB, autour d'un verre de Saint-Véran.

Samedi soir à l’ULB, c’est la rectrice qui nous offre un verre dans son bureau, au premier étage du rectorat. Il est 18 heures et hormis Jean-Philippe Schreiber, prof de philo, qui nous ouvre les portes, on n’y croise pas âme qui vive. En nous quittant en bas de l’escalier, il lâche "Elle a tout prévu, vous allez voir avec Annemie, vous allez bien vous amuser!"

La rectrice – elle –  sort d'une réunion, notre arrivée semble sonner l'heure de la "récré", bientôt la fin de la journée, le bon moment pour s'en aller chercher sa bouteille de Saint-Véran, un très bon Bourgogne blanc qu'elle a planqué dans le frigo de la cuisine. "Parce qu'il n'y a pas de raison de faire différemment qu'à la maison!", explique-t-elle alors en s'installant comme une ado dans le canapé du bureau.

Sur la table basse, des chips, du raisin et des pistaches. Sur les murs, des lithos d’Ensor et d’Alechinsky et un grand tableau, rouge et moderne, un choix de son prédécesseur qu’elle a accroché derrière son bureau. « J’ai oublié le nom de l’artiste mais merci Yvon ! » lâche-t-elle tout sourire en servant les verres. En fond sonore, le Requiem de Jean Gilles.

"Même dans un milieu aussi privilégié que celui de l'université, elles hésitent, car elles ont toujours peur de voler du temps à leur famille. "

Et trinquant à distance, elle ajoute: "Surtout, ne faites pas attention à la déco, à part les tableaux, tout va changer. Cet univers est un peu trop masculin pour moi." Le photographe, lui, opine et confirme.

Rectrice, s'il vous plaît

Deuxième femme à occuper ce poste depuis la création de l'ULB, elle précise en être la "première rectrice", la précédente ayant préféré se faire appeler "recteur". Autre temps, autres mœurs, même si on imaginerait mal la nôtre se faire appeler de la sorte tant elle fait jeune avec son jeans, ses boots, ses lunettes "cat-eyes" ou ses bagues en argent. Son élection? Elle ne s'y attendait pas réellement, tout au plus réalisait-elle les jours passant que cela relevait "de l'ordre du possible".

Une belle surprise donc, d'autant que c'était sa première élection, alors qu'elle avait déjà occupé les postes de doyenne ou de vice-rectrice. Ce qu'elle pense de la faible représentation des femmes à des fonctions dirigeantes? Que les femmes n'osent pas et qu'elles se restreignent. "Même dans un milieu aussi privilégié que celui de l'université, elles hésitent, car elles ont toujours peur de voler du temps à leur famille. Même si je voulais organiser le travail du rectorat différemment, j'ai quand même eu beaucoup de difficultés à trouver mes vices-rectrices."

Avocate spécialisée depuis 30 ans dans les droits et libertés, Annemie Schaus explique n'avoir personnellement jamais souffert de discrimination ou assisté à des discriminations liées au genre féminin. Jamais… jusqu'à sa campagne au rectorat de l'ULB. "Une grosse surprise aussi, j'ai d'abord entendu toutes sortes de rumeurs selon lesquelles j'étais 'téléguidée' par quelqu'un et que si je me présentais, c'était parce que j'étais la marionnette d'un homme. Le plus drôle, c'est que les hypothèses variaient suivant les campus. Le pire en revanche, c'est qu'on ne peut pas se défendre d'une rumeur, si on 'réplique', on est sur la défensive et cela conforte vos détracteurs. On a aussi remis en cause ma capacité à faire des discours, j'ai même entendu que j'étais trop proche de ma fille et que par conséquent, je ne pourrais pas faire mon job de recteur à 100%" explique-t-elle alors en égrainant du raisin.

"On ne se rend pas compte de ce qu'on fait vivre aux jeunes, du lourd tribut qu'ils paient au jour le jour, sans compter les crises climatiques qu'on leur prédit."

"Dans un milieu intellectuellement et culturellement si favorisé, c'est quand même dingue, surtout que dans toute l'histoire de l'ULB, je suis la seule à avoir 'candidater' avec un programme aussi détaillé. Après mon élection, évidemment, on a dit: c'est normal, c'est parce que c'est une femme. Ça pour moi, c'est quand même le pompon de la pompinette (sic)!" Heureusement, Annemie Schaus en rit et reconnaissons qu'elle a le rire joli.

Détresse des étudiants

Sur le pont à présent, la situation n'est pas simple pour autant, même si question examens de janvier "on gère!", en jonglant entre le présentiel et le distanciel, privilégiant le premier pour les étudiants des deux premières années, ceux qui, depuis leur arrivée n'ont jamais connu une année normale d'université.

Et si Annemie s'était lancée dans l'aventure du rectorat pour changer les choses – relancer l'ascenseur social ou se battre pour un refinancement des études supérieures – depuis la pandémie, c'est peu dire que la situation empire. Comme pour tout le monde, les inégalités s'accroissent et la rectrice ne cache pas son angoisse pour ces jeunes à qui la crise vole tout avenir.

"Si l'objectif des politiques était légitime en protégeant nos aînés, quand nous sortirons de la crise, il faudra investir massivement pour nos jeunes. "

"On ne se rend pas compte de ce qu'on leur fait vivre, du lourd tribut qu'ils paient au jour le jour, sans compter les crises climatiques qu'on leur prédit. Un collègue me disait que selon une étude, 30% des jeunes ont des envies suicidaires, c'est énorme. Pour moi, ce sont les 15-21 ans qui souffrent le plus, ceux à qui on vole leurs plus belles années. Et si l'objectif des politiques était légitime en choisissant de protéger en priorité nos aînés, quand nous sortirons de la crise, il faudra compenser en investissant massivement pour nos jeunes. La reprise ne pourra pas être que 'back to business' en privilégiant l'économie et les entreprises, demain c'est dans nos jeunes qu'il faudra investir."

D'ailleurs, elle le promet, quand la situation le permettra, c'est à tous les étudiants de son alma mater qu'elle paiera un verre.

Dehors, il neige. "Et ça, ça se fête", lance le photographe. Pour lui faire plaisir, nous voilà tous dans le jardin du rectorat pour terminer le Saint-Véran. Des feux d'artifice éclatent depuis le Bois de la Cambre, pour peu, on se souhaiterait presque la bonne année!

Quez buvez-vous?

L'Apéro préféré: "Un verre de Saint-Véran, sinon un verre de blanc."

Á table: "Du vin."

Dernière cuite: "Avec Christophe Marchand - mon confrère et ami - lors du déconfinement cet été. Une bouffée d'air frais de se retrouver enfin, en vrai."

Á qui payer un verre: "Á tous les étudiants de l’ULB mais aussi à l'avocate Anne Krywin, décédée en 2007, ma mère spirituelle, mon amie et la marraine de ma fille."

Les 5 dates clés de la rectrice de l'ULB

1983: "J'entre en droit à l'ULB, la première génération de ma famille à intégrer l'université, ma mère m'avait beaucoup poussé car elle n'avait pas pu faire d'études."

1989: "Je suis stagiaire chez Roger Lallemand, un homme et un avocat incroyable, il m'a beaucoup appris, je l"ai beaucoup admiré."

2005: "Naissance de Marilou. Donner la vie c’est tellement incroyable qu’on en arriverait presque à croire en Dieu, voire même à se prendre pour Dieu."

2010: "Avocate des enfants de Fabrice Lumumba, je me retrouve dans la maison de leur père à Kinshasa, j'étais très impressionnée."

2020: "Mon élection au rectorat et la transmission des insignes devant ma fille et mon père, c’était la première fois que cette cérémonie était publique."

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