reportage

Arkadia et la mise en valeur du patrimoine en péril

©Saskia Vanderstichele

Pendant une semaine, L’Echo vous ouvre les portes de perles architecturales à Bruxelles. Premier arrêt à l’hôtel Solvay, conçu par le maître de l’Art nouveau Victor Horta. Un joyau architectural dont la préservation repose entre autres sur l’association Arkadia qui souffre d’un manque de subsides. (1/4)

Une fois l’escalier d’honneur gravi, le bel étage de l’hôtel Solvay fait de l’effet: vestibule, salle à manger et salons sont réunis dans un immense volume unique que l’on peut scinder en pièces distinctes à l’aide de fines parois en bois ornées de vitraux. Outre le style particulier de Victor Horta, cet hôtel de maître de l’avenue Louise illustre son ingéniosité technique, explique son propriétaire. "Il n’y a aucun mur porteur. C’est une ossature en métal qui porte l’habitation", indique Alexandre Wittamer en désignant du doigt les poutres volontairement apparentes.

©Saskia Vanderstichele

Ce joyau architectural regorge d’anecdotes que le gardien des lieux livre avec enthousiasme: de la verrière surmontant l’escalier d’honneur qui fut détruite par l’explosion d’une bombe durant la Deuxième Guerre mondiale aux 200 ampoules nécessaires pour équiper tous les luminaires. "L’éclairage électrique a fait son arrivée durant les travaux et ils s’en sont donné à cœur joie!"

L’hôtel doit son nom à la famille d’industriels qui a confié sa réalisation au maître de l’Art nouveau à la fin du XXe siècle. La demeure somptueuse est ensuite passée dans les mains de la famille Wittamer en 1957. "Mes grands-parents ont sauvé cet immeuble en pleine bruxellisation. À l’époque, ils auraient pu tout démolir et personne n’aurait rien dit. Face aux promoteurs, ils ont eu la préférence des Solvay car ils avaient la ferme intention de préserver l’œuvre d’Horta", souligne Alexandre Wittamer, qui a hérité de sa gestion en décembre dernier.

"Notre survie dépend d’acteurs comme Arkadia et de leur capacité à drainer du monde, à susciter de l’intérêt."
Alexandre Wittamer
Propriétaire de l’hôtel Solvay

"Il y a deux grandes catégories d’acteurs dans le secteur du patrimoine architectural bruxellois: les musées subsidiés comme la Maison Horta avec toute une équipe, et puis les lieux privés. Dans cette seconde catégorie, l’activité n’est pas lucrative et n’a pas vocation à l’être. Les rentrées servent uniquement à l’entretien et la restauration du lieu, soumise aux règles des monuments et sites. Dans ce contexte, notre survie dépend d’acteurs comme Arkadia et de leur capacité à drainer du monde et à susciter de l’intérêt."

On arrive donc à la raison de notre visite: Alexandre Wittamer tire la sonnette d’alarme. L’ASBL Arkadia, qui développe depuis des années une multitude de projets visant à mettre en lumière les richesses architecturales bruxelloises, se trouve dans une situation financière très critique. Née en 1983, cette association spécialisée dans l’architecture et l’art des XXe et XXIe siècles organise des visites guidées thématiques dans les quartiers et parcs de la capitale.

©Saskia Vanderstichele

Arkadia encadre aussi des visites exclusives dans des lieux exceptionnels rarement ouverts au grand public, comme la Maison Saint-Cyr ou la Villa Gaverzicht. À l’initiative de l’ASBL, certaines visites de l’hôtel Solvay ont même été ponctuées d’intermèdes musicaux grâce à un partenariat noué avec La Monnaie. Avec plus de 1.200 visites annuelles au compteur ainsi que des stages et des animations pédagogiques à destination des enfants, Arkadia touche environ 30.000 visiteurs par an.

Forte d’un réseau composé d’une soixantaine de guides freelance, l’association organise aussi le service pédagogique de musées et institutions qui ne disposent pas des ressources pour le faire: Mima, Adam, Belvue, Flagey, Palais de Justice et Coudenberg. "Ils ont les lieux, nous avons les guides. ça nous paraissait essentiel de mutualiser. Dans un souci démocratique, nous pratiquons des prix très bas qui couvrent la prestation du guide, mais pas les frais d’organisation, ce qui est intenable. Or si Arkadia s’arrête, ces lieux n’ont plus de visites guidées", prévient Jacinte Gigou, directrice d’Arkadia depuis 2013.

La chasse aux subsides chaque année

©Saskia Vanderstichele

En six ans, les chiffres de visites ont triplé. Sans pour autant permettre à Arkadia, une petite structure de seulement trois employés, de maintenir la tête hors de l’eau. "Nous ne recevons aucun subside structurel, uniquement des subsides par projet dont une partie va aux salaires. Lorsqu’on explique aux pouvoirs publics que nous avons besoin de moyens supplémentaires, on nous invite à remettre de nouveaux projets. Mais les activités battent déjà leur plein. Ce qui nous manque, ce sont des subsides pour les frais fixes de fonctionnement", insiste Jacinthe Gigou qui n’en peut plus de réitérer la chasse aux subsides chaque année alors que la qualité des activités est reconnue par le secteur.

Aux côtés de l’Arau, de Bruxelles Bavard et de Pro Vélo, Arkadia fait partie depuis trois ans de la coupole Explore.Brussels qui permet de mutualiser certains frais et d’organiser Le BANAD (Brussels Art Nouveau & Art Deco). Arkadia bénéficie de subsides régionaux et du soutien de trois communes (Etterbeek et les deux Woluwe). "Gérée en bon père de famille, l’ASBL a longtemps vécu en dessous de ses moyens et tenu bon grâce à un petit trésor de guerre qui s’est épuisé", explique la directrice, qui sonne à toutes les portes depuis un mois pour assurer la pérennité de l’association.

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