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Arnaud Bruyneel, infirmier aux soins intensifs: "On est face à un report de soins pour des chirurgies lourdes"

Dans les hôpitaux, on tente de reporter un minimum de soins. Mais l'afflux de patients covid combiné à l'absentéisme important du personnel soignant constitue un vrai casse-tête pour les directions. ©Photo News

Avec la 4e vague de Covid-19, les hôpitaux sont à nouveau contraints de reporter des soins. Non urgents, essentiellement. Mais dans certains établissements, des opérations plus critiques sont également repoussées.

Le covid tue. Beaucoup. Des personnes qui l'ont attrapé (plus de 26.700 décès à ce jour en Belgique), mais aussi des personnes souffrant d'autres pathologies et qui reportent des soins à cause de la situation sanitaire.

Selon une étude de Solidaris, 45% des Belges francophones retardent leur passage chez le médecin pour raisons financières. Des chiffres qui ne tiennent pas compte de l'effet du covid et donc certainement sous-estimés.

"Les patients non-covid nécessitent des soins plus lourds qu'avant, ce qui ajoute à la fatigue du personnel."
Jean-Michel Hougardy
Directeur général médical de l'hôpital Érasme à Bruxelles

Il y a ceux dont on reporte une opération par manque de place: selon une étude des universités d'Anvers et d'Hasselt, il faut s'attendre à un report des soins non urgents de deux mois en moyenne actuellement.

Et puis il y a tous ceux qui retardent leur visite à l'hôpital, par peur du covid, "pour ne pas déranger" ou parce qu'ils craignent une hospitalisation sans le soutien de leurs proches, les visites étant limitées.

4.000 cancers non diagnostiqués

"On voit que les patients se soignent différemment", résume Florence Huts, directrice médicale du Centre hospitalier de Wallonie Picarde (Chwapi). Et ces reports de soins peuvent avoir des conséquences dramatiques. La Fondation contre le cancer estime que 4.000 cancers n’ont pas été diagnostiqués lors des premières vagues.

12%
12% des lits de soins intensifs sont actuellement fermés par manque de personnel.

"Les consultations pour le dépistage ou le suivi en cancérologie, par exemple, montrent que l'on a des patients avec des pathologies plus évoluées", confirme Bernard Vandeleene, directeur médical des Cliniques de l'Europe. "Le taux de mortalité des patients opérés du cœur ces derniers mois est plus élevé qu'à l'habitude, s'aperçoivent les médecins", indique ce soignant d'un autre hôpital.

Les patients qui ont hésité à consulter peuvent se retrouver quelques semaines plus tard sur un lit d'hôpital. Conséquence, selon Jean-Michel Hougardy, directeur général médical d'Érasme à Bruxelles: "Les patients non-covid nécessitent des soins plus lourds qu'avant, ce qui ajoute à la fatigue du personnel."

"On est mieux préparés, mais c'est plus compliqué"

Car c'est l'autre constante, dans les témoignages que nous avons recueillis: si les hôpitaux ont appris des vagues précédentes, mis en place des dispositifs de gestion des lits plus agiles, quasi en temps réel pour certains, ils ne peuvent rien face à l'explosion de l'absentéisme à tous les étages. Burn-out, quarantaines, covid et heures à récupérer...

Au niveau des soins intensifs (USI), entre 10 et 12% des lits sont actuellement fermés par manque de personnel, alors que les admissions pour covid explosent. "On a deux fois plus d'absents que lors des vagues précédentes", relève Florence Huts (Chwapi).

"Cela fait un an et demi qu'on n'a plus de vie normale, parce qu'entre les vagues de covid, on a le rattrapage de toutes les pathologies non-covid", explique Philippe Devos, chef adjoint des soins intensifs du CHC Mont-Légia, à Liège. "On est mieux préparés, mais c'est plus compliqué."

"En chirurgie cardiaque, on opère la moitié des patients qui devraient l'être."
Arnaud Bruyneel
Infirmier aux soins intensifs au CHU Tivoli

"Le personnel est épuisé", résume Bernard Vandeleene (Cliniques de l'Europe). Dans cet hôpital bruxellois, une centaine de lits sont fermés, dont six des vingt-deux lits de soins intensifs et le nombre de blocs opératoires est passé de neuf à sept. Conséquence: certains patients ne peuvent pas être pris en charge. "Un infarctus le sera évidemment, mais la pose d'une prothèse de hanche, par exemple, sera reportée", explique Bernard Vandeleene.

Des situations critiques

La situation est très variable d'un hôpital à l'autre. Globalement, les soins en hôpital de jour restent tout à fait accessibles et les urgences sont assurées. Mais la notion d'urgence reste aléatoire.

"En chirurgie cardiaque, on opère la moitié des patients qui devraient l'être", explique Arnaud Bruyneel, infirmier aux soins intensifs au CHU Tivoli et doctorant en Santé publique à l'ULB. Les médecins sont confrontés à des choix très difficiles: quel patient opérer en priorité?

"Celui qui a un trouble cardiaque sévère peut avoir un problème à tout moment. Un patient qui a une tumeur au cerveau doit généralement, avant d'entamer la chimiothérapie, subir une biopsie aux soins intensifs." Mais s'il n'y a pas de place, "on est face à un report de soins pour des chirurgies lourdes", constate-t-il.

Une gestion "heure par heure"

Une situation que parvient jusqu'ici à éviter le Chwapi. "L'accessibilité aux patients est garantie, mais cela demande une grosse gestion, heure par heure, pour monitorer la situation", explique Florence Hut. "Ce serait plus simple d'annuler, mais on fait l'effort, pour les patients, mais aussi pour nos médecins, qui sont indépendants et perdent donc leur rémunération si on annule une opération."

"Vous pouvez venir normalement à l'hôpital, il ne faut pas hésiter!"
Philippe Devos
Chef adjoint des soins intensifs du CHC Mont-Légia

Au CHC Mont-Légia, la clinique de jour fonctionne, les soins urgents sont assurés et tous les cancers suivis, mais 40% des blocs opératoires et six des quarante-huit lits de soins intensifs sont actuellement indisponibles.

"Si on arrive à tenir nos capacités actuelles, on sera content, parce que si on doit encore grignoter sur les reports de soins, cela pourra entraîner des conséquences sur la santé des gens. On atteint la limite", craint Philippe Devos. "C'est l'accessibilité universelle aux soins de santé qui est en jeu", rappelle Jean-Michel Hougardy (Érasme).

Malgré la situation très tendue, Philippe Devos appelle les gens à ne pas reporter leurs soins: "Vous pouvez venir normalement à l'hôpital, il ne faut pas hésiter!"

Le résumé

  • La crise sanitaire pousse de nombreux Belges à reporter des soins pourtant essentiels.
  • D'autres voient leurs soins à l'hôpital reportés faute de personnel disponible.
  • Les hôpitaux tentent de suivre, mais ça se complique.

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