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Attentats de Paris: le spectre d'un retour du "Belgium bashing"

François Molins, alors procureur de la République de Paris, et Frédéric Van Leeuw, procureur fédéral, ont personnifié l'enquête sur la cellule derrière les attentats de Paris et Bruxelles. Ils ont, avec régularité, sauvé les apparences. ©AFP

À l'heure où débute à Paris le procès des attentats du 13 novembre 2015, la petite musique de la responsabilité belge fait son retour. Article du Monde, interview de François Hollande: et si le "Belgium bashing" faisait son retour?

"Ne vous faites pas d'illusion, il y aura du Belgium bashing durant le procès", a lâché, la semaine passée, une source française haut placée à l'un de ses homologues belges. On le sentait venir. Lorsque des attentats aussi graves et odieux que ceux menés un sombre soir de novembre 2015, à Paris et Saint-Denis, surviennent, le constat d'échec est colossal et la tentation de blâmer le voisin est grande. Et le risque est tout aussi important que la Belgique ait les oreilles qui sifflent durant les mois de ce procès qui s'ouvre, ce mercredi, devant la cour d'assises de Paris. Vingt accusés, dont douze Belges ou apparentés, encourent de lourdes peines.

Il faut se souvenir, à l'automne 2015 et bien après, de la litanie des éditoriaux rappelant les échecs de la politique antiterroriste belge: la "sympathique" Belgique, "une nation sans État" selon Le Monde, ou encore Politico qui considérait la Belgique comme un "failed state", en passant par le New York Times. Passons sur Éric Zemmour, candidat putatif à l'élection présidentielle de 2022 et à l'époque débatteur peu regardant, appelant avec force subtilité la France à "bombarder Molenbeek plutôt que Raqqa", sur RTL.

Le retour de la "petite musique"

Et depuis deux semaines, cette petite musique se fait à nouveau entendre. Le 28 août, le quotidien Le Monde publie, sur deux pages, un article titré "Le récit des ratés de la police belge avant les attentats du 13-Novembre" qui reprenait des informations issues du rapport du Comité P sur les attentats, déjà publiées dans la presse cinq ans auparavant, mais en les précisant.

"Généralement, dans ces domaines, on défend l'honneur en externe et on gueule en interne. Chez nous, on déballe tout, c'est comme ça."
Frédéric Van Leeuw
Procureur fédéral

Interrogé à ce sujet, le procureur fédéral Frédéric Van Leeuw, qui concentre la communication sur ce dossier des attentats de Paris, précise que l'article "reflète un cliché d'un moment donné, dont tous les éléments sont déjà sortis. Les réponses et constatations de la police menées par après ne figurent pas dans l'article. Cela rappelle de mauvais souvenirs. Ce n'était alors pas le moment d'ouvrir une enquête. Le Comité P est complètement sorti de ses compétences en travaillant sur une enquête ouverte, ce qui a mis en difficulté le travail de la police", rappelle le patron du parquet fédéral. "Il y a eu des problèmes partout en Europe, ainsi que des commissions d'enquête parlementaires. La seule dont le rapport a été entièrement public a été la nôtre. Généralement, dans ces domaines, on défend l'honneur en externe et on gueule en interne. Chez nous, on déballe tout, c'est comme ça. Nous, on le sait, mais ce n'est pas forcément le cas en dehors de nos frontières", souffle-t-il.

Mais s'il n'y avait eu qu'un article... La semaine dernière, une interview de l'ancien président de la République François Hollande dans Le Soir égratignait encore le travail réalisé en Belgique, évoquant des "interrogations légitimes quant aux défaillances du renseignement" belge, regrettant que les services français n'aient "pas été informés de la préparation d'un acte terroriste sur (leur) territoire". Et cette conclusion de l'ancien chef d'Etat: "À quoi aurait servi une crise ouverte alors que nous avions à travailler ensemble et que les Belges eux-mêmes ont été frappés peu de temps après?"

"Les services dont c'était la compétence en Belgique n'avaient pas renseigné le fichier" Schengen de Salah Abdeslam.
Bernard Cazeneuve
Ancien ministre de l'Intérieur français, sur Europe 1

Ce mardi matin, interrogé sur Europe 1, Bernard Cazeneuve, ministre de l'Intérieur au moment des attentats, a nié le fait que la gendarmerie française avait laissé filer Salah Abdeslam à Cambrai avant que la Belgique ne réponde aux demandes françaises, précisant que "les services dont c'était la compétence en Belgique n'avaient pas renseigné le fichier" d'information Schengen sur l'unique survivant des commandos des attentats de Paris, qui a pu rejoindre le reste de la cellule terroriste en Belgique, répartie dans différentes safe-houses d'où ils allaient préparer ce qui allait devenir les attentats de Bruxelles et Zaventem, le 22 mars 2016. "Ce qui est faux puisque la gendarmerie française interroge les Belges sur Abdeslam après le contrôle à Cambrai, sauf qu’elle n’attend pas la réponse", souligne une source belge.

Fâcheries entre policiers

De crise ouverte, il n'y en a donc pas eu, notamment grâce au travail conjoint des deux responsables des poursuites, le procureur de la République de Paris d'alors, François Molins, et le procureur fédéral Frédéric Van Leeuw. En public ou en privé, les deux hommes ont toujours montré – et tenu à montrer – des liens sans faille. "Nous sommes restés en contact tous les deux. Il y a un courant qui passe, nous avons des liens privés et professionnels", souligne aujourd'hui Frédéric Van Leeuw, non sans une pointe d'émotion.

Mais l'enquête, malgré la volonté des deux parties de faire bonne figure, a connu de véritables soubresauts. Dès le lendemain des attentats de Paris, des "joint investigation teams" franco-belges se sont montées. Les relations entre les services des deux pays sont particulièrement anciennes, la chose n'était pas bien compliquée à réaliser. Néanmoins, il y eut de sévères contretemps et anicroches entre la DR3, la section antiterroriste de la police judiciaire fédérale belge et certains de leurs collègues français. "Les policiers français se sont demandé s’il ne valait pas mieux rentrer chez eux, étant donné le degré de fâcherie", évoquait, en 2016, une source française proche de l'enquête. Pourquoi? Eh bien principalement à cause de fuites régulières dans la presse française d'éléments importants issus de l'enquête belge. En effet, il s'avère que l'enquête belge était partagée au jour le jour avec la France, et fuitait par la sphère politique. "Le parquet de Paris avait accès en temps réel à nos progrès qui avaient des raisons de rester confidentiels. Mais il y a peut-être plus de proximité en France entre la justice et le politique. Cela a pu générer des frustrations et de la lassitude", souffle une source proche de l'enquête.

Paroxysme des tensions entre enquêteurs français et belges, la divulgation dans la presse française de la présence de l'ADN de Salah Abdeslam dans la planque de Forest.

Ainsi, en paroxysme, la découverte de la présence de l'ADN de Salah Abdeslam sur un verre dans la planque de la rue du Dries, à Forest. Plusieurs journalistes belges étaient au courant mais avaient tu l'information. Le 18 mars 2016, celle-ci "fuitait" sur le site internet de l'hebdomadaire L'Obs, forçant les enquêteurs à accélérer l'opération visant à interpeller Salah Abdeslam rue des Quatre-Vents, à Molenbeek. Opération qui a conduit les survivants du commando terroriste – Khalid El Bakraoui, chef de la cellule, son frère Ibrahim, l'artificier Najim Laachraoui, Mohamed Abrini et Osama Krayem – à frapper en Belgique, dans la station de métro Maelbeek et à l'aéroport de Zaventem alors que les cibles originelles étaient bien l'aéroport de Schiphol, aux Pays-Bas et des fan-zones lors de l'Euro 2016, prévu en juin, en France.

Un seul dirigeant de l'organisation?

Un autre élément questionne, dans le nord du pays, notamment le journaliste de Het Laatste Nieuws Guy Van Vlierden. Cet auteur de nombreux articles universitaires sur le djihadisme s'interroge de manière argumentée et précise sur les raisons qui ont poussé le parquet national antiterroriste à ne poursuivre que le seul Oussama Atar, ressortissant belge, en tant que dirigeant d'une organisation terroriste et cerveau des attentats de Paris, alors que des éléments pouvaient laisser penser que le rôle organisateur des Français Abdelnasser Benyoucef et Fabien Clain pouvait être mis en avant. Selon une source proche de l'enquête belge, alors que la question s'était posée durant des années, il ne ferait aujourd'hui "plus de doute qu'Oussama Atar est le cerveau des attentats", sans que l'on puisse trancher sur sa seule responsabilité.

"Il faut insister sur le fait que nous sommes aujourd'hui mieux préparés qu'avant à ce genre de phénomène."
Frédéric Van Leeuw
Procureur fédéral

En résumé, la crainte d'un retour du "Belgium bashing" est bien avérée. C'est en tout cas ce que redoutent les enquêteurs belges qui ont trimé durant des années sur une enquête qui n'a jamais eu d'équivalent dans le pays, dont 95% a été, en vérité, réalisée ici et qui faisait suite à une multitude d'autres dossiers de terrorisme et de démantèlement de filières qui permettait le départ de jeunes Belges vers la Syrie et l'Irak, pour nourrir les rangs de nombreuses organisations djihadistes, parmi lesquels l'État islamique en Orient et au Levant. "C'est un dossier qui est vraiment très approfondi. Même si beaucoup d'éléments sont déjà sortis, c'est la première fois que ces choses seront dites devant un tribunal. Il faut aussi insister sur le fait que nous sommes aujourd'hui mieux préparés qu'avant à ce genre de phénomène. Grâce à l'énorme machine que nous avons mise en place, beaucoup d'attentats ont été empêchés, en Belgique et ailleurs, grâce à des informations envoyées par la Belgique", pointe Frédéric Van Leeuw pour qui "France et Belgique ont très bien travaillé ensemble". Malgré quelques soubresauts.

Un procès-fleuve et une grande répétition avant le 22-Mars

Six ans après les attentats jihadistes du 13 novembre 2015, la justice française replonge mercredi et pendant près de neuf mois dans l'horreur d'un carnage à Paris et en région parisienne qui fit 130 morts et plus de 400 blessés, mis sur pied par une équipe terroriste belgo-française téléguidée par le groupe État islamique (EI), depuis la Syrie. Des "kamikazes" au Stade de France à Saint-Denis, près de Paris, des terrasses de bars et une salle de spectacle, le Bataclan, mitraillées dans la capitale: la France a vécu, ce jour-là, ses plus sanglantes attaques depuis la Seconde Guerre mondiale.

Sous sécurité maximale, la cour d'assises spécialement composée de Paris va juger 20 accusés, dont Salah Abdeslam, seul survivant des commandos dirigés à distance par l'EI. Quatorze seront présents, six jugés par défaut. Outre Abdeslam, ils sont accusés d'avoir aidé, soutenu les préparatifs à des degrés divers.

Ce procès, hors norme par le nombre de parties civiles (près de 1.800), sa charge émotionnelle et sa durée, a nécessité deux ans de préparation et la construction d'une salle d'audience spéciale au sein du palais de justice de la capitale française.

Le procès constituera une étape majeure avant celui des attentats du 22 mars 2016, commis à Bruxelles et Zaventem. Il devrait débuter en septembre 2022 devant les assises de Bruxelles et durer également neuf mois, au sein du bâtiment Justitia, dans l'ancien siège bruxellois de l'Otan. Pour l'heure, il est prévu de faire appel à deux présidents pour assurer la tenue du procès. Selon nos informations, c'est actuellement la première présidente de la cour d'appel de Bruxelles, Laurence Massart, qui est pressentie pour mener les débats.

Le parquet fédéral avait milité, durant de longs mois, pour que le procès ne fasse pas appel à des jurés, mais il n'a pas eu gain de cause, faute de réforme constitutionnelle qui le permette. C'est ainsi que 36 jurés devront être désignés pour juger les futurs accusés des attentats du 22-Mars. Ils devront, pour ce faire, abandonner leurs activités professionnelles durant neuf mois. Si, à un moment du procès, le nombre de jurés devait passer en dessous de douze, celui-ci serait ajourné. Envisageable quand on voit que, ce lundi, un procès d'assises a été remis par la cour, à Bruxelles, faute de jurés en suffisance. La menace risque de peser sur la procédure pendant toute la durée du procès.

Le résumé

  • Le procès des attentats du 13 novembre 2015 à Paris et Saint-Denis débute ce mercredi, à Paris.
  • 20 accusés, dont 12 belges, comparaissent. Une dizaine d'avocats belges, ainsi que 70 témoins belges seront présents durant ces mois d'audience.
  • Alors que les enquêteurs belges ont mené la grande majorité des investigations, ils craignent aujourd'hui le retour d'un "Belgium bashing" français, comme des signes avant-coureurs le laissent penser.
  • La longue enquête sur les traces du commando a montré des réussites et mis en lumière des tensions entre équipes françaises et belges.

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