interview

Axel Miller, chef de cabinet du MR: "Arrêtons cette spirale négative!"

©Saskia Vanderstichele

Il a été avocat d’affaires, puis dirigeant d’entreprise (Dexia, Petercam, D’Ieteren). Axel Miller entame ce lundi sa troisième vie: le voilà chef de cabinet du Mouvement Réformateur. Georges-Louis Bouchez et lui se sont vus deux fois cette semaine et c’était plié. Voici pourquoi.

Des bureaux aux étages supérieurs, il en a déjà connu quelques-uns. Sur ce point, rien n’égalera jamais celui qu’Axel Miller occupait au 33e étage de la tour Dexia, lorsqu’il dirigeait le groupe bancaire. Il a dit adieu à cette vue imprenable sur Bruxelles en 2008, lorsque Nicolas Sarkozy a exigé son départ au moment de recapitaliser le groupe belgo-français à l’agonie.

Cette fois, c’est moins spectaculaire. Ce vendredi matin, le longiligne Axel Miller nous reçoit au QG du Mouvement Réformateur. À 54 ans, il a un nouveau job. Tout à fait nouveau: l’ancien avocat d’affaires (Stibbe Simont Monahan Duhot, puis Clifford Chance) et ex-CEO (Dexia, Petercam, D’Ieteren) entame sa troisième vie et devient chef de cabinet du MR en même temps que directeur du centre Jean Gol, le think tank du parti.

"Je suis beaucoup plus calme aujourd’hui qu’il y a vingt ans."

Il commence lundi et ça se voit. Trois caisses de documents au sol, une veste au portemanteau, un agenda ouvert sur la table. C’est tout. C’est le début du début, le moment où l’on fixe les premiers rendez-vous. La nouvelle vie d’Axel Miller est une page blanche, à l’image des murs nus de son bureau. Il y accrochera peut-être un portrait de Mandela. Ou alors une photo de sa grande famille recomposée, quatre enfants et deux beaux-enfants âgés de 14 à 25 ans.

Plié en deux réunions

Tout s’est joué très vite. Quinze jours ne se sont pas écoulés entre le premier contact et l’annonce de l’arrivée d’Axel Miller au MR. "J’étais à la montagne en Suisse, entre Noël et Nouvel An, quand j’ai reçu un SMS de Georges-Louis Bouchez. Je l’ai appelé et il a été assez direct: ‘Je songe à vous comme directeur de cabinet, ça pourrait vous intéresser?’ La surprise fut totale mais j’ai répondu qu’on pouvait certainement se rencontrer pour en parler."

Deux rencontres auront suffi pour plier l’affaire – d’abord en tête-à-tête, puis avec la secrétaire générale du parti Valentine Delwart. Parce que les deux hommes sont fonceurs? Disons plutôt que le nouveau président s’est manifesté pile au bon moment. Axel Miller était mûr.

"Ministre? Je n’y pense absolument pas."

Remercié neuf mois plus tôt (pour la troisième fois dans sa carrière) par la famille D’Ieteren qui ne voulait plus de lui à la tête de la holding, Axel Miller s’était promis de faire une pause. "J’avais décidé de me consacrer à des projets personnels en 2019 (c’est notamment l’année de son remariage, NDLR) et de remettre à 2020 les réflexions sur ce que pourraient être mes prochains engagements. Je m’y suis tenu et d’ailleurs, j’ai eu une très chouette année 2019."

Il en a profité pour prendre du recul – séances de méditation à la clé. "Depuis un moment, je réfléchissais à cette Belgique qui n’a plus rien à voir avec ce que j’ai connu au début de ma carrière. Tout change. Le monde devient de plus en plus complexe et est confronté à des défis de plus en plus importants, qu’ils soient géopolitiques, environnementaux, etc. Le politique se trouve face à des problématiques importantes comme le vieillissement de la population, des marges de manœuvre relativement limitées, des systèmes lourds, chers et inadaptés. Je m’interrogeais: comment changer cela."

Ce n’est pas tout. "Le monde de l’entreprise est, lui aussi, en train de changer de manière fondamentale", enchaîne l’ancien manager. "Le rôle du patron ne se limite plus à la poursuite du profit à tout prix et le plus rapidement possible. Ça, c’était le code des années 80, l’école de Chicago. Mais aujourd’hui, le rôle d’un patron est beaucoup plus large, plus compliqué. Il faut répondre aux attentes de sens et d’engagement des collaborateurs. Il faut entendre les consommateurs, qui ne veulent plus acheter un produit simplement parce qu’il existe, et la société qui s’intéresse au comportement fiscal, environnemental des entreprises. Elles doivent s’adapter à un monde complexe, labile. C’est un vrai défi."

"Pour l’avenir du pays"

Donc, le monde bouge. Et? "On pourrait encore en parler pendant des heures mais c’est dans ce contexte de réflexions personnelles que Georges-Louis Bouchez me contacte. Il est jeune, dynamique, il veut faire bouger les lignes. Il préside un parti qui a toujours voulu imprimer sa marque. Et il me dit: ‘oui, j’ai l’âge que j’ai (33 ans, NDLR) mais je veux quelqu’un qui a une expérience dans le monde de l’entreprise et des réseaux différents que les miens pour bosser ensemble. Pas uniquement pour la prochaine campagne électorale mais pour l’avenir du pays’."

Voilà pourquoi ils se sont trouvés si vite. Mais au fond, Axel Miller, quel genre de libéral êtes-vous? "Je pense que chacun est unique, que chacun a le droit de se développer et que le rôle du politique est de s’assurer que chacun puisse laisser ses talents s’épanouir pleinement. Ceci dit, il y a une balance à trouver entre les libertés individuelles et une organisation de la société qui permette à chacun d’évoluer. Sans cadre, l’addition des libertés individuelles peut mener aux problèmes."

"Depuis un moment je réfléchissais à cette Belgique qui n’a plus rien à voir avec ce que j’ai connu au début de ma carrière."

"Donc, je suis intrinsèquement libéral. Cela vient de mon parcours. Je viens d’une famille qui n’était pas exactement riche. J’ai eu la chance de recevoir une éducation à l’école publique. J’ai eu accès à l’université moyennant un minerval de 18.000 francs belges à l’époque (environ 450 euros, NDLR). C’était une belle somme pour ma famille mais, fondamentalement, c’est un prix très raisonnable, si l’on songe au monde anglo-saxon où il faut commencer à emprunter de l’argent pour pouvoir aller à l’université. C’est sur cette base-là que j’ai pu faire des choix dans la vie. Parfois bons, parfois mauvais, mais c’étaient mes choix. C’était mon histoire. J’ai pu aller dans la direction qui comptait pour moi. Je suis très reconnaissant à mon pays d’avoir eu cette opportunité. C’est ce qui m’a mené là où je suis aujourd’hui. J’ai eu une belle vie – j’espère que j’aurai encore de belles années devant moi – et cela a été possible grâce à un environnement que je veux pouvoir transmettre à mes enfants, en contribuant à l’améliorer si possible."

"Pourquoi nous plaignons-nous toujours?

Libéral donc, avec un très net attachement à l’intérêt général. "Je pense au coût raisonnable de l’enseignement, je l’ai dit. Mais aussi à la sécurité sociale dont nous bénéficions, c’est aussi une chance. Battons-nous pour cela! On passe son temps à se plaindre de la Belgique… Oui, il y a beaucoup de points à améliorer mais il faut quand même réaliser que nous héritons d’un pays où il fait bon vivre. Pourquoi nous plaignons-nous toujours? Pourquoi n’essayons-nous pas plutôt d’améliorer ce qui peut l’être? Arrêtons cette spirale négative! C’est totalement inutile. J’ai beaucoup de contacts au Sud comme au Nord du pays, tout le monde est d’accord pour dire que la Belgique est un pays où il fait bon vivre. Pourquoi dès lors tant de frustration? Comment se fait-il qu’on ne parvienne pas à profiter de ce que l’on a, tout en travaillant ensemble à faire encore mieux? C’est cela qui m’attire dans ce nouveau job. Je ne dis pas que je vais changer le monde. Mais si je pouvais apporter ma contribution, j’en serais très fier."

"Mes sources d’inspiration vont de Mandela à François Narmon, en passant par le Roi Baudouin."

Il y a un autre point positif sur le tableau mental d’Axel Miller: "Cette énergie généreuse dans la génération qui monte", et qu’il sent aussi chez son nouveau patron, ambitieux et désireux d’avoir un impact. "Tous ces jeunes qui s’engagent dans le monde associatif ou en politique, qui veulent faire quelque chose pour les autres, pour l’environnement, pour le pays! On les retrouve partout, faisons en sorte que cette énergie produise ses effets."

Axel Miller termine là sa longue tirade libérale. Mais revenons un moment sur cette histoire de Belgique emportée dans une spirale négative: d’où vient-elle, selon lui? "Le monde évolue et les structures humaines ont un temps de retard. On le voit aussi en entreprise".

©Saskia Vanderstichele

Prenez la rémunération, par exemple, "divisée en trois composantes: fixe, variable, et alignement avec l’augmentation de la valeur de l’entreprise. La première partie est basée sur une discussion, en début d’année, sur les objectifs que l’on va se donner, avec pour postulat de base qu’un employé ne va pas mouiller la chemise s’il n’y a pas cette perspective d’une rémunération basée sur des objectifs définis à l’avance. Pardonnez-moi, mais je pense que la motivation de l’être humain ne dépend pas de savoir s’il gagnera 10, 15 ou 20% de plus. C’est un plus, mais c’est un outil passé, développé par les entreprises pour essayer d’obtenir toujours plus, toujours plus vite."

Pour lui qui occupe encore des mandats chez Duvel, Carmeuse et Spadel – "histoire de garder un lien avec les trois Régions du pays", sourit-il, au vu de la localisation de leur siège respectif –, le vrai enjeu est ailleurs. savoir, comment est-ce que l’entreprise se comporte en tant qu’organisation humaine dans toute une série de dimensions qui ne sont pas uniquement mesurables par plus de profit même s’il est important. Pouvoir libérer son énergie, proposer un service pertinent, tout en étant bon pour la collectivité, ce sont là des dimensions qu’on n’a pas aujourd’hui réussi à inclure dans les outils managériaux. De même que dans les plans stratégiques à cinq ans, les budgets ou la volonté de croissance."

Inefficacité

Il embraie. "C’est la même chose en politique. Il y a une très grande inefficacité des structures mises en place on a quand même en Belgique un empilement d’une extrême complexité et un éclatement de compétences qui pourraient être mieux organisées", tacle le nouveau stratège du MR.

"Oui, il y a en Belgique beaucoup de points à améliorer mais il faut quand même réaliser que nous héritons d’un pays où il fait bon vivre. Pourquoi nous plaignons-nous toujours? Arrêtons cette spirale négative!"

Il faut donc agir, estime Axel Miller. "Nous y réfléchissons au sein du parti. Que doit-on faire pour essayer d’aller une étape plus loin? Pour avancer. Pour mettre l’administration au service du citoyen, supprimer les choses inutiles, simplifier le millefeuille institutionnel, alléger la chose publique. De même que, plus important encore, pour redéployer des moyens qui pourront être mis à la disposition d’enjeux qui sont vraiment importants, comme la sécurité sociale, le maintien des filets de solidarité, etc."

Il dit ressentir aujourd’hui en interne "une vraie volonté de pouvoir bâtir sur ce qui a été construit depuis de nombreuses années. Tout en restant fidèle aux fondamentaux que sont le monde de l’entreprise, du commerçant, de l’indépendant et de celui qui veut entreprendre et aller de l’avant. Mais en adressant aussi des valeurs essentielles, comme la solidarité." Une tâche qui sera attaquée en équipe. Son engagement ne sera d’ailleurs "probablement pas le dernier. Il est important de mettre une équipe en place, de renforcer nos capacités."

Réflexion, proposition

©D.R.

Mais pour faire quoi? Que fera concrètement l’ex-grand patron quand il s’assiéra pour de bon dans son fauteuil, lundi? "Prendre du temps pour rencontrer l’ensemble des personnes ici au sein de la maison et placer des contacts au niveau des mandataires et des militants." Parce que "la ligne politique, c’est pour Georges-Louis Bouchez". Lui, "avec les équipes", se concentrera sur "la structuration de la réflexion et la proposition".

Une approche, facilitée par une tournée des vœux du président, bienvenue, qui doit lui permettre de "pouvoir commencer à rassembler de l’information pour structurer mon action, notre action". Car il l’avoue sans honte, lui, n’est "pas un spécialiste des codes politiques classiques et je ne veux pas le devenir". De même qu’il n’a "pas la sagesse de Bouddha". Par contre, il a son feeling d’ancien patron, semblable "au bon sens paysan". Cela suffira-t-il, face à la complexité du monde où il évoluera? "Il ne faut pas être expert pour savoir si l’on veut aller à gauche ou à droite", lance Axel Miller.

"Je ne suis pas un spécialiste des codes politiques classiques, et je ne veux pas le devenir."

A-t-il des modèles, des sources d’inspiration, l’avocat d’affaires devenu CEO devenu politique? "Il y a beaucoup de gens qui m’inspirent. Cela va de Nelson Mandela à François Narmon (qui fut longtemps l’homme fort du Crédit Communal, devenu Dexia, NDLR) en passant par le roi Baudouin". Tous trois partagent "une notion de service à autrui, d’exister pour quelque chose de plus grand que soi, un charisme naturel, un calme intérieur qui mène à un impact positif sur les autres et fait bouger les lignes". "Si je pouvais arriver à leur cheville, je serais très content", glisse un Axel Miller qui se dit "beaucoup plus calme qu’il y a 20 ans", avec "plus de recul".

On notera qu’au passage, il n’hésite pas à mentionner aussi le… PS comme une source d’inspiration, du moins "pour son apaisement" qui pourrait servir d’exemple au MR. Il précise: "Je ne vois pas les autres partis comme des ennemis, mais bien comme des gens avec qui nous devons essayer de faire des choses ensemble. Il y a aussi de la bonne volonté ailleurs."

À ce propos, ne craint-il pas que son CV ne le déforce dans ses contacts avec les autres partis? Parce qu'on va lui en servir, du "vous, Monsieur Dexia, ça va bien", lui qui a dirigé la banque lorsqu'elle s'est couchée... "C'est un argument ad hominem, ça. Ça aide en quoi sur la discussion de fond? Non, je pense au contraire que cela me permettra d'être entendu sur des problématiques que je connais quand même mieux que la moyenne nationale. J'ai beaucoup de contacts avec beaucoup de gens, en ce compris qui viennent d'Ecolo, du cdH, du PS,... Et vous savez quoi? Je m'entends extrêmement bien avec eux."

On lui donne rendez-vous dans un an, pour voir comment il a évolué dans son nouveau costume (tiens, c’est la première fois qu’on le voit sans cravate). Peut-être sera-t-il alors ministre, comme certains jusque dans son parti l’imaginent? "Les gens peuvent se faire les films qu’ils veulent. Moi, je n’y pense absolument pas. Je suis très content de la mission que j’ai reçue et pour laquelle je vais me donner à 200, aussi longtemps que je serai utile."

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