interview

Bart Van Loo: "On pourrait instaurer des Erasmus belgo-belges: des trimestres ou une année complète de l'autre côté du pays"

Le francophile Bart Van Loo à l'hôtel de Mérode, ancien Cercle Gaulois: "Vive la France"! ©Kristof Vadino

L’Echo a pris l’apéritif avec Bart Van Loo, auteur néerlandophone publié en France et francophile notoire. L’objet de sa passion est la Bourgogne, dont il aime tout: l’histoire, Philippe Le Bon, l’épicurisme, et sa femme, qui ne boit pas, mais est un pur produit bourguignon. Le gin ne vient pas de là, mais Van Loo l’aime aussi beaucoup.

Le loriquet arc-en-ciel est l’oiseau le plus coloré et le plus bavard de la grande famille des perroquets. À son image, Bart Van Loo est le plus bigarré, le plus original et le plus volubile des écrivains néerlandophones qu’il nous ait été donné de rencontrer. Originaire de Bouwelmais, francophile revendiqué, il compte à son actif une trilogie française (littérature, gastronomie et érotisme), un livre sur Napoléon, sans oublier d’autres opus consacrés eux aussi à ce merveilleux pays qu’est la "Fraaance".

Au tout début étaient les ducs de Bourgogne

Et puis, il s’est dit: "Et si je m’intéressais enfin à mon pays?" Celui d’avant 1830. Des origines que très peu d’entre nous connaissent et qui puisent leurs racines dans l’incroyable histoire des ducs de Bourgogne. À l’arrivée, un pavé de 600 pages qui – fait rare pour un Belge, encore plus pour un Flamand – vient d’être publié en français chez Flammarion. Un raz de marée littéraire, 200.000 exemplaires se sont déjà écoulés depuis sa parution en Flandre début 2019.

Sinon, question vie privée, Bart Van Loo niche non loin de Lille – côté belge –, a épousé une Bourguignonne qui ne boit pas une goutte de vin, mais qui a appris le néerlandais par amour et le soir, il chante Aznavour pour endormir sa petite fille. Bref, le genre de vie qui ne s’invente pas et qui d’emblée nous fait dire que Bart Van Loo a l’air d’être un sacré coco.

"Il y a encore des pro-belges. Et pour la première fois, j’entends quelques politiques évoquer des possibilités de refédéralisations."

Ce n’est pas le lockdown ou la fermeture de l’horeca qui nous aurait empêchés de lui offrir son apéritif préféré. Quant au lieu, sujet de son livre oblige, on n’allait pas lui servir un gin-tonic à Tour&Taxis au beau milieu de la rédaction. D’autant que la semaine dernière, c’est au Palais Royal que Bart Van Loo prenait un café avec la reine. Et c’est ainsi que nous lui avons fixé rendez-vous au très bel hôtel de Mérode, dans un salon prêté par le maître des lieux – Bruno Pani – qui, plus encore qu’hier, désespère d’inaugurer enfin son palais et son club anglais.

Accueil royal donc, qui nous emmène dans une pièce où patientent plusieurs variétés de gin, des rondelles d’agrumes et une coupelle d’épices, le tout éclairé par des tas de petites bougies disposées sous des portraits anciens. S’il avait su où il débarquait, Van Loo l’assure, il aurait mis une chemise et non son pull en laine breton. Toujours masqué, il se sert alors un gin «floral», rate le verre avec ses glaçons et – plié en deux pour les rattraper sur le parquet ciré – lâche: "quel style hein?"

Installé de l’autre côté de la table à présent, il nous explique découvrir aujourd’hui avec plaisir le monde des médias francophones. «Il n’y a rien à faire, la frontière linguistique subsiste! En tous cas, je trouve ça super d’inviter des Flamands.»

Et, retirant à présent son masque pour taper dans les chips, nous découvrons un visage taillé à la Guy Verhofstadt – version jeunes années –, la politique et "baby Thatcher" en moins, l’humour et l’enthousiasme en plus.

"Je n’attends pas qu’un prof de chimie à Huy soit bilingue, mais le minimum c’est qu’un ministre fédéral parle le néerlandais."

Drôle d'oiseau au chant bilingue

Oiseau rare, si Bart Van Loo ne cache pas sa francophile, il ne fait pas non plus secret de son belgicisme: "J’aime me réveiller dans un pays où je sais qu’il y a l’Autre, avec un grand A, quelqu’un qui ne parle pas ma langue, mais qui fait partie de la famille, et dont il faut tenir compte. Franchement c’est génial comme idée!" s’exclame-t-il avant de se perdre dans les vertus du multilinguisme. "Le plaisir, c’est de parler en français, puis d’enchaîner 'nu verder gaan in het Nederlands' ("maintenant continuons en flamand", NDLR)… avant de repasser au français. On s’embrouille, on se mêle, on se plante, mais c’est tout sauf grave!" lâche-t-il, philosophe, en touillant son gin avec sa paille.

Le célèbre slogan en Flandre "Wat we zelf doen, doen we beter" ("ce que nous faisons nous-mêmes est toujours mieux fait", NDLR) ça lui hérisse d’ailleurs franchement les plumes. Dressé sur sa chaise à présent, il nous lance: "C’est pas vrai! Est-ce que l’enseignement est meilleur ou la santé mieux gérée depuis qu’on a régionalisé les compétences? Pas chez nous en tout cas, et pas de votre côté non plus à ce que je sache. Y’a qu’à voir aussi la crise actuelle: ni la Flandre ni la Wallonie ne peut se vanter d’avoir mieux géré que sa voisine." Non, selon lui, ce qu’il faudrait c’est pouvoir gérer le pays à plus grande échelle, en un mot refédéraliser les compétences. Mais pas comme avant. Non, non, non. Cette fois-ci, on devra aller beaucoup plus loin que la situation initiale: sinon cela n’aurait "aucun sens".

"Sans les ducs de Bourgogne, la Belgique n’aurait jamais été pareille."

"Nationaux et modérés"

"Déjà, on devrait pouvoir voter pour des hommes et femmes politiques de l’autre région linguistique, c’est un minimum. Ça obligerait des Bart De Wever ou des Paul Magnette à des discours plus ‘nationaux et modérés’, puisqu’ils savent qu’ils doivent séduire dans les deux régions. Ensuite, cela permettrait à tout le monde de récompenser ou de sanctionner l’action d’un ministre fédéral. Franchement ce n’est pas normal qu’un Arlonais ne puisse pas s’exprimer à propos d’un Alexander De Croo. Et enfin, pour que tout ça marche, on laisse tomber la parité et on impose la connaissance de l’autre langue pour un ministre fédéral. Tu as vu Mathieu Michel? Quel manque de respect, hein!" Bart Van Loo ne veut pas la ramener avec ses ducs de Bourgogne, mais quand même, il se plaît à rappeler que quand Jean Sans Peur s’installait à Lille, il s’est tout de suite mis au "thiois", le dialecte local de ses sujets.

Très en forme, Bart zappe le second gin au profit de deux tonics sans glaçon. Il reconnaît être un peu à contre-courant, mais il relève néanmoins que quelques politiques commencent à évoquer des possibles de "refédéralisation": "une lueur d’espoir, enfin!"

"On doit imposer la connaissance de l'autre langue pour un ministre fédéral. Tu as vu Mathieu Michel? Quel manque de respect, hein!"

Erasmus au Plat pays

L’Apéro se termine, Bart a fini ses chips et, emporté par ses passions, il a même oublié qu’il avait faim. Intarissable sur la Belgique et l’exemple de ses ducs de Bourgogne, il se dit qu’en attendant de réformer l’enseignement des langues, on pourrait instaurer des Erasmus belgo-belge, des trimestres ou une année complète de l’autre côté du pays. "On l’appellerait ce programme Philippe le Bon, en hommage à celui qui le premier a unifié nos contrées – les Plats Pays. Au lieu de dire, "j’ai fait mon Erasmus à Barcelone", les étudiants diraient "J’ai fait mon Philippe le Bon à Gand, non seulement on apprendrait la langue mais on apprendrait aussi à se connaître les uns les autres."

Nous le quittons sur le porche de l’hôtel, avec en face de nous le Palais de Justice. Devant lequel Bart Van Loo conclut: "C’est quand même sympa Bruxelles!"

Son livre: "Les Téméraires", éditions Flammarion, septembre 2020.

CV Express Bart Van Loo

1987: à 14 ans, je m’attaque à mon arbre généalogique et j’écris « L’histoire de la famille Van Loo et de beaucoup d’autres », 6 exemplaires tapés à la machine pour ma famille.

1994: j’emménage en colocation avec des amis à Anvers, l’un d’eux met fin à ses jours, cela nous a soudés à jamais, malgré nos différences on s’aimera toujours.

2014: la naissance de notre fille Clémence, on pleurait de bonheur en réalisant que plus jamais notre vie ne serait pareille.

2019: Flammarion m’appelle alors je grimpais des montagnes en Norvège. Alors que je croyais mourir à cause du vertige, après leur appel, je me suis mis à gambader comme un cabri.

2021: en août, mes parents fêteront leurs 50 ans de mariage, je voudrais qu’on puisse faire une grande fête.

Parlons peu, parlons vin

Apéro préféré: un gin tonic, même si c’est très populaire. Sinon, une coupe de champagne, même si c’est très surfait.

A table: du vin de Bourgogne et toujours de très bonnes bouteilles, aujourd’hui je bois moins mais je bois mieux.

Dernière cuite: ado chez mes parents, durant la nuit j’ai vomi trois fois dans le potager de mon père. Il s’est levé et m’a retrouvé avec une raclette à la main, il est remonté se coucher.

A qui payer un verre? A Philippe Le Hardi, un leader très équilibré entre ses ambitions politiques, culturelles et guerrières. Sans lui, notre pays n’aurait jamais été celui que nous connaissons. Je lui demanderais si l’unité qu’il a construite était un accident ou son plan?

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