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reportage

Benoit Moritz, architecte-urbaniste: "Il faut un plan Catch pour la vallée de la Vesdre"

La violence des inondations a rendu les immeubles du centre de Pepinster insalubres et en a parfois compromis la stabilité. ©AFP

La catastrophe due aux inondations de la semaine dernière pose question sur l'urbanisation et l'industrialisation d'une vallée encaissée comme celle de la Vesdre. Et induit des enseignements.

Dès la sortie de l'autoroute à Ensival, une camionnette de police filtre l'accès à la route nationale qui descend vers Pepinster. Il faut y montrer patte blanche pour accéder à cette zone, l'une des plus touchées par les inondations de la semaine dernière parmi d'autres dans la vallée de la Vesdre et de la Hoegne: Theux, Verviers, Trooz, Vaux-sous-Chevremont, Chaudfontaine...

Le long de la grand-route, ce sont des scènes de guerre. Une dame tire son caddie sur la route, serpentant entre les tas de gravats et de déchets. À un carrefour, un policier filtre encore, incitant à ne pas gêner la circulation des camions et des engins de déblaiement dans le bourg. À l'autre angle du croisement, un de ses collègues discute avec une dame âgée à sa fenêtre. Un peu plus loin, au-dessus d'une vitrine brisée, un grand drap blanc pend à une fenêtre, marqué d'un grand cœur et d'un "Merci à tous" en grandes lettres de couleur.

En franchissant le pont principal de Pepinster, dont les abords avaient été refaits et inaugurés il y a quelques semaines à peine, ce qui frappe c'est le silence à peine troublé par le ronronnement que quelques groupes électrogènes. La Vesdre a calmé sa fureur et a retrouvé ses airs de petite rivière charmante. S'il n'était les stigmates encore vifs de la catastrophe qui s'est jouée en quelques heures à peine. Les gardes-corps de la nouvelle promenade de bois qui surplombe la rivière sont pliés, parfois arrachés, les décombres et les déchets jonchent encore les rives et ce qu'il reste d'une passerelle de béton. Sur la Hoegne, une autre passerelle métallique a été emportée à plusieurs dizaines de mètres de ses piles.

Façade éventrée

Et surtout, il y a cette façade éventrée, dont les pierres jonchent le lit de la rivière qui laisse apparaître toute une vie dans un enchevêtrement de bois, de tissus et de meubles broyés. Une peluche pendouille entre deux étages. La cour de l'athénée a perdu ses grilles, arrachées par les flots. Au bout du quai Ferdinand Nicolaï, qui longe la Vesdre, la petite école de la Providence est saccagée. Dans la rue Pont Walrand, barrée par les carcasses de quatre voitures amoncelées parmi les gravats, deux policiers effectuent des rondes.

Tout ce quartier du centre de Pepinster, de même que l'autre rive, est vidé de ces occupants. La violence des eaux a rendu les immeubles insalubres et en a parfois compromis la stabilité. "Près d'une quarantaine d'habitations ont fait l'objet d'un arrêté d'inhabitabilité pour des problèmes de stabilité. Elles devront être détruites", estime Philippe Godin, le bourgmestre de Pepinster. "Et sans doute une bonne centaine présentent des dangers au niveau des planchers. Celles-là pourront être réhabilitées."

Des centaines d'habitants de la bourgade ont été relogés à court terme. Le chiffre de 2.000 a été cité, pour une dizaine de milliers dans l'entité de Verviers. Godin tempère. "Actuellement, tous les sinistrés ont pu retrouver un toit, via des proches notamment. À terme, il faudra retrouver un logement durable pour une centaine de foyers sans doute", analyse-t-il encore.

Deux siècles d'urbanisation

Outre la violence tout à fait exceptionnelle des flots, comment expliquer l'ampleur des dégâts? Urbanisation galopante, imperméabilisation des sols, canalisation excessive... Ce sont quelques-uns des facteurs avancés par les urbanistes. "Mais cela ne date pas d'hier", fait remarquer Joël Privot, architecte-urbaniste et assistant à l'ULiège. "L'industrialisation de la vallée de la Vesdre remonte à plus de deux siècles. Les premières usines utilisaient la force hydraulique pour faire tourner les machines. L'arrivée du chemin de fer a accéléré l'urbanisation d'une petite ville comme Pepinster."

"En deux siècles d'évolution, on n'a plus conscience ni la mémoire du risque que présente la rivière."
Joël Privot
Architecte-urbaniste

Plutôt modeste historiquement, l'habitat du centre-ville de Pepinster ne semble pourtant pas particulièrement fragile. De bonnes maisons de briques sur des soubassements de pierre bien souvent. "Mais l'urbanisation n'a pas tenu compte du risque de telles inondations, simplement parce qu'il n'y a pas d'historique de la sorte dans la région", renchérit Benoit Moritz, architecte-urbaniste et professeur à l'ULB.

Ce n'est que depuis quinze ans à peine que la Wallonie a dressé le cadastre des zones inondables, bien souvent en fonction des crues précédentes. "Et la zone de Pepinster n'y présentait pas de risques majeurs. Certains méandres sont en rouge sur quelques dizaines de mètres. Mais en général ces zones étaient déjà construites", poursuit-il. "Il faut remonter aux cartes de Ferraris qui datent du XVIIIe siècle pour retrouver le lit majeur des cours d'eau", complète Privot.

"Si j'ai pris des arrêtés de destruction de certains ilots, ce n'est pas pour reconstruire autre chose à la place."
Philippe Godin
Bourgmestre de Pepinster

Au fil du temps, ce lit naturel qui s'étend d'un versant à l'autre de la vallée a été canalisé, la rivière enserrée dans des murs de pierres sur lesquels ont été bâties les maisons ou les usines, les pieds dans l'eau. "Mais en deux siècles d'évolution, on n'a plus conscience ni la mémoire du risque que présente la rivière", analyse Privot. "Et l'on ne peut pas abattre des quartiers entiers pour rendre à la rivière son espace d'origine."

Intégrer le risque d'inondation

Pourtant l'intégration du risque d'inondation fait son chemin et s'impose de plus en plus dans les nouveaux projets urbanistiques. Tout comme le risque d'incendie s'impose naturellement aujourd'hui dans n'importe quel immeuble, quel que soit son âge. Benoit Moritz a travaillé sur la reconversion du site LPB, à Chenée-Angleur. L'ex-Cuivre et Zinc est réaffecté à une zone de logements et à des espaces verts. Mais la proximité du confluent de l'Ourthe et de la Vesdre a forcé l'intégration du risque d'inondation. Les rez sont surélevés, les espaces verts sont drainants et ont une fonction de rétention et d'absorption des eaux. Même réflexion dans un nouveau quartier de Tubize, régulièrement menacé.

"Si l'on additionne toutes les entreprises directement touchées par les inondations dans la vallée, on dépasse largement les 2.000 emplois."
Benoit Moritz
Architecte-Urbaniste,

"Il faut redonner de l'air et de l'espace à la rivière", plaide Privot, bien conscient que la Vesdre, et plus encore la Hoegne qui la rejoint à Pepinster, présentent un profil de type torrentiel, très encaissé, qui n'offre que peu d'espace. "Mais il faut mettre cette catastrophe à profit pour mettre l'urbanisation en pause et entamer une réflexion à long terme. Ne pas se laisser aller à la précipitation dans l'urgence de la reconstruction."

Philippe Godin en est bien conscient. "Si j'ai pris des arrêtés de destruction de certains ilots, ce n'est pas pour reconstruire autre chose à la place. Il faudra une nouvelle politique urbanistique pour repenser la ville à certains endroits", analyse-t-il.

Approche transversale

Une politique qui devra aborder beaucoup d'aspects dans une approche transversale. "Cela ne concerne évidemment pas que l'habitat, mais aussi les services, comme l'enseignement par exemple, l'économie, la mobilité", précise Benoit Moritz, qui compare cela avec le plan Catch (Catalysts for Charleroi) mis en place à Charleroi pour travailler sur la reconversion du site Caterpillar et sur son impact dans la région. "Si l'on additionne toutes les entreprises directement concernées et touchées par les inondations dans la vallée, on dépasse sans doute largement les 2.000 emplois, sans compter les indépendants. Il faut donc un plan Catch pour la Vesdre!"

Parce qu'effectivement, le risque est grand de voir l'activité économique quitter la vallée pour des régions plus tranquilles. Salvatore Ianello, le CEO de Galler, évoquait cette perspective dans nos colonnes en début de semaine. À la rentrée, l'Athenée Royale de Pepinster devra délocaliser ses cours sur un autre site. Une partie de l'administration communale, totalement noyée, devra également trouver de nouveaux locaux. Avec le risque de vider le centre urbain de ses activités. "Il est primordial de permettre aux commerces de reprendre le plus vite possible pour maintenir le tissu social au centre de la ville", affirme Godin.

Les urbanistes abondent dans le même sens en agitant le risque d'une paupérisation ou en tout cas d'une extinction progressive de l'activité sociale. "Il faudra parvenir à briser les silos de compétences comme cela a été fait à Charleroi pour arriver à une approche concertée de cette reconstruction. Et ce qui est vrai à Pepinster l'est aussi pour d'autres zones en difficulté", note encore Privot.

Le résumé

  • Le bâti est lourdement meurtri par les inondations dans la vallée de la Vesdre.
  • Au fil de deux siècles d'industrialisation et d'urbanisation, la rivière n'a plus la place de sortir de son lit.
  • La catastrophe doit donner lieu à une réflexion transversale pour repenser l'urbanisme et l'activité socio-économique.

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