interview

Bernard Gilliot (FEB): "Il faut trouver un moyen de faire tourner la Belgique"

©Dieter Telemans

L’actuel président de la FEB Bernard Gilliot cédera prochainement sa place à Bart De Smet. À quelques semaines de ce passage de flambeau, le patron des patrons revient sur quelques épisodes marquants de son mandat, tout en se projetant vers l’avenir.

De manière générale, quel regard portez-vous sur votre présidence?

La présidence, ce sont trois années qui passent excessivement vite. Je retiens qu’il est quand même étonnant que nous n’avions pas de gouvernement fédéral pendant la moitié de cette période. C’est assez intéressant à savoir.

Vous parlez de l’absence de gouvernement fédéral. Dans quelle mesure pèse-t-elle sur l’activité économique et sur les entreprises?

CV Express

Bernard Gilliot est né le 10 janvier 1955. Il est marié et a trois enfants.

Gradué en ingénieur en électricité à l’Ecam en 1980. En 1993, il termine un graduat en management à l’UCL.

En 1980, il entre comme ingénieur chez Tractebel Engineering.

En 2012, devient vice-président de Tractebel Engineering puis chief officer en 2016.

En 2017, devient président de la FEB. Il cède en février ce poste à Bart De Smet.

On voit bien que même quand il n’y a pas de pilote, l’avion vole. Toutefois, s’il faut prendre de nouvelles directions, ce n’est pas possible. Aujourd’hui, on constate qu’on est en retard par rapport à d’autres pays qui ont des gouvernements et qui avancent. Certains disent que l’absence d’exécutif ne pèse pas encore sur l’économie, mais il y a clairement urgence. Les défis sont là et c’est au politique de prendre des décisions.

Justement, face au peu d’avancées dans les négociations fédérales, êtes-vous favorable à la mise sur pied d’un gouvernement temporaire?

S’ils ne se mettent pas d’accord sur du contenu, il faudra faire autre chose. Il y a deux solutions. Soit on fait un gouvernement sur certains thèmes, comme la FEB le propose depuis un petit bout de temps, soit on va aux élections. Mais ça, je crois que vis-à-vis des citoyens, ce n’est pas une solution. Ça ne fera qu’alimenter les extrêmes et on se retrouvera donc avec le même problème, si pas pire encore.

On est en retard par rapport à d’autres pays qui ont des gouvernements et qui avancent.
Bernard Gilliot
Président de la FEB

Vous êtes donc clairement défavorable à un retour aux urnes?

Oui. Les gens doivent prendre leurs responsabilités. Je crois, en tant que citoyen et chef d’entreprise, qu’on est souvent face à des discussions et des négociations difficiles. On ne peut pas toujours avoir tout ce que l’on désire. Je crois que les partis politiques doivent se mettre d’accord sur un partage de thèmes et laisser tomber certains tabous.

À vos yeux, quels sont les principaux défis qui attendent le futur exécutif?

Le marché de l’emploi, la compétitivité, le climat et l’énergie en font partie. Ce sont des questions fondamentales pour lesquelles il faut une vision globale. C’est pour ça que je dis: il faut un pilote et rapidement. Dire aujourd’hui que le Parlement décide plein de choses, parce que le gouvernement est en affaires courantes et ne peut pas décider… c’est quand même un peu étonnant.

De nouvelles élections ne feront qu’alimenter les extrêmes.

Démêler le nœud de la mobilité est l’une de vos priorités à la Fédération. Que pensez-vous de la situation actuelle?

Chaque matin, je prends une heure et demie pour couvrir les 25 kilomètres qui me séparent de la FEB. Tout le monde est conscient qu’il faut investir davantage, mais beaucoup trop peu est fait. Cela vient en partie du fait qu’il est vraisemblablement très difficile de parvenir à une politique coordonnée entre l’État fédéral et les entités fédérées. Tout le monde peut bloquer le jeu.

En matière énergétique, des décisions importantes se font aussi attendre…

En 2003, le gouvernement arc-en-ciel a décidé que les centrales nucléaires devraient fermer d’ici 2025, désormais c’est 2030. Nous y sommes presque, mais rien ne se passe. Qu’allons-nous faire? Fermer les centrales et ainsi mettre en péril la sécurité d’approvisionnement? Et qu’en est-il des émissions de CO2? On va construire des centrales à gaz? Elles ne sont peut-être pas aussi polluantes que les centrales électriques au charbon, mais elles émettent toujours la moitié du CO2 de celles-ci. C’est une demi-solution. Et puis les gens viennent dire qu’ils sont contre les centrales nucléaires et à gaz. Mais alors, on fait quoi? Quelle est l’alternative?

Si rien n’est fait, il n’y aura pas d’autres possibilités que de maintenir les centrales nucléaires?

Ce sera alors la solution. Est-ce que c’est cela prendre ses responsabilités en politique?

La structure institutionnelle belge ne nuit-elle pas parfois à la possibilité d’avoir une vision globale?

La Belgique a très bien tourné sous Michel I.

L’institution est compliquée, mais elle est ce qu’elle est, les Belges l’ont voulue comme ça. Maintenant, il faut que ça fonctionne. C’est comme dans les entreprises: une organisation ce n’est pas elle qui va faire la chose, c’est la culture des gens et de faire tourner cette organisation. Donc maintenant, il faut trouver un moyen de faire tourner la Belgique. Elle a quand même très bien tourné sous Michel I. Elle a fait des réformes, que d’autres avaient essayé de faire depuis des années.

La réforme de l’impôt des sociétés, on n’en parle presque plus, mais c’est un grand dossier qui a été fait sous cette législature. En matière de mobilité et d’énergie par contre, il est vrai que peu de résultats ont été engrangés. Je suis choqué par l’immobilisme dans ces domaines.

Revenons-en à votre action. En tant que président de la FEB, vous avez présidé les travaux du Groupe des 10 ces dernières années. Ce dernier n’a-t-il pas été trop souvent bloqué?

Durant ma présidence, c’est au sein du Groupe des 10 que j’ai appris le plus. C’est un lieu où il y a un dialogue et où les gens discutent même en plein conflit. On aurait certes pu faire plus, mais il y a quand même eu un accord interprofessionnel (AIP). Même s’il n’a pas été souscrit et signé par le G10, d’autres institutions l’ont mis en œuvre et il a été exécuté.

Malheureusement, sur le salaire minimum, nous ne sommes pas parvenus à un accord. C’était très difficile pour un acteur (la FGTB, NDLR). Sur le marché de l’emploi, on aurait aussi pu aller plus loin. Maintenant, ce sont les élections sociales, donc ça met un peu les choses dans les tiroirs.

La concertation sociale, c’est quand même la paix sociale.

Pensez-vous que le rejet de l’accord interprofessionnel par la FGTB a endommagé le climat entre les partenaires sociaux?

Je crois que le temps va arranger les choses. La concertation sociale, c’est quand même la paix sociale! Regardez la situation en France. Après les gilets jaunes, aujourd’hui les pensions, c’est quand même un pays qui connaît des difficultés au niveau de la paix sociale. Nous, on a connu les grèves, mais le système, l’économie belge n’étaient pas par terre. Je suis convaincu que la concertation n’est pas simple, mais il y a une volonté d’arriver à quelque chose.

Certains reprochent parfois au gouvernement d’avoir interféré dans la concertation sociale. Vous partagez ce point de vue?

Je n’ai pas senti une pression quelconque du gouvernement. Maintenant, peut-être que quand on parlera de formation, on devra discuter et voir si on peut élaborer un certain contrat avec l’exécutif, afin qu’il n’y ait pas de surprises. Je crois que c’est beaucoup plus sain de dire: la concertation sociale, c’est entre le patronat et les syndicats.

Se retrouver devant les informateurs avec le Groupe des 10 n’était pas surréaliste, mais très étonnant.

Vous avez pu aborder ce point lorsque vous avez rencontré les informateurs avec le Groupe des 10?

©Dieter Telemans

Se retrouver devant les informateurs avec le Groupe des 10 n’était pas surréaliste, mais très étonnant. En général, ce genre de choses se fait en séparant employeurs et syndicats. Les informateurs ont suscité l’envie pour eux d’être beaucoup plus en partenariat avec le G10, que nous leur proposions certaines modernisations dans le marché de l’emploi ou encore sur la digitalisation. Moi, je trouve ça très sain.

En matière commerciale, les décisions imprévisibles, qu’elles soient prises en Chine ou aux États-Unis, vous inquiètent?

Pour des pays tournés vers l’exportation, comme c’est le cas de la Belgique, ça va être assez compliqué à gérer. Pour nous, les grands accords commerciaux sont excessivement importants.

À ce titre, l’opposition wallonne à l’accord européen avec le Mercosur est préoccupante?

Il y a peut-être des choses à revoir, mais il faut être très prudent. La Belgique a besoin du commerce extérieur, qui représente 80% de son PIB.

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