chronique

Bien gérer les crises actuelles et futures, c’est d’abord bien gouverner tout court

Economiste et fondateur d'Econopolis

La Belgique ne semble toujours pas avoir compris les leçons de cette crise sanitaire et économique. Les pays qui ont mieux géré la crise du coronavirus sont ceux qui appliquent bon an mal an une "bonne gouvernance" de l’État. Ils sont ainsi plus performants dans de nombreux autres domaines.

Comment se fait-il que les pays qui ont bien géré la crise sanitaire affichent également de meilleurs résultats au niveau économique? En fait, la crise du coronavirus a un impact sur l’économie, mais cette corrélation ne signifie pas qu’il y a automatiquement une relation de cause à effet. Il peut également y avoir des facteurs susceptibles d’expliquer les deux, par exemple la densité de population, le climat, la structure de l’économie, etc. Facteur primordial: les pays qui ont mieux géré la crise sanitaire sont ceux qui appliquent une "bonne gouvernance". C’est pourquoi ils obtiennent de meilleurs résultats dans de nombreux autres domaines: énergie, environnement, cohésion sociale, compétitivité, et même le bonheur de leur population.

Un "mal governo" habituel confirmé par la crise

La crise du coronavirus est donc révélatrice de problèmes déjà connus certes, mais elle les a traduits en une facture économique extrêmement lourde. La "bonne gouvernance" est récompensée, la mauvaise gouvernance coûte une fortune et fait redescendre les pays sur l’échelle de la prospérité.

Les facteurs clés de la bonne gouvernance: confiance dans les pouvoirs publics, décentralisation de la gestion et de l’exécutif combinée à une autorité centrale efficace, et culture axée sur le futur.

Le graphique ci-dessous met en relation deux variables. La gestion de la crise de la Covid-19 mesurée sur la base du taux de mortalité. J’estime que c’est la meilleure façon de comparer les pays, vu que cela tient compte de leur taille et des décès dus à l’âge et à d’autres causes naturelles. L’autre variable est la performance économique des pays, mesurée sur base des estimations de l’OCDE du recul de l’activité économique en 2020 (dans le scénario de référence). Ce n’est peut-être pas un critère parfait, mais il a l’avantage de comparer les pays sur une même base et de représenter une bonne indication du choc économique provoqué par la crise sanitaire.

Le quotidien britannique The Financial Times a récemment fait le même exercice avec le nombre total de décès dus au coronavirus et la contraction du produit intérieur brut (PIB) au cours du premier semestre 2020. Dans cette enquête, c’est la Belgique qui s’en sort le moins bien, mais les grandes lignes restent les mêmes. Le graphique comprend quatre cases: la verte et la rouge indiquent les pays ayant respectivement bien ou mal géré ces deux facteurs. Les autres cases sont des «anomalies». La Suède et les Pays-Bas ont réussi à limiter le choc économique, mais le taux de mortalité y est supérieur à la moyenne. La France a énormément reculé au niveau économique, mais affiche de meilleures statistiques sur le plan de la mortalité.

Les meilleurs de la classe

Concentrons-nous sur les meilleurs de la classe: qu’ont-ils fait de mieux? Même si cette question suscitera certainement de nombreuses discussions, on peut néanmoins relever des caractéristiques communes claires entre ces pays: confiance dans les pouvoirs publics, décentralisation de la gestion et de l’exécutif combinée à une autorité centrale efficace, et culture axée sur le futur. La Finlande, qui hélas ne dispose pas de chiffres sur son taux de mortalité, arrive en tête. Tous les pays nordiques s’en sortent bien, à l’exception de la Suède – pourtant montée en épingle – même s’il faut souligner qu’elle s’en sort tout de même mieux que la Belgique.

En Belgique, la crise du coronavirus s’est aujourd’hui transformée en festival de distribution d’argent gratuit et de nouvelles dépenses.

Quels sont les enseignements que notre pays doit tirer? Permettez-moi de proposer quatre hypothèses, que nous pourrions aussi qualifier de "leçons à tirer".

a. Les lobbies sont trop puissants en Belgique

Récemment, Geert Peersman (RU Gand) a souligné l’importance d’améliorer la productivité en Belgique et de mettre fin aux nombreuses barrières d’entrée et règles que les lobbies ont mises en place au fil des ans, et qui constituent un obstacle à l’innovation et à la concurrence. Lors de la crise du coronavirus, nous avons vu les mêmes réflexes: les «insiders» ont été entendus, et les «outsiders» ont proportionnellement été davantage pénalisés.

b. Les partenaires sociaux sont un frein à l’innovation et au changement

Étroitement lié au premier point, mais qui mérite cependant un paragraphe spécifique: le rôle des syndicats, des mutualités et des grands employeurs qui freinent depuis des années toute réforme importante. L’application "Coronavirus" a été trop longtemps bloquée et des dizaines de millions d’euros ont entretemps été investis dans un "ministère du Tracking et du Tracing".

Alors que pendant la première phase il était justifié d’apporter un large soutien, la crise du coronavirus s’est aujourd’hui transformée en festival de distribution d’argent gratuit et de nouvelles dépenses. Comme si soudain tout avait besoin de plus d’argent public et que la technologie et l’innovation ne pouvaient apporter aucune solution

c. Nous n’apprenons pas du meilleur de la classe

Cela fait six mois que la Belgique se complaît dans du nombrilisme et relativise ses mauvais résultats. Nous devrions regarder au-delà des frontières et chercher de l’inspiration auprès des pays pouvant servir d’exemple.

d. Nous n’anticipons pas et nous avons toujours un train de retard

Les pays bien gérés anticipent. Les autres ont toujours un train de retard. Les futures crises se trouvent déjà dans le pipe-line: énergie, budget, pensions, climat, virus informatiques. Il ne faut pas être Bill Gates ou Nassim Taleb pour prévoir ces problèmes et les anticiper.

S’il y a une chose que le nouveau gouvernement devra faire, ce sera de prévoir des matelas de sécurité pour l’avenir. Hélas, nous faisons tout le contraire: nous préférons manger notre pain blanc maintenant et remettre les problèmes à plus tard. Les pays qui s’en sortent bien (dans le coin supérieur gauche du graphique) disposent de matelas de sécurité et réfléchissent à leur avenir. La Belgique, le centre de gravité de la zone euro, fait hélas tout le contraire.

Geerts Noels est économiste et fondateur d'Econopolis

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