interview

"Ce qui nous tue le plus aujourd'hui, c'est de rester enfermés dans nos bulles" (Martin Casier, PS)

©Siska Vandecasteele

Astrophysicien de formation, Martin Casier (PS) fait partie des nouveaux députés bruxellois qui siégeront également au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. L’ancien vice-président de l’ULB entend se focaliser sur l’enseignement.

Le pas de côté de Philippe Close – qui s’était engagé à ne pas cumuler de mandats – a permis à Martin Casier, 32 ans, de faire son entrée dans l’hémicycle bruxellois où il fait partie des rares élus socialistes originaires du sud de la Région et le seul issu de la verdoyante commune de Watermael-Boitsfort. Ses parents vivent toujours dans même petite rue pavée en face du restaurant le Psylophone, une institution locale. "C’est un coin où tout le monde se connaît, avec des fêtes de quartier de dingue où l’ambiance est géniale. C’est tout près de la place Wiener et juste à côté de la forêt où j’allais faire du vélo avec mon papa." En grandissant, le deux-roues de loisirs a laissé la place à l’engin de déplacement. Après une vilaine chute et quelques mois sans pédaler, Martin Casier s’est remis récemment en selle. "C’est très apaisant de faire du vélo, ça me vide la tête et j’arrive moins stressé au travail. Le soir, le trajet fait office de sas de décompression. Bruxelles, c’est tout petit et on fait très facilement la traversée, surtout avec un petit moteur électrique caché."

"Je fais aussi quelques heures comme assistant à l’ULB que j’aimerais garder si possible."

Comme tous les autres nouveaux visages de la politique belge que nous avons interviewés, Martin Casier a choisi le lieu de rencontre. On se retrouve donc au beau milieu des anciennes casernes d’Ixelles encerclés par une piste de vélodrome en bois. Mais ce n’est pas son affection pour la petite reine qui nous amène ici. Afin de se consacrer à son mandat de parlementaire, le socialiste vit ses derniers jours comme chef de projet pour Usquare. D’ici 2023, les 25.000m² qui font actuellement l’objet d’une occupation temporaire seront reconvertis en quartier universitaire avec un pôle innovant en matière de recherche et des logements. "Je reste encore un peu pour assurer la transition mais je ne voulais pas cumuler deux boulots. Par contre, je fais aussi quelques heures comme assistant à l’ULB que j’aimerais garder si possible."

Regarder les étoiles en écoutant Pink Floyd

Sans surprise, le hobby de Martin Casier, c’est l’astronomie.  "Cet été, je pars avec mon club dans le Col du Lautaret. Rien ne remplace une soirée d’astro où l’on reste jusqu’à 5h du mat’ à regarder le ciel avec Pink Floyd dans les oreilles. On découvre des objets à des milliers d’années-lumière. Du coup, on les voit dans le passé."

Le big bang, l’infini, ça peut être angoissant d’y penser, non? "Ne pas être angoissé par l’infini quand on fait de l’astronomie, c’est mieux. C’est un fait mathématique, un facteur à appréhender comme un autre. Mais quand je fais de l’astronomie, je ne pense pas à ça, je regarde juste la beauté."

Même si les télescopes peuvent être mis en mode recherche automatique, Martin Casier préfère chercher les galaxies avec son oculaire. "C’est comme en voiture, je préfère la carte au GPS. Tu pars d’une étoile que tu peux voir à l’œil nu et tu recherches ton objet. Cela peut prendre plusieurs heures. Parfois, il faut même revenir la nuit suivante."

 

À la poursuite des trous noirs

Cela lui fait un petit pincement au cœur même si ce n’est pas la première fois qu’il décide de tourner une page de sa vie professionnelle. Astrophysicien de formation, Martin Casier a séjourné deux semaines en Antarctique pour détecter à l’aide du télescope IceCube les neutrinos émis par les sursauts gamma, ces phénomènes à l’origine des trous noirs. Mais une fois sa thèse bouclée, il a décidé de renoncer au milieu de la recherche. "La post-doc qui m’encadrait durant ma thèse à Bruxelles était argentine et son compagnon vivait à Genève. Ils se voyaient les week-ends. Je n’avais pas envie de mettre ma vie sociale entre parenthèses pour des post-doctorats à l’étranger loin de mon compagnon. Mais l’astrophysique, tu ne la quittes jamais vraiment, c’est une véritable passion. Je lis encore beaucoup de choses là-dessus mais les découvertes vont à une vitesse démentielle donc je ne suis plus tout à fait à la page."

"J’ai découvert le porte-à-porte aux communales et même si certaines rencontres sont plus sèches que d’autres, j’ai adoré l’ensemble."

Chargé pendant deux ans des affaires sociales étudiantes à l’ULB, il avait déjà été élu en ticket avec Alain Delchambre comme vice-président de l’université bruxelloise en 2011. En fait, les questions liées à l’enseignement rythment tout l’entretien: de son papa professeur d’éducation physique à Fernand Blum à son indignation vis-à-vis de notre système scolaire dans lequel le facteur socio-économique reste déterminant dans la réussite de l’enfant, en passant par les cours qu’il donne en 1ere polytechnique. Sans oublier le bref passage dans son ancienne école secondaire où il a remplacé un prof de maths avant d’entamer sa thèse. "Je n’ai évidemment pas une connaissance absolue de l’enseignement en six mois au Lycée Émile Jacqmain qui n’est assurément pas représentatif de toutes les difficultés des autres écoles. Il n’empêche que c’est vraiment un métier épuisant mais extraordinaire en raison de la transmission. On n’est pas dans une logique univoque mais plutôt bijective où l’on partage des choses en fonction des questions que les gens posent. Et les questions les plus anodines sont parfois les plus compliquées."

C’est l’occasion parfaite pour demander pourquoi le ciel est bleu. Faute de place, on vous passe les explications limpides du professeur Casier qui enchaîne avec un parallèle enseignement-politique. "C’est pareil en politique, on n’est pas là pour diffuser mais pour partager une vision de la société, un projet qui nous tient à cœur. J’ai découvert le porte-à-porte aux élections communales et même si certaines rencontres sont plus sèches que d’autres, j’ai adoré dans l’ensemble. Ce qui nous tue le plus aujourd’hui c’est de rester enfermés dans nos bulles. À Bruxelles, la société est faite de beaucoup de gens qui ne nous ressemblent pas et avec qui l’on doit construire quelque chose. J’adore ces moments d’échange où il ne suffit pas de dire que l’on a raison mais où il faut argumenter. C’est la même dynamique que dans l’enseignement et la recherche."

Ému face à Christiane Taubira

©SISKA VANDECASTEELE

S’il n’avait pas de carte du parti avant 2014, il indique que le choix du PS était malgré tout une évidence. "Je ne sais pas d’où cela vient mais sur base des valeurs et des combats, je ne vois pas dans quel autre parti je pourrais aussi bien me retrouver. Quand il s’agit de donner des droits aux gens, le PS a toujours été précurseur." On lui demande si certains débats ou remise en question de droits acquis l’inquiètent. "De manière générale, un droit n’est jamais acquis. On le voit avec l’IVG et les propositions de loi visant à donner une personnalité juridique au fœtus." On revient sur les difficultés survenues en France pour faire passer le mariage homosexuel. "La Manif pour tous, cela a quand même été une claque. Cela revenait à dire aux homosexuels qu’ils ne sont pas des citoyens comme les autres et qu’ils n’auront pas ce droit-là. C’est une violence hallucinante qu’on ne mesure pas toujours. La première fois où j’ai vu Christine Taubira, j’ai été la remercier et j’ai eu les larmes aux yeux. La politique se grandit et prend tout son sens dans ce genre de moment."

Tronc commun polytechnique jusqu’à 15 ans

Martin Casier compare l’enseignement actuel à une sorte de gare de triage. "On demande aux élèves de faire des choix non pas en fonction de leurs aspirations, mais de leurs réussites et échecs dans certaines matières. On passe de l’enseignement général au technique et professionnel au fil de ces échecs, ce qui dévalorise les métiers manuels." Pour le socialiste, il faut renverser la logique en instaurant un tronc commun polytechnique jusqu’à l’âge de 15 ans. "Une formation globale et commune à tous les élèves avec la découverte de nouvelles compétences afin de susciter des vocations." Pour que cela fonctionne, il faudra un nombre suffisant de professeurs formés à ce tronc commun ainsi qu’une revalorisation des enseignants, estime Martin Casier. "Socialement et pécuniairement pour que les enseignants le soient par choix et vocation. Pour réformer le pacte scolaire, il sera nécessaire de réenchanter le métier de professeur, ce qui passe par une revalorisation sociale. On entend encore trop souvent que le métier de prof c’est la glande alors que c’est faux."

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