reportage

"Ces enfants étaient privés d'avenir et on leur en a construit un"

©Kristof Vadino

Des parents d’élèves ont rassemblé près de 3 millions d’euros de dons pour construire, sur fonds privés, une école adaptée aux besoins de leurs enfants porteurs d’un handicap moteur.

À trois jours de la rentrée scolaire, les ouvriers sont à pied d’œuvre pour achever la construction de la nouvelle école secondaire de type 4 érigée dans la verdoyante avenue Paul Stroobant, à Uccle. Sur la façade extérieure, on pose encore des éléments du bardage en bois tandis qu’à l’intérieur, l’heure est aux derniers détails. "À quelle hauteur faut-il installer le pommeau de douche pour que cela soit le plus pratique pour les enfants?" entend-on en déambulant dans le large couloir donnant sur les six salles de classe, l’espace de psychomotricité et les sanitaires. La rentrée en secondaire, qui représente généralement une grande étape pour les enfants et leurs parents, prend encore plus d’ampleur à La Cime-La Famille. "C’est quasiment irréel. Quand j’accompagnerai mon fils la semaine prochaine, il faudra sans doute que je me trouve un coin où verser discrètement une larme", confie Fabian Gillard. "Regarder ce bâtiment qui est encore plus beau que sur les plans et savoir que j’y suis pour quelque chose, c’est un accomplissement très émouvant", résume Nicholas Brooke.

"Depuis deux ans, mener ce projet c’était comme avoir un second boulot."
Fabian Gillard Parent d’élève

La construction de cet établissement pour adolescents porteurs de déficiences physiques est le résultat d’un pari complètement fou lancé il y a sept ans par une poignée de parents d’élèves scolarisés à l’école primaire d’enseignement spécialisé La Famille, à Koekelberg. "Ce qui était frappant en arrivant dans cette école, c’était de prendre conscience du potentiel de nos enfants. Alors qu’on avait l’impression de subir tout ce qui nous arrivait, des gens ont pris en main Hugo et on a constaté des progrès inespérés. Alors que l’école avait besoin de supports et de financements, on pouvait difficilement résister à l’envie de mettre notre pierre à l’édifice", se souvient Nicholas Brooke.

À l’époque, les deux papas remettent à flot l’association des parents de cette école primaire qui se distingue par une structure double alliant école et centre médical. Une approche intégrée permettant aux parents d’enfants handicapés de ne pas devenir des accompagnateurs médicaux, mais de rester parents avant tout. Sous l’appellation d’éducation conductive, cette prise en charge globale permet d’intégrer les activités paramédicales (kinésithérapie, orthophonie, psychothérapie….) au quotidien des élèves. Découvrir qu’aucun enseignement de ce type n’était proposé en secondaire fut une "douche froide" pour l’un, un "coup de massue" pour l’autre. "Dans son centre de jour pour adultes, La Famille revoyait parfois d’anciens élèves de primaire ayant entre-temps perdu leur autonomie et beaucoup d’acquis. C’est là qu’on a compris que l’on n’avait pas le choix et qu’il fallait le faire nous-mêmes."

Débute alors un véritable chemin de croix pour ces parents renvoyés d’une administration à l’autre telles des balles de ping-pong. "Cela nous a bien pris trois ans pour comprendre ce qu’on devait faire. On sonnait à toutes les portes mais on tournait en rond. On s’est rendu compte qu’en passant par des marchés publics, les procédures seraient trop longues et qu’aucune école ne serait prête pour la rentrée de nos enfants en 2019. D’où l’idée de construire une école sur fonds privés qui deviendrait publique une fois construite."

Le bluff comme tactique

Même une fois la stratégie adoptée, le chemin reste tortueux. En quête d’un terrain pendant quatre ans, le groupe de parents patauge, enchaînant les fausses pistes, fins de non-recevoir et autres bâtons dans les roues. "L’un de nos donateurs nous a dit de changer de tactique, d’y aller au bluff, de dire partout qu’on avait l’argent alors que ce n’était pas le cas. Du jour au lendemain, le ton des discussions a changé car on devenait crédibles. C’est comme ça que nous avons obtenu les accords de principe. Nous avons ensuite appliqué cette stratégie pour tout."

Après un revers pour ériger l’école sur le site d’Uccle Sport, l’échevine Valentine Delwart s’emploie à lever toutes les embûches au niveau politique, souligne le duo. Mais lorsqu’ils obtiennent, en 2018, le feu vert de la commune d’Uccle pour bâtir l’école sur le site de l’avenue Stroobant au travers d’un bail emphytéotique, Fabian Gillard et Nicholas Brooke sont au bout du rouleau. Touchés par leur combat, des proches prennent alors le relais. Un ami de la famille ayant fait carrière dans la construction prend en charge la coordination des aspects techniques. Un second, notaire, parvient notamment à accélérer la mise sur pied d’une fondation d’utilité publique, constituée par arrêté royal, afin de pouvoir recevoir les donations promises aux parents ces dernières années. Près de 3 millions d’euros ont été rassemblés à l’issue d’une récolte de fonds aussi chronophage qu’énergivore. Les parts les plus importantes proviennent d’une structure d’investissement sociétal préférant garder l’anonymat et des fondations Roger de Spoelberch et Claude Beckers. Sans oublier les nombreux gestes de particuliers.

Annexe de deux établissements du même nom situés à Forest et Genval qui ne sont pas dotés de centre médical, La Cime accueillera ce lundi ses 18 premiers élèves. Rattachée au réseau libre, l’école testera ainsi la mise en place de la pédagogique conductive avec un nombre restreint d’adolescents avant d’atteindre sa capacité maximale de 50 de places d’ici quelques années. Formé autour d’une cour de récréation, ce quadrilatère de plain-pied, recouvert sur le toit de panneaux solaires et bordées de grandes baies vitrées, offre aux enfants une vue directe sur le parc du Wolvendael.

"Ces enfants étaient privés d’avenir et on leur en a construit un. Les deux dernières années, mener ce projet revenait quasiment à avoir un second boulot", déclare Fabian Gillard. Si l’heure est à l’euphorie et au sentiment d’accomplissement pour nos deux interlocuteurs, la colère sourde n’est pas tapie bien loin. "Ce n’est pas normal qu’on ait dû faire tout cela. Le système est mal foutu", lâche le papa de Mano, qui a déjà les yeux rivés vers l’après-secondaire. Se réserve-t-il un moment de répit avant de relancer des projets au sein de la fondation? "Au moins une bonne semaine!"

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