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interview

Charles-François Mathis, historien: "Le système actuel pousse à la surconsommation énergétique"

"Nous vivons dans un monde qui pousse à la consommation frénétique, sans apporter pour autant plus de satisfaction", observe l'historien Charles-François Mathis. ©Antoine Doyen

Charles-François Mathis, historien de l'énergie et de l'environnement, estime qu'il faudra "passer par une augmentation du prix de l’énergie" pour réduire la consommation.

Charles-François Mathis, historien de l'énergie et de l'environnement, publie un ouvrage* dans lequel il montre comment, par le passé, le charbon a façonné l'Angleterre ; une expérience porteuse, selon lui, de nombreux enseignements pour nos sociétés contemporaines. Il estime notamment que notre système actuel pousse à la "surconsommation énergétique" et que "pour réduire la consommation, nous devrons, à plus long terme, nécessairement passer par une augmentation du prix de l’énergie."

Le charbon nous parle un peu de nous aussi, écrivez-vous. Qu’est-ce que le charbon révèle de notre rapport actuel à l’énergie?

Au dix-neuvième siècle, le charbon a été la première énergie fossile utilisée massivement, particulièrement en Angleterre. Il a façonné un monde particulier, reconnu comme le symbole d’un âge nouveau, porteur d’une civilisation singulière, qui a été abondamment célébrée. La société britannique a été la première à expérimenter une civilisation fossile, ce qui impliquait une puissance matérielle inédite, mais aussi des questions relatives à la pollution et aux pénuries.

"On n’a jamais autant consommé de charbon au niveau mondial. C’est dire la part encore centrale des énergies fossiles, et parmi elles du charbon, dans notre monde."

Cette expérience est riche d’enseignements et permet de questionner notre société actuelle dans son rapport aux énergies fossiles telles que le charbon, le pétrole et le gaz. Les caractéristiques des sociétés fossiles – la coexistence de l’abondance et de la précarité énergétiques, le rôle croissant du marché et des réseaux – expliquent notamment que s’y multiplient des réflexions sur la transition, et que celle-ci soit si difficile à mettre en œuvre…  

D’autant que le charbon reste une énergie très utilisée…

Le charbon représente 10,5% de l’énergie totale consommée mondialement, contre plus de 40% pour le pétrole, 15 % pour le gaz, et environ 19 % pour l’électricité. Celle-ci est produite majoritairement par le charbon justement, à hauteur de 40%, là encore un chiffre relativement constant depuis plus de vingt-cinq ans. Le développement de la Chine et de l’Inde donne d’ailleurs des ailes à cette énergie. La crise actuelle vient encore le souligner. On n’a jamais autant consommé de charbon au niveau mondial. C’est dire la part encore centrale des énergies fossiles, et parmi elles du charbon, dans notre monde.

"Aujourd’hui, on ne mesure plus les impacts de l’énergie comme on pouvait les mesurer quand on brulait du charbon."

Vous montrez notamment que l’impact polluant du charbon est immédiatement visible, ce qui n’est pas le cas pour d’autres énergies…

En effet, les énergies du vingtième siècle sont beaucoup plus invisibles. L’électricité a énormément contribué à l’invisibilité des énergies et, par conséquent, à l'invisibilisation de leurs impacts. Leurs effets sont plus diffus et plus voilés, car leur présence, dans notre quotidien, est moins évidente. Quand vous appuyez sur un interrupteur, vous ne vous rendez pas compte de ce que ça implique au niveau des réseaux et de la production.

Aujourd’hui, on ne mesure plus les impacts de l’énergie comme on pouvait les mesurer quand on brulait du charbon. On ne perçoit ses impacts que lors des catastrophes: lors d’une marée noire, par exemple, le trajet du pétrole est rendu visible. De la même manière, les pannes massives d’électricité qu’ont connues les États-Unis dans les années 60 et 70 ont montré la fragilité des réseaux. Aujourd’hui, les méga-feux et les épisodes caniculaires permettent progressivement de percevoir un lien entre l’utilisation d’une énergie fossile et ses conséquences, à savoir le réchauffement climatique. 

Pourquoi l’énergie est-elle à ce point liée à l’idée de croissance?

Nos sociétés industrielles se sont construites sur la foi d’une équivalence entre énergie et civilisation, la disponibilité croissante de celle-là menant nécessairement au développement de celle-ci. On ne saurait nier évidemment la forte corrélation entre l’augmentation de la consommation d’énergie par personne et l’amélioration de certains indicateurs sociaux, l’augmentation du bien-être notamment.

L’abondance énergétique a amélioré le quotidien des gens, mais nous sommes aujourd’hui arrivés à un moment où l’on constate que la surconsommation énergétique — du moins dans nos sociétés occidentales — commence clairement à montrer plus d’effets négatifs que positifs : la pollution dans les villes, l’extinction des espèces, le réchauffement climatique, etc.

Le grand penseur de l’énergie Vaclav Smil a souligné la vacuité d’un pur déterminisme énergétique. Il estime, en s’appuyant sur l’indice de développement humain proposé par les Nations unies, qu’une consommation annuelle par personne de 40 à 70 gigajoules est suffisante pour offrir des conditions de vie décentes ; au-delà, les rendements sont nettement décroissants, et au-dessus de 110 gigajoules aucune amélioration n’est plus notable. Or, en 2015, chaque Français a consommé en moyenne 160 gigajoules ; ce chiffre était de 116 pour le Royaume-Uni et de 282 pour les États-Unis.

"À plus long terme, nous devrons nécessairement passer par une augmentation du prix de l’énergie. "

Il y a donc une réflexion à engager sur le découplage possible entre le bien-être et la consommation énergétique. Nous avons trop tendance à croire que si l'on réduit la consommation énergétique, c’est le retour à la barbarie. Les gens ne comprennent pas que  l’obsession de la croissance, qui se traduit par la fameuse augmentation du PIB, se heurte à la finitude des ressources naturelles. 

La crise énergétique qui s’annonce va entrainer une hausse des prix qui risque d’être catastrophique pour les ménages. Pourrait-elle être l’occasion d’une prise de conscience?

Cela fait très longtemps, depuis un siècle un demi environ, que l’on considère que la hausse des prix de l’énergie est le seul moyen d’en réduire la consommation. En 1873, Sir Rowland Hill proposait déjà une taxe carbone. Il proposait de maintenir le prix du charbon élevé et de compenser cette augmentation, qui serait très dure à vivre pour les plus pauvres, par une diminution des taxes sur les produits de première nécessité. Mais son projet a été balayé d’un revers de la main par ses contemporains. Il avait cependant bien posé le problème.

"La solution ne peut pas venir du maintien du système actuel tel qu’il est, car ce système pousse à la surconsommation énergétique."

Les variations de prix, qu’elles soient saisonnières ou suscitées par des événements plus inattendus donne un poids disproportionné aux dépenses énergétiques. En France, on bénéficie depuis des décennies, grâce au nucléaire, d’une électricité bon marché. Les prix sont volontairement bas pour encourager la consommation. Or, c’est exactement l’inverse qu’il faut faire. L’augmentation actuelle des prix de l’énergie va être terrible, car elle arrive brutalement et qu’elle se fait hors du cadre d’une politique générale. Mais, selon moi, pour réduire la consommation, nous devrons, à plus long terme, nécessairement passer par une augmentation du prix de l’énergie, qui devra s’accompagner d’une aide pour les plus démunis afin de ne pas accroitre la précarité.  

Cette crise énergétique ne nous montre-t-elle pas également qu’on ne peut pas tout miser sur les énergies renouvelables?

À très court terme, il faudra combiner les énergies renouvelables avec les hydrocarbures et le nucléaire. Mais, au-delà, la solution ne peut pas venir du maintien du système actuel tel qu’il est,  car ce système pousse à la surconsommation énergétique. Il ne s’agit pas seulement de penser la substitution des énergies fossiles par des énergies renouvelables : il faut repenser l’organisation sociale et nos modes de vie.

La transition énergétique devra donc s'accompagner d'autres transitions?

On parle beaucoup de transition énergétique. Cette transition va impliquer des évolutions techniques notamment. Mais la technique n’est pas l’alpha et l’oméga de la transition. La technique ne pourra pas régler l’ensemble des problèmes. La transition énergétique nécessitera une transition sociale, économique et culturelle.

"Aujourd'hui, l’enjeu est de montrer qu’on peut être heureux et civilisé sans consommer des dizaines de gigajoules par an."

Pour l’instant, on veut seulement maintenir ce système, pousser sa logique jusqu’au bout, en cherchant à tout crin l’efficacité énergétique. Or, lorsqu’un système énergétique rencontre des difficultés, ce n’est pas en allant au bout de sa logique qu’on arrive à régler les choses, mais en le changeant radicalement : il faut réduire notre consommation énergétique, aller vers plus de frugalité.

Aujourd’hui, l'enjeu est de montrer qu’on peut être heureux et civilisé sans consommer des dizaines de gigajoules par an. Nous vivons dans un monde qui pousse à la consommation frénétique, sans apporter pour autant plus de satisfaction. C’est là une façon de vivre qui est excessive dont l’énergie est le symbole et le moteur.

*La Civilisation du charbon, Charles-François Mathis, Éditions Vendemiaire, 560 p., 20 €

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