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Comment émanciper l'islam de Belgique des tutelles étrangères?

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L’islam de Belgique vit sous la tutelle de l’Etat turc et de l’Arabie saoudite. Seule une minorité de mosquées sont officiellement reconnues par les pouvoirs publics. Plutôt que de couper les ponts avec Ankara ou les Saoudiens, le politique devrait accorder plus d’attention aux rapports de la CETIF qui surveille les flux financiers.

Le secrétaire d’Etat à l'Asile et aux Migrations Theo Francken (N-VA) compte retirer le permis de séjour de l’imam de la Grande Mosquée de Bruxelles. Dans le même temps, il annonce qu’il refusera l’octroi de visas pour les imams turcs. De leur côté, le ministre de la Justice Koen Geens (CD&V) veut renforcer le contrôle du financement du culte musulman par l’étranger, tandis que la ministre flamande des Affaires intérieures Liesbeth Homans (N-VA) bloque la reconnaissance de la mosquée de Beringen (d’obédience turque).

Et l'on apprend encore, ce mercredi, que  la commission d'enquête parlementaire chargée de se pencher sur les attentats du 22 mars veut réexaminer la concession accordée à la Grande mosquée de Bruxelles. Des experts examinent plusieurs pistes à ce propos. L'objectif est d'aboutir à un consensus lundi prochain, selon le président de la commission Patrick Dewael (Open Vld).

Faut-il voir dans toute cette agitation une offensive électoraliste de partis de droite? Ou y a-t-il vraiment un problème avec la façon dont l’islam est organisé en Belgique? Plusieurs questions se posent.

Comment est financé l’islam de Belgique?

La grande Mosquée de Bruxelles au parc du Cinquantenaire. ©Photo News

La Belgique compte environ 300 mosquées officielles dont 80 seulement sont reconnues. A côté de cela, il existe bien entendu des milliers de salles de prière un peu partout et qui naviguent sous le radar. Une fois reconnue, une mosquée doit publier ses comptes annuels et se soumettre à une tutelle administrative. En échange, les mosquées reconnues bénéficient des mêmes avantages financiers que les autres cultes, tant en ce qui concerne les ministres du culte, les comités islamiques (l’équivalent des fabriques d’église) ou les travaux de réparation des bâtiments. Un imam touchait ainsi en 2011 entre 20.650 et 28.725 euros bruts par an, selon son rang.

Lisez notre Edito Doigté et fermeté face à l'islam

Tout cela n’empêche pas l’existence de financements étrangers. C’est ce qui se passe au sein de la Grande Mosquée par le biais du CICB (Centre islamique et culturel de Belgique), qui est l’antenne de la Ligue islamique mondiale, basée en Arabie saoudite.

Quel est le problème?

Sur les 60 postes d’imam rémunérés prévus par le SPF Justice, seuls 30 sont effectivement occupés. Les mosquées turques reconnues ne souhaitent pas en effet que leurs imams soient pris en charge par l’Etat belge. La plupart des imams des mosquées turques sont envoyés directement de Turquie pour une période de quatre ans, munis d’un visa octroyé par les autorités belges. "Le problème se pose quand une église est liée par un conditionnement politique", résume Jean-François Husson, coordinateur de l’Observatoire des relations administratives entre les cultes, la laïcité organisée et l’Etat (Oracle).

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Ces imams turcs sont généralement modérés au plan religieux. Par contre, ils ne connaissent pas la langue ni la société belge. Plus grave, ils se comportent souvent en relais du gouvernement d’Ankara dont on connaît la dérive autoritariste. Et il y a des cas avérés aux Pays-Bas et en Belgique d’imams turcs agissant comme informateurs des services turcs dans la traque aux opposant du régime. C’est pour cette raison précise que la ministre Homans refuse de reconnaître la mosquée de Beringen.

Mais il n’y a pas que les Turcs qui mélangent religion et politique. Détail troublant: en consultant la Banque carrefour des entreprises, on observe que les recettes du Centre islamique et culturel de Belgique (CICB) ont énormément progressé depuis les attentats en Europe.

"Dans aucun pays, que ce soit en France avec la laïcité, en Belgique avec les cultes reconnus ou en Angleterre avec l’Eglise établie, on n'a pu trouver une solution satisfaisante."
Jean-François Husson
Coordinateur - Oracle

Quelles solutions apporter?

Pour Jean-François Husson, il faudrait écarter le CICB et confier la gestion de la Grande Mosquée à l’Exécutif des Musulmans de Belgique, qui est censé être l’organe représentatif des musulmans dans notre pays. Le problème est que le fonctionnement de cet organe repose sur une paix des braves entre Marocains, qui acceptent le cadre institutionnel de l'Etat belge, et Turcs, beaucoup plus réticents.

Concernant l’islam de Turquie, couper les liens organiques avec Ankara, comme veut le faire l’Autriche, est un pari risqué, estime Jean-François Husson. "Car les financements passeront par des canaux turcs en Allemagne ou en France", assure-t-il.

Se pose en plus un problème d’égalité de traitement par rapport aux autres religions qui, elles, bénéficient également de financements étrangers. C’est le cas d'églises orthodoxes qui reçoivent de l'argent de Russie et d'autres pays ou encore des Protestants de Belgique qui bénéficient d’apports financiers en provenance notamment d’Allemagne (EPUB) ou du Brésil (Eglises évangéliques).

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Dernier problème et non des moindres: l’argent turc pour les mosquées belges passe par une AISBL qui reçoit, en retour, les bâtiments des mosquées qui s’affilient à la Diyanet (le ministère turc des affaires religieuses). "Une mosquée qui veut quitter la Diyanet perdrait vraisemblablement son bâtiment", souligne Jean-François Husson. Il suffit de jeter un coup d’œil auprès de la Banque carrefour des entreprises pour constater que le parc immobilier de la Diyanet en Belgique est loin d’être négligeable.

On le voit, les solutions pour couper le lien avec le pays d’origine ne sont pas évidentes. "Dans aucun pays, que ce soit en France avec la laïcité, en Belgique avec les cultes reconnus ou en Angleterre avec l’Eglise établie, on n'a pu trouver une solution satisfaisante", reconnaît Husson.

Par contre, il recommande de mieux utiliser les outils existants. A commencer par les rapports de la CETIF, la cellule de traitement des informations financières. "Le politique serait bien inspiré d’accorder plus d’attention au contenu des rapports de la CETIF", suggère Husson. Autre outil mal ou peu utilisé : le contrôle du SPF Justice sur les dons faits aux ASBL et AISBL. "Il faudrait réactiver ce contrôle."

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