Comment l'Union Minière a sapé l'indépendance du Congo

À Luilu, des installations industrielles minières et des maisons construites pour les ouvriers, qu’on appelait à l’époque le "personnel indigène".

Au moment de la déclaration d’indépendance, le 30 juin 1960, le groupe minier belge était le poumon économique du Congo. Malgré cette immense responsabilité, l’Union Minière du Haut Katanga a préféré jouer la carte de l’explosion du pays. Une plongée dans ses archives, rue du Houblon à Bruxelles, nous montre un travail de sape systématique qui a détruit l’espoir congolais mais aussi gravement endommagé l’image de la Belgique et menacé la stabilité politique internationale.

"Il reste maintenant à trouver des fonds pour soutenir la propagande que va faire l’Union Congolaise en vue des prochaines élections." Nous sommes le 31 janvier 1959. Jules Cousin, le président du comité de direction de l’Union Minière du Haut Katanga s’inquiète. Le roi Baudouin a annoncé deux semaines auparavant, dans un discours radiophonique, l’indépendance future du Congo. La date des élections de l'État affranchi de son pays colonisateur n’est pas arrêtée (elles auront lieu en mai 1960, un an et demi plus tard), et pourtant, Jules Cousin veut prendre les devants.

Depuis le début du siècle, la "mangeuse de cuivre" aspire par succion les richesses du sous-sol katangais. Elle a traversé deux guerres mondiales, une Grande Dépression, et a réussi à installer un semblant d’équilibre entre ses 19.000 employés (dont un dixième de Blancs) et les populations locales. C’est l’époque d’Elvis Presley et d’Édith Piaf. C’est aussi l’époque du Cercle Albert et Élisabeth, à Elisabethville, où les Blancs se prélassent au bord de la piscine après avoir tapé la balle sur les courts de tennis. Un décor carte postale qui vit sur un volcan.

"Nous défendons aussi bien les intérêts de la population du Katanga que ceux de nos actionnaires."
Aimé Marthoz
Administrateur délégué de l'Union Minière à Elisabethville

Mais personne n’entend le grondement souterrain. Pour les uns, la perspective de l’indépendance semble lointaine. Pour les autres, elle demande qu’on agisse. Ce jour-là, Jules Cousin se confie dans une lettre adressée à son "cher Robiliart", administrateur délégué de l’entreprise à Bruxelles. "Comme vous le savez, l’Union Congolaise est dirigée par des évolués (statut donné à certains Congolais jugés suffisamment européanisés, NDLR) intelligents, modérés et pleins de bon sens. Nous avons besoin d’un parti semblable pour combattre les idées trop nationalistes et même un peu xénophobes des partis de Léopoldville." Cousin parle d’un fonds de 2 millions de francs belges à "verser d’une manière discrète aux dirigeants de cette association". Dès que fut prononcé le mot "indépendance" en ces premiers jours de 1959, l’Union Minière n’aura de cesse de le sculpter à son avantage, et ce par tous les moyens.

Préserver l'autonomie du Kantaga

Les mois passent, la date des élections est établie et les combats de l’Union Minière se précisent. Ses dirigeants craignent avant tout que la singularité du Katanga ne passe par pertes et profits dans l’immense aventure qui attend le Congo. Exit l’Union Congolaise, précédemment citée. Ce parti unitariste, pourtant créé en 1957 par un avocat belge, nie le pouvoir provincial. Pour l’empire minier, c’est inacceptable. "Il importe donc que l’autonomie provinciale soit réelle et que les Conseils de Province jouissent de pouvoirs étendus, explique Aimé Marthoz, administrateur délégué à Elisabethville à Jules Cousin le 18 février. Nous ne pouvons pas nous désintéresser d’une question semblable et je n’appelle pas cela faire de la politique. En fait, nous défendons aussi bien les intérêts de la population du Katanga que ceux de nos actionnaires."

Il s’agit donc de suivre un champion local, qu’on soutiendra par tous les moyens, quitte à démolir le projet d’indépendance. Ce champion sera Moïse Tshombe, leader à 39 ans de la Conakat (Confédération des associations tribales du Katanga), affable et rondouillard fils d’un homme d’affaires, usant de son charme envoûtant pour arriver à ses fins. L’ennemi à combattre, ce sera Patrice Lumumba, jeune tribun, qui dira à qui veut l’entendre qu’il entra en politique lorsque, sa Carte du mérite civique en poche faisant de lui un "évolué", il croisa une femme blanche sur un trottoir qui lui lança à la figure: "Sale macaque". De discours en discours, le trublion est devenu la bête noire de l’Union Minière, qui lui prêtera très tôt des ambitions extrêmes. "Je crains très fort que, si le pouvoir central à Léopoldville choisissait comme Premier ministre le nommé Lumumba, confie Jules Cousin au même "cher Robiliart en avril 1960, il y ait une centralisation plus accentuée que jamais dans les mains du pouvoir central et que les Conseils provinciaux n’auront pour ainsi dire rien à dire. Ce sera une véritable dictature dont les communistes tireront les ficelles."

À Luilu, des installations industrielles minières et des maisons construites pour les ouvriers, qu’on appelait à l’époque le "personnel indigène".

Lier à ce point l’Union Minière à Moïse Tshombe n’est pas sans risque. "Le fait que dans les journaux comme le Peuple on répète couramment que la Conakat est une émanation de l’Union Minière, n’est pas de nature à renforcer le prestige de ce parti", admet Jules Cousin. Et la relation n’est pas sans heurt. "Tous les incidents survenus dernièrement à Elisabethville, à Jadotville et à Kolwezi résultent de cette animosité des partisans de la Conakat contre ceux qui sont originaires du Kasaï, continue le président du conseil de direction. À l’Union Minière, 80% de notre meilleure main d’œuvre sont des travailleurs originaires du Kasaï. Nous nous trouvons donc dans une situation délicate à leur égard." Qu’importe. Dans sa lettre "confidentielle" d’avril 1960, il ajoute: "Je pense que l’Union Minière ne doit pas hésiter à faire ce sacrifice en vue de se protéger d’une intervention intempestive du gouvernement congolais qui sera constitué dans le courant du mois de juin."

Coup de pouce in extremis de Bruxelles

Mais le soutien de l'Union Minière à la Conakat ne suffira pas. Les élections de mai 1960 donnent raison à l’inquiétude qui prévaut dans les couloirs de l’Union Minière: Patrice Lumumba est sorti vainqueur des urnes. Il devient Premier ministre. Une victoire fragile (il doit partager le pouvoir avec Kasa-Vubu, son président et opposant politique de l’Abako), mais indiscutable.

Le coup de pouce viendra de Bruxelles, in extremis. L’opération, radicale, se tient en trois actes. Le 17 juin, les autorités belges permettent aux sociétés actives sur le sol congolais de devenir soit des sociétés de droit congolais, soit des sociétés de droit belge. Six jours plus tard, le conseil d’administration de l’Union Minière prend acte et transfère son siège social à Bruxelles. Le 27, trois jours avant l’indépendance, le parlement belge dissout le Comité spécial du Katanga, une instance coloniale qui donnait des concessions minières en échange d’actions. Plutôt passif, le CSK n’en détenait pas moins, par rétrocession, une participation majoritaire dans l’Union Minière et un pouvoir de nuisance considérable s’il tombait entre de mauvaises mains. La dissolution (avec l’accord du gouvernement congolais!) privait de facto le nouvel État d’un contrôle sur l’Union Minière.

Du 30 juin au 4 juillet, la population congolaise célèbre son indépendance. Le 8 juillet, le pays sombre dans le chaos. Depuis son état-major à Elisabethville, Moïse Tshombe prépare sa riposte. Le 11, à 22 heures, il déclare sur la Radio Collège la sécession du Katanga. Le lendemain matin, l’Union Minière envoie un télex urgent à Bruxelles. Il est signé Aimé Marthoz, administrateur délégué à Elisabethville. Pour lui, il faut aider par tous les moyens le "nouvel État". "Devons trouver moyens aider financièrement gouvernement Katanga dont caisse est vide, notamment par avances sur droits sortie, éventuellement versement droits non encore acquittés sur stock uranium." Mieux: "Considérons que droits sortie sont dus en entier au gouvernement Katanga, ainsi que partie portefeuille CSK revenant au gouvernement".

Le jour même, l’Union Minière décide donc de payer ses taxes, impôts, redevances diverses au gouvernement d’Elisabethville. Un coup de massue pour le gouvernement de Léopoldville: à elle seule, l’Union Minière pèse près de 60% des exportations congolaises. Ce sera l’apport financier à la sécession. Reste l’apport politique. De Bruxelles, Louis Wallef, l’homme fort du siège en Belgique, répond trois jours plus tard par télex: "Secret. Suite contacts officieux nous avons constaté accord principe sur le fond pour reconnaître indépendance. (…) Nécessité monnaie du Katanga distincte franc congolais." Le franc katangais verra le jour le 9 janvier de l’année suivante.

La Belgique tergiverse et mécontente tout le monde

Pourtant, le gouvernement belge marche en terrain miné. Outré par la sécession katangaise, Patrice Lumumba en appelle à l’ONU. L’institution supranationale exige de la Belgique qu’elle retire ses troupes de la province, et laisse la place aux siennes. Émoi au sein de l’Union Minière où l’annonce "a provoqué un remous formidable, confie Jules Cousin à Herman Robiliart. La première réaction était ‘tout le monde va f… le camps’."

"Il faut rétablir l’ordre et il faut aussi que quelqu’un, avec son équipe, disparaisse."
Louis Wallef
Membre du comité de direction de la Société Générale de Belgique

Coincée, la Belgique tente de gagner du temps, ce qui a le don d’énerver tout le monde, dont les autorités katangaises qui dénoncent l’abandon du gouvernement belge. Elles le font savoir à l’Union Minière. Le 9 août, Aimé Marthoz prévient Herman Robiliart: "Nous avons reçu instructions impératives Banque nationale du Katanga maintenir devises à sa disposition. Tout manquement à ces instructions pourrait entraîner saisie production par gouvernement. Banque nationale du Katanga demande verser immédiatement 200 millions francs belges à son compte et garder solde devises à sa disposition jusqu’à nouvel ordre." Deux jour plus tard, le même Marthoz insiste: "Obstruction actuelle et favoritisme accordé gouvernement Léopoldville dresser Katangais contre nous – stop – Indispensable réviser immédiatement position envers Katanga si nous voulons nous maintenir ici".

Le 5 septembre, les événements prennent une tournure plus confuse encore. Vers 20 heures, une voix fluette interrompt un cours d’anglais diffusé sur la radio nationale, à Léopoldville. C’est le président Kasa-Vubu. À la surprise générale, il annonce la destitution de Lumumba et son remplacement par Joseph Iléo, avec effet immédiat. Une heure plus tard, par communiqué, Lumumba dénonce à son tour Kasa-Vubu, qu’il considère inconstitutionnel. Mais le vent a tourné. La carrière politique du Premier ministre ne tient plus qu’à un fil. Sa vie aussi. Le 19, dans un télex lourd de sens, Louis Wallef écrit à Lucien de Beco, de la Compagnie du Katanga à Bruxelles: "Tenez-moi au courant, je vous prie, de ce qui se passe dans la cuvette centrale; je suis persuadé que nous y rentrerons avec le temps en posant nos conditions, mais il faut rétablir l’ordre et il faut aussi que quelqu’un, avec son équipe, disparaisse."

Entre-temps, l’Union Minière se mobilise. Menacée par le départ potentiel des troupes belges, mais aussi hantée par une mainmise communiste, elle passe à l’action. À Bruxelles, elle soutient financièrement la représentation katangaise, fraîchement installée au 28, rue Montoyer. L’opération se nomme "mission Masangu", du nom de Jacques Masangu, l’"ambassadeur" de la délégation. Dans un télex codé daté du 20 septembre, un administrateur fort actif de l’Union Minière, Jean Verdussen, enjoint Louis Wallef à soutenir la cause: "Prière de transférer ne fût-ce qu’une provision pour l’installation du bureau et paiement des traitements de Masangu et ses collaborateurs (…) Le numéro de compte de Masangu auprès de Banque de Bruxelles est A 14/2807. Prière y verser une provision de un million."

La mission Masangu recrute des "volontaires". Lisez plutôt "mercenaires", en termes moins diplomatiques, une activité pourtant interdite en Belgique selon l’article 135 de la constitution, et hautement surveillée par la Sûreté de l’État. Dans la commission d’enquête parlementaire sur l’assassinat de Patrice Lumumba, présentée en 2001, on apprend notamment des archives de la Sûreté de l’État qu’un certain Santu Peschard, mercenaire français de "profession", a fait au moins 7 voyages à Bruxelles de septembre à décembre 1960, et a eu des contacts répétés avec des employés de l’Union Minière. Les archives de l’Union Minière confirment ces dispositions, où des "étudiants" passent par Fribourg, en Suisse, pour y suivre une formation avant leur envoi au Katanga. Comme en témoigne ce télex envoyé par Jean Verdussen, avec copies à Marthoz et Henri Fortemps, un autre homme fort de l’Union Minière: "Places actuellement disponibles pour étudiants katangais à Fribourg être maximum vingt-huit. Prochain contingent devoir donc pas dépasser neuf unités. Recommande voyage accompagne par même personne que première fois laquelle sera Elisabethville prochainement."

Le Katanga est le témoin d’une autre mort suspecte: celle de Dag Hammarskjöld, secrétaire général des Nations Unies, bête noire de l’Union Minière.

En coulisse, le gouvernement belge sait, voire contribue à l’opération… jusqu’au moment où certains couacs exposent les acteurs au grand jour. Les rumeurs bruissent, les médias, anglo-saxons pour la plupart, s’emparent du sujet et rajoutent une pression supplémentaire à une situation déjà tendue sur le terrain. Echaudée par la tiédeur de la Belgique face à ce nouveau problème, l’ONU la tance une nouvelle fois au Conseil de sécurité. Sans réel effet. Le jeu d’équilibriste continuera pendant plusieurs mois: les mercenaires continueront vaille que vaille à débarquer à Elisabethville.

Assassinat de Lumumba

C’est dans cette atmosphère dégradée qu’intervient un événement majeur dans la crise congolaise: l’assassinat de Lumumba, le 17 janvier 1961, fusillé dans la brousse proche d’Elisabethville. La Belgique, mais aussi l’Union Minière, sont rapidement pointées du doigt. Cette dernière a-t-elle une responsabilité dans ce drame? Les échanges entre les dirigeants laissent penser le contraire. "On doit s’attendre à ce que Lumumba reprenne sa place dans le ministère Iléo, croit savoir Jules Cousin dans un télex adressé à Aimé Marthoz trois jours avant l’assassinat. Comme Iléo est un garçon sans énergie, il ne faudra pas 15 jours à Lumumba pour reprendre le dessus." Le 19 janvier, Herman Robiliart écrit: "Nous venons d’apprendre aujourd’hui le transfert à Elisabethville de Lumumba. Cela constitue certainement une grosse responsabilité pour le Katanga." Les dirigeants de l’Union Minière ne sont donc au courant de rien. Pourtant, le 18 à 16 heures, l’un d’eux, Van Weyenbergh, était encore reçu par le président Tshombé dont les mains étaient couvertes de sang de Lumumba.

Quelques mois plus tard, dans la nuit du 17 au 18 septembre 1961, le Katanga est le témoin d’une autre mort suspecte: celle de Dag Hammarskjöld, secrétaire général des Nations Unies, bête noire de l’Union Minière. Alors qu’il devait rencontrer Moïse Tshombé, son avion s’écrase non loin de l’aéroport de Ndola, de l’autre côté de la frontière entre le Katanga et la Rhodésie du Nord. La thèse de l’accident est privilégiée, mais l’enquête est bâclée. De récentes révélations ont forcé les Nations Unies à rouvrir le dossier, un travail qui n’a pas encore pu aboutir. C’est l’enquête d’une chercheuse britannique, Susan Williams, qui a motivé l’institution. Dans son texte publié en 2014 apparaît le nom de l’Union Minière et en particulier celui de l’un de ses ingénieurs, Manfred Loeb, décédé en décembre de l’année passée.

 

Si elle a aidé à saper l’indépendance du Congo, l’action de l’Union Minière n’aura donné que de maigres résultats. Avec son aide financière, sa relation d’amour-haine avec le gouvernement katangais de Moïse Tshombé, tenant tête à l’ONU et même à son propre gouvernement, le groupe minier a soutenu la sécession jusqu’à la fin. Le 15 janvier 1963, Moïse Tshombé a rendu les armes, deux ans, six mois et quatre jours après avoir déclenché les hostilités. Le Katangais a pu se hisser comme Premier ministre du Congo de 1964 à 1965, avant d’être destitué par Kasa-Vubu. Il mourra en Algérie dans des circonstances mystérieuses. Il avait 49 ans.

L’homme qui précipita sa chute, en l’accusant de haute trahison, est un certain Joseph Mobutu qui, par un coup d’État en 1965, prendra les rênes du pays. Un an plus tard, il nationalisera l’Union Minière du Haut Katanga. Clap de fin donc pour la mangeuse de cuivre. Et début d’un nouveau chapitre pour le Congo indépendant.

5 dates clés

■ 30 juin 1960 – Indépendance du Congo

■ 11 juillet 1960 – L’homme fort du Katanga, Moïse Tshombé, déclare la sécession de sa province. Le lendemain, l’Union Minière apporte son soutien financier au " nouvel Etat "

■ 17 janvier 1961 – Mort de Patrice Lumumba et de deux de ses partisans, abattus sur ordre de Moïse Tshombé

■ 15 janvier 1963 – Fin de la sécession katangaise. Moïse Tshombé deviendra Premier ministre du Congo de 1964 à 1965, avant d’être destitué.

■ 1er janvier 1966 – L’Union Minière du Haut Katanga est nationalisée par Joseph Mobutu, nouveau président du Congo, renommé République du Zaïre.


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