chronique

Déboulonner Léopold II dans les esprits

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Pourquoi faire tomber les statues du roi colonisateur est une revendication compréhensible. Et pourquoi ce n’est pas suffisant.

Faut-il déboulonner les statues de Léopold II ? Enlever son nom de certaines rues – voire d'un célèbre tunnel bruxellois? Le débat fait rage depuis plusieurs jours dans un contexte de lutte anti-raciste après le meurtre de George Floyd aux Etats-Unis. Une pétition réclame de retirer toutes les statues à l’effigie de l’ancien souverain belge. Certaines ont déjà été enlevées, d’autres ont été vandalisées.

Une statue, c’est un symbole. Par sa nature, elle est durable, c’est sa vocation de traverser les générations. Ce symbole fait partie, avec mille et une autres choses, de ce qui forge une identité collective. Les statues de Léopold II ont été érigées précisément pour célébrer sa mission colonisatrice. Les références à ce roi sont encore très présentes en Belgique. Or, aucun historien digne de ce nom ne peut plus, aujourd’hui, nier ou minimiser les atrocités commises dans ce qui était à l’époque la propriété privée du "roi bâtisseur" (et qui se sont poursuivies après 1908 et le transfert du Congo à l'Etat belge): un régime fait de terreur, d’exploitations inhumaines, de brutalités, d’exactions qui a causé des millions de morts.

Sa responsabilité est écrasante. Une statue de Léopold II est donc un symbole de la violence coloniale au Congo. Honorer ce roi colonisateur, c’est insulter, de manière ostentatoire, une partie de la population. Voilà pourquoi la revendication à déboulonner ces statues est compréhensible. Il ne s’agit pas de faire le procès de Léopold II, dont d’autres aspects du règne peuvent être considérés comme positifs. Il s’agit d’un travail de mémoire : voir quelle personne on honore, quel message on perpétue et on transmet. C’est pourquoi il n’y a quasiment aucune statue de Léopold III en Belgique : ce serait comme glorifier une passivité face au régime nazi.

 

Travail pédagogique

Pour autant, le déboulonnage n’est pas la seule solution – et sans doute pas la meilleure – pour effectuer ce nécessaire travail de mémoire. Dans l’espace public, il est aussi possible d’honorer d’autres figures historiques, plus diverses et universelles.

Expliquer, faire un travail pédagogique de fond, est une autre voie. C’est tout l’objectif poursuivi lors de la rénovation du Musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren par exemple. Ce travail de réparation, de reconnaissance des victimes, de réécriture de l’Histoire dans un sens moins glorificateur, avec un récit moins "européo-centré", est fondamental. Il peut également être effectué avec les statues de Léopold II. Il est plus important de faire tomber Léopold II de son piédestal dans les esprits que sur les parvis.

Difficile toutefois d’imaginer qu’il suffirait de dégommer quelques pierres ou de leur accoler une belle plaquette didactique pour faire de notables progrès en matière de lutte contre le racisme. L’impact d’une telle manœuvre est infinitésimal. C’est juste un symbole. Ça ne justifie pas de ne rien faire, mais ça permet de relativiser le débat actuel.

Le véritable enjeu est de changer certaines mentalités, rectifier notre vision du colonialisme et, in fine, lutter contre le racisme enraciné. Et ce combat-là, il ne se mène pas au pied d’une statue, mais d’abord sur les bancs de l’école. L’enseignement de l’histoire de l’époque coloniale et du Congo est quasi inexistant en Fédération Wallonie-Bruxelles. La ministre de l’Education Caroline Désir a, judicieusement, rappelé cette semaine son souhait d’y remédier. Si elle y parvient, elle aura fait œuvre plus utile que tous les coups de marteau sur toutes les statues du Royaume.

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