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Derrière le voile, tant d’autres questions restent sans réponses

Philosophe et économiste

La valeur de la démocratie est qu’elle engage à la coexistence plus qu’à la cohabitation. Dans cette perspective, la question du voile, en permettant de dévoiler d’autres questions, nous est précieuse.

L’existence de l’astéroïde B 612, d’où vient probablement le Petit Prince de St-Exupéry, a été démontrée par un astronome turc. D’abord, personne ne l’avait cru, à cause de son costume traditionnel. « Heureusement, un dictateur turc imposa à son peuple de s’habiller à l’européenne. L’astronome refit sa démonstration. Et cette fois-ci tout le monde fut de son avis. »

Jöel Van Cauter.

Le débat sur le voile, qui n’est pas sans rappeler l’astro-politique imaginaire, a fait rage chez nos voisins français. Nous en étions plutôt épargnés, mais il nous gagne. Voici quelques jours, la co-présidente Écolo Rajae Maouane appelait à ce que la condamnation de la STIB pour discrimination subie par les femmes portant le foulard fasse jurisprudence. En réponse, le Président de Défi François De Smet affirmait que la STIB doit interjeter appel.

Cela ressemble à un concours d’éloquence, avec deux thèses opposées, portées par deux personnages nets. Mais derrière les effets de manche, il y a des enjeux d’importance.

L’enjeu du pragmatisme

Le premier est un enjeu de philosophie politique. De suite, on pense à la défense de l’esprit des Lumières, crucial pour la démocratie. Il y a pourtant plus décisif : le pragmatisme. Dans la tradition philosophique classique, la conviction de la vérité d’une idée mène à un certain type d’action. Par exemple, fort de l’idée que les hommes sont égaux, on va agir pour qu’ils aient en fait les mêmes droits. Avec le pragmatisme, courant de pensée né au début du XXe siècle, un renversement s’opère : on juge une idée à ses conséquences factuelles, et non plus les faits par une idée.

Dans le cas du voile, on peut réfléchir à l’ancienne ou de manière pragmatiste. Les débats seront différents.

Dans le cas du voile, on peut réfléchir à l’ancienne ou de manière pragmatiste. Les débats seront différents. En donnant la priorité aux idées, il sera difficile de défendre le voile. Car comment y voir autre chose qu’un parti-pris communautariste, une revendication à afficher et affirmer une appartenance spécifique contre le général, le commun, le neutre ? Or, la démocratie repose sur l’universalisme : fin de la discussion.

Par contre, en partant des conséquences, c’est tout différent. Car si l’on confirme ou durcit l’interdiction du voile, que se passera-t-il ? Le risque, logique et pointé par des acteurs de terrain, est que les populations les moins intégrées le soient moins encore. Et que leur sentiment de non-appartenance grandisse. Une idée qui porte atteinte aux plus fragiles et à la cohérence de la communauté ne pourrait être bonne. 

L’enjeu de la consistance

Un deuxième enjeu est celui de la consistance politique. Considérons que les pouvoirs, législatifs et exécutifs, sont consistants s’ils accordent aux problèmes une attention proportionnelle à leur importance. Des autorités consistantes prennent des décisions fondées sur une base objective, non superficielle ou arbitraire.

La question du voile a une importance symbolique et influence la perception des uns par les autres. Ce qui est perçu comme réel ayant des conséquences réelles - suivant le théorème de Thomas dont nous avons tous fait l’expérience -, cette question a une importance réelle. Elle ne doit donc pas être sous-estimée.

Débattre de la question du voile sans débattre aussi de questions décisives d’emploi, de formation et de régulation du culte serait inconsistant.

Toutefois, d’autres questions relatives à la concorde et l’inclusion comptent. Par exemple : comment augmenter le taux d’emploi des populations d’origine étrangère non européenne, inférieur de l’ordre de 20% par rapport à la moyenne selon la BNB ? Comment réduire le décalage entre le profil des enseignants et des élèves dans les écoles à indice socioéconomique faible, où une grande majorité de "belgo-Belges" enseignent à une grande majorité d’enfants d’autres origines culturelles ? Comment éviter l’influence des États étrangers non démocratiques sur le culte musulman puisque, comme indiqué par le CRISP, les mosquées belges devront continuer à faire appel à des imams étrangers en attendant que notre système forme suffisamment d’imams ?

Débattre de la question du voile sans débattre aussi de questions décisives d’emploi, de formation et de régulation du culte serait inconsistant.

Un débat à la hauteur

Certains plaident pour un débat de fond au Parlement. Il n’est pas déraisonnable d’espérer qu’il serait de qualité. Par le passé, on a vu des discussions sur des sujets éthiques sensibles qui dépassaient les clivages convenus, poussaient nos représentants à être à la hauteur.

Demain, à la fin des mesures de protection économique, les quartiers les plus pauvres, dont certains à forte densité de population d’origine étrangère, risquent partout en Belgique d’être touchés par des turbulences post-Covid.

Ce débat serait tout à l’honneur de la démocratie. Et il serait la moindre des choses. En 2016, les attentats de Bruxelles ont germé à Molenbeek sur un sentiment d’exclusion et de rejet. Demain, à la fin des mesures de protection économique, les quartiers les plus pauvres, dont certains à forte densité de population d’origine étrangère, risquent partout en Belgique d’être touchés par des turbulences post-Covid.

La valeur de la démocratie est qu’elle engage à la coexistence plus qu’à la cohabitation : il s’agit de faire sa vie avec et grâce à l’apport des autres, pas simplement de vivre au même endroit. Dans cette perspective, la question du voile, en permettant de dévoiler d’autres questions, nous est précieuse.

Joël Van Cauter
Dr en philosophie et économiste

Blog: https://e-ssais.com

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