Des sociétés privées à la tête d'une maison de transition

©BELGAONTHESPOT

Le projet pilote de Malines promet une meilleure réinsertion des prisonniers. Et interroge sur le rôle du privé dans une prérogative qui a toujours été publique.

Ils seront quinze prisonniers à essuyer les plâtres et – peut-être – à bénéficier de ses effets. Ce lundi, en grande pompe, le ministre de la Justice Koen Geens, le bourgmestre de Malines et les responsables de G4S et Exodus Nederland ont inauguré la toute première maison de transition belge, dans le centre-ville.

Car le projet est ambitieux. L’intérêt d’une maison de transition: préparer le retour des détenus à la vie en société. Afin, espère-t-on, de diminuer le risque de récidive et permettre aux ex-prisonniers de trouver une place. Concrètement, les quinze places de la maison malinoise seront destinées à des détenus en fin de peine afin qu’ils y réapprennent des gestes quotidiens qu’ils avaient peut-être oubliés. Comme préparer son repas, laver son linge, gérer ses papiers. Mais aussi, chercher un logement, un emploi. Toutes choses que beaucoup de prisonniers en fin de peine mettent de côté dans un monde où l’on pense à leur place. Interdits de sortie durant leur séjour, ils seront aussi suivis par des psychologues, travailleurs sociaux et criminologues. "Il est essentiel de donner la possibilité à un détenu de se préparer à sa réinsertion dans la société. Les détenus en fin de peine auront ici la possibilité de travailler intensivement à leur retour dans la société", commente Koen Geens.

Le projet malinois sera complété d’une autre maison de transition, dont l’inauguration est prévue en janvier 2020 à Enghien. Si les deux maisons donnent satisfaction, d’autres pourront naître et révolutionner le paysage pénitentiaire belge. Au point que des entreprises privées auront à charge l’accompagnement de détenus? Peut-être. Elle est sûrement là, la révolution.

"Il est essentiel de donner la possibilité à un détenu de se préparer à sa réinsertion dans la société."
Koen Geens
ministre de la Justice

G4S, l’acteur qui monte

En effet, ce sont des privés, G4S Care et Exodus Nederland, qui seront à la tête d’un projet aux fonds publics. Elles ont été désignées après un appel d’offres auxquels huit entreprises de plusieurs pays ont répondu. Exodus, entreprise néerlandaise mêlant professionnels et près de 1.800 bénévoles, s’est fait une spécialité des maisons de transition aux Pays-Bas, où la formule a payé depuis des décennies. Quant à G4S, il est clairement l’acteur qui monte et grignote depuis des années des prérogatives du monde judiciaire belge. L’entreprise gère ainsi les contrôles dans les bâtiments de justice bruxellois, ainsi que la sécurité d’établissements militaires. Sa filiale G4S Care, active dans plusieurs pays, a donc emporté le marché. "G4S a des ambitions dans la Justice en Belgique. Cette maison de transition était une opportunité. Nous allons aider les détenus à préparer leur réintégration, en étroite collaboration avec le ministère. Quant aux dossiers pénaux des détenus, ils seront traités par l’administration", précise Jean-Paul Van Avermaet, managing director de G4S.

Les personnalités du monde judiciaire interrogées par L’Echo accueillent le projet avec un enthousiasme mâtiné de méfiance. Ainsi, Xavier van Gils (Avocats.be) salue "un projet excellent et une manière de répondre à un énorme problème, celui de réapprendre l’autonomie à des gens qui en étaient privés". Mais il dit être "nettement plus réservé quant à la prise en charge du projet par le secteur privé. S’il s’agit de pérenniser, cela pose problème. Ce serait aussi la preuve que l’État belge n’assume pas totalement ses prérogatives", pointe Xavier van Gils.

Même son de cloche du côté de l’Association syndicale des magistrats (ASM), classée à gauche. "Nous applaudissons très fort à ce projet, c’est vers là qu’il faut tendre. Mais l’incursion d’une société privée interroge. C’est la caractéristique du gouvernement précédent et du ministre Geens, qui sont dans une optique néolibérale de tout sous-traiter, y compris les fonctions régaliennes. Cette société privée doit faire des bénéfices et répondre à des actionnaires. La position semble inconciliable. Mais qui est à même, en cette période d’assèchement des services publics, de fournir un tel service?" interroge Marie Messiaen, présidente de l’ASM.

"Nous applaudissons très fort à ce projet, c’est vers là qu’il faut tendre. Mais l’incursion d’une société privée interroge."
Marie Messiaen
Présidente de l’association syndicale des magistrats

Au cabinet Geens, on précise que la maison malinoise "est exploitée en partenariat. De nombreuses autorités sont impliquées et les règles imposées par le gouvernement doivent être respectées". Le projet fera l’objet d’une évaluation dans les 6 à 12 mois. S’il devait être validé, G4S a annoncé, via Jean-Paul Van Avermaet, "être candidat" à sa poursuite.

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