Devenir indépendant, un moyen de retrouver sa liberté?

Être indépendant, c'est pouvoir "mener ses projets du début à la fin sans avoir quelqu’un qui vous mette des bâtons dans les roues, ou qui sorte son parapluie", estime une ancienne salariée devenue indépendante. ©istock

Quand on lâche son statut de salarié pour devenir indépendant, devient-on libre pour autant? C'est ce que pourrait laisser penser le titre du livre de Frédérique Génicot, "Adieu salariat, bonjour la liberté!". Et pourtant, tout est dans la nuance. On devient libre, oui, mais surtout dans sa tête.

"Brusquement, en devenant mère, je suis devenue incompétente. C’est ce que mon patron m’a expliqué lorsqu’il m’a licenciée après deux maternités consécutives. Alors, j’ai réfléchi. Retrouver un poste de cadre dirigeant, ou créer ma propre entreprise? Rester liée à un patron, ou devenir libre? J’ai sauté le pas." Frédérique Génicot a choisi la liberté.

C’est ce qu’elle raconte dans son livre "Adieu salariat, bonjour la liberté!", paru aux éditions Eyrolles. Un recueil de conseils destinés à ceux qui veulent, comme elle, lancer leur propre activité, que ce soit dans la consultance, le coaching, la reprise d’entreprise, le lancement d’une start-up... Un recueil dont le titre a de quoi interpeller. Car être indépendant, est-ce vraiment être libre?

Nous avons posé la question à François Pichault, professeur à HEC Liège. Derrière le mot liberté se cache la notion d’autonomie. Mais autonomie n’est pas nécessairement signe – et synonyme – de liberté. Être autonome ne signifie pas faire ce que l’on veut, quand on veut, comme on veut. L’autonomie permet de poser des choix librement. Mais des choix qui ne rendent pas nécessairement… libre. "Car derrière ce mot ‘autonomie’ se cache une grande diversité de situations individuelles. Il y a trois dimensions au principe d’autonomie. L’autonomie liée au statut: est-on un indépendant pur, un indépendant ‘salarié’ (ce qui est interdit en Belgique)? Et ce statut, l’a-t-on pris sur une base volontaire ou pas? Il y a aussi l’autonomie liée au contenu du travail: on peut avoir un statut indépendant mais avoir peu de marge de manœuvre dans son travail, ne pas être maître de sa charge de travail. Et enfin les conditions de travail: on peut être libre ou pas de définir son temps de travail, son espace de travail, ses revenus, ses formations."

"À 50 ans, lorsqu’on est indépendant, on est considéré comme un expert. Alors que pour un salarié, la cinquantaine est vue comme une tare. On incarne celui qui coûte cher…"
Fabienne Tjoens
Psychologue du travail et coach en réorientation professionnelle

Dans quel contexte certaines personnes décident-elles de lâcher leur poste de salarié pour se lancer dans une activité en solo? Parfois, il suffit d’une perte d’emploi. C’est le cas d'Anne Mauhin, une juriste spécialisée dans les ressources humaines qui a travaillé longtemps comme salariée au sein d’une fédération patronale. Licenciée, elle a rapidement retrouvé un travail à mi-temps ailleurs, et a pris un statut d’indépendant complémentaire. Le travail affluait, la jeune femme n’avait plus envie de se couler dans un moule de salarié, elle a fini par démissionner pour devenir indépendante à temps plein.  Elle est à la tête aujourd’hui de Legal PME, une TPME active dans le conseil juridique. Chez Anne Mauhin, le licenciement a été une occasion rêvée de donner sa propre impulsion à ses projets, et de les "mener du début à la fin sans avoir quelqu’un qui lui mette des bâtons dans les roues, ou qui sorte son parapluie", raconte-t-elle.

Ce licenciement comme élément déclencheur est encore plus présent chez les travailleurs plus âgés. "À 50 ans, lorsqu’on est indépendant, on est considéré comme un expert. Alors que pour un salarié, la cinquantaine est vue comme une tare. On incarne celui qui coûte cher…", explique Fabienne Tjoens, psychologue du travail et coach en réorientation professionnelle. Le choix est vite fait.

Créer son job pour donner du sens

Pour d’autres personnes, le saut permettra d’échapper à une perte de sens au travail, lutter contre la fatigue, le stress, l’ennui. Une réflexion qui émerge souvent quand on arrive dans la fleur de l’âge. "D’après une étude de Deloitte, menée en 2017, 90% des travailleurs considèrent que le sens au travail est un enjeu majeur, explique Frédérique Génicot. Et pourtant, les burn-outs, bore-outs, blow-outs... sont de plus en plus monnaie courante. En 2019, 18% des Français interrogés dans le cadre d’une enquête menée pour le compte de Randstad estimaient occuper un 'bullshit job', un emploi inutile dont on ne perçoit pas le sens."

18%
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18% des Français estiment occuper un "bullshit job".

Dans ce cadre, comment redonner du sens à son travail? En le créant soi-même. "Vous décidez d’écouter cette petite voix intérieure qui vous parle d’une furieuse envie d’indépendance", dit Frédérique Génicot. "Une porte se referme et une autre s’ouvre pour devenir votre propre patron, en clamant un grand oui à l’autonomie et à la liberté..."  

"J’en ai marre d’avoir un patron qui décide ce qui est bon pour moi, sans que j’aie mon mot à dire. Ras-la-patate du travail de bureau. Je veux faire autre chose de ma vie. Je pourrais être plus créatif pour gagner ma vie. Travailler pour un employeur, c’est fini!", nous dit Pierre (prénom d'emprunt), 48 ans. Il a déjà pas mal bourlingué entre la Belgique et le Canada, travaillant comme spécialiste en communication et organisation d’événements pour divers employeurs institutionnels. Sa vie a démarré en Belgique, avant de quitter l’Europe pour ce qu’il croyait être l’Eldorado canadien. Aujourd’hui, il en revient. Il veut laisser tomber les neiges du Grand nord pour épouser le soleil espagnol. Et surtout, devenir indépendant. Libre. Il a déjà une idée de sa réorientation professionnelle. "Je veux me recycler en massothérapeute." Un changement on ne peut plus radical pour un pro de la com’. "J’en ai marre des politiques d’entreprise dignes du Moyen-Âge, où qui tu connais est plus important que ce que tu fais. Où quand tu es efficace, tu ne reçois jamais de promotion, parce qu’il faut des ‘petites mains’. Où tu travailles pour la gloire et au service de la carrière de tes supérieurs hiérarchiques."

"J’en ai marre d’avoir un patron qui décide ce qui est bon pour moi, sans que j’aie mon mot à dire. Ras-la-patate du travail de bureau. Je veux faire autre chose de ma vie."
Pierre (prénom d'emprunt)
Employé

Pierre pousse son coup de gueule contre la vie en entreprise. Mais il veut ralentir aussi, l’âge se faisant doucement sentir. Et surtout, retrouver du sens à ce qu’il fait de sa vie. "Avec la massothérapie, tu apportes du bonheur et du bien-être aux gens. Tu retrouves le contact avec l’humain. C’est ça que je veux aujourd’hui."

Pierre, finalement, veut redevenir libre. De ses choix, de l’orientation qu’il donne à sa vie. De son temps aussi.

Un pas que franchissent de nombreuses personnes. En 2018, 11.229 Belges ont fait le choix de devenir indépendant, alors que 14.138 autres salariés ont décidé de lancer une activité complémentaire. En quatre ans, le nombre d’indépendants à titre principal a même augmenté  de 6% (+ 42.135 personnes). On compte aujourd’hui près de 735.000 indépendants en Belgique. D’autres données européennes montrent aussi une véritable explosion du nombre d’indépendants dans les professions à caractère intellectuel. Les "I-Pro", qui travaillent dans des secteurs non régulés, comme la communication, la finance, l’immobilier … "Quand on leur pose la question du choix du statut,  ils arguent du fait qu’ils peuvent choisir quand et pour qui ils travaillent, et disent pouvoir pratiquer des tarifs qu’ils n’auraient pas comme salarié…" explique le professeur François Pichault. C’est quelque chose qui est très courant dans l’IT par exemple. Ces travailleurs-là ne sont pas séduits par le salariat."

Indépendant et en bonne santé

11.229
Belges
En 2018, 11.229 Belges ont fait le choix de devenir indépendant, alors que 14.138 autres salariés ont décidé de lancer une activité complémentaire.

À en croire les données compilées par l’UCM, l’organisation de défense des indépendants et des PME, l’entrepreneuriat serait tout bénéfice pour la santé: "Malgré le stress, les indépendants se considèrent en bonne santé, prennent beaucoup moins de congés maladie (2% des indépendants, contre 11% des salariés)", dit l’UCM. Mais en quoi l’entrepreneuriat empêcherait-il de tomber malade? "Grâce aux facteurs dits ‘salutogènes', explique le professeur Olivier Torrès, fondateur de l’Observatoire Amakok (Université de Montpellier): le sentiment de maîtriser son destin, l’optimisme qui régit l’acte d’investir dans un projet, de créer une structure, de se former, l’entraînement de sa capacité de rebond face aux inévitables échecs." Sont-ils pour autant plus heureux? À en croire Statbel, oui. D’après une étude réalisée en 2018 auprès des travailleurs, 55% des indépendants se disent "très satisfaits" dans leur travail, contre 44% de salariés.

"Mais il existe un revers à la médaille de l’autonomie, en tout cas au début. La lucidité est de rigueur pour réussir son projet dans les meilleures conditions", dit encore Frédérique Génicot. La conseillère invite à bien réfléchir à son projet, à s’appuyer sur ses compétences et ses talents, c’est le secret de la réussite", dit-elle.

Cette liberté a aussi un prix. "Celui de la protection sociale. Les indépendants, sur ce point, ne sont pas béats. Ils restent soucieux", explique encore François Pichault.

L’argent, une entrave à la liberté

Le prix de la question financière aussi, qui, comme le dit Fabienne Tjoens, peut nettement restreindre la liberté s’il y a une obligation d’avoir des revenus suffisants. Frédérique Génicot invite donc à garder les pieds sur terre. "La quête de sens au travail ne doit pas se faire au prix de ne plus arriver à gagner sa vie, dit-elle. Or souvent, on cache la notion économique dans sa reconversion. Il faut bien réfléchir, comment se lancer, se former, se développer. Avoir un business model derrière. Il ne faut pas seulement savoir comment chercher le sens et être heureux dans son travail, il faut aussi savoir comment on va aller chercher ses clients…"

Céline Holvoet est aujourd’hui propriétaire, avec son compagnon Olivier, de la pâtisserie Ginkgo, à Saint-Gilles. La jeune femme a auparavant travaillé pendant 5 ans dans une entreprise de meubles customisables. Manager chez Bo-Concept, elle a eu envie de développer un vieux rêve avec son compagnon, pâtissier de profession. Céline a suivi pendant 6 mois des cours du soir en gestion, a monté un business plan avec sa moitié, a réfléchi soigneusement au lieu idéal, dans le quartier qu’elle visait. Un parcours qui lui aura pris trois ans.

Se sent-elle aujourd’hui plus libre que lorsqu’elle donnait des conseils déco aux clients de son patron? "Oui, parce que c’est notre business, avec nos valeurs. Mais il y a les contraintes, aussi. Les taxes, les charges, l’urbanisme, l’environnement." Le jeune couple a d’ailleurs frôlé la faillite, avant de se stabiliser. Aujourd’hui, après deux ans de survie, l’affaire tourne bien, la jeune femme emploie 8 étudiants, 2 ouvriers et 2 apprentis, et compte engager un nouvel ouvrier pour satisfaire la demande qui ne cesse de croître.

Un saut réussi. Mais derrière, beaucoup déchantent aussi. "Si on veut continuer à bien gagner sa vie, il faut répondre aux demandes des clients quand ils le réclament. À ce niveau, la liberté est un mirage", estime Fabienne Tjoens. "À moins que les aspects financiers ne soient pas importants pour l’indépendant qui se lance, car il a un patrimoine derrière lui. Alors, il y a une vraie liberté retrouvée."

"La quête de sens au travail ne doit pas se faire au prix de ne plus arriver à gagner sa vie"
Frédérique Génicot
Entrepreneuse

Frédérique Génicot le confirme: contrairement à ce que l’on croit, on n’est pas notre propre patron quand on est indépendant. Notre patron, c’est le client. Par contre, on a toujours la liberté de choisir nos clients. Le salarié, lui, ne choisit pas son patron. "La restriction de la liberté viendra par contre lorsque le nombre de clients se réduit. Une épée de Damoclès qui pèse de plus en plus sur la tête des indépendants. En 2015, un tiers d’entre eux étaient économiquement dépendants d’un seul client, contre 13% seulement cinq ans auparavant. "Et cette dépendance, c’est une entrave à la liberté, dit François Pichault. Si l’indépendant a toute une série de clients, on lui achète son expertise, il est courtisé, la vision sera différente."

Où se trouve alors la liberté? Dans l’action, répondent les experts. "On a la liberté d’agir, sans avoir de freins à nos réalisations. Il y a un besoin sur le marché que j’ai identifié? J’y vais, je fonce, sans devoir en référer à un supérieur qui va peut-être me freiner. Sans oublier qu’au final, cela reste le client qui décide…", dit Frédérique Génicot. "Le souci du client, cela reste  bien sûr une valeur essentielle, tempère Anne Mauhin. Mais on peut aussi mettre ses propres limites, et on a la liberté de choix dans la direction que l’on prend, que ce soit face aux collaborateurs ou face aux clients."

Des contraintes assumées

Le statut d'indépendant, on l’a déjà évoqué, a aussi ses contraintes. Si pour certains, devenir indépendant leur permet de libérer du temps et choisir leurs horaires, ce n’est pas toujours le cas. Dans le secteur du commerce par exemple. "On travaille bien plus aujourd’hui que quand on était salarié, témoigne Céline. Mais c’est notre bébé, on s’investit davantage aussi… Et puis, on travaille en couple. Si cela n’avait pas été le cas, on aurait sans doute eu du mal à comprendre l’investissement qu’aurait fourni l’autre…"

"La contrainte, elle n’est pas imposée d’en haut, elle est choisie, et donc mieux vécue, confirme Fabienne Tjoens. "Il est faux de croire qu’on aura d’office plus de temps pour ses enfants, précise Frédérique Génicot. Mais l’indépendant aura plus de flexibilité, et pourra organiser son temps comme il le voudra. Il fixera lui-même ses limites, et ses contraintes."

C’est exactement ce qu’a fait Anne Mauhin. La juriste brabançonne le dit d’emblée, pour rien au monde elle ne ferait demi-tour. Elle a pris son destin en main et a choisi elle-même où elle plaçait ses contraintes. "Quand j’ai commencé, je travaillais seule, et donc je travaillais énormément. Maintenant, j’ai deux personnes qui travaillent aussi pour moi. Je m’organise autrement, j’ai libéré du temps pour moi. Je gagne bien ma vie, mais je ne cours pas après l’argent, je préfère mettre de l’importance là où cela en a. Ne pas courir après l’argent, c’est une liberté aussi…"

"On a la liberté de choix dans la direction que l’on prend, que ce soit face aux collaborateurs ou face aux clients."
Anne Mauhin
Juriste, fondatrice de Legal PME

La juriste admet que le statut n’a pas que des avantages. "Quand le travail n’est pas terminé, c’est toi qui dois le finir. Il faut aussi assumer les éventuelles bourdes de ses collaborateurs. Il faut se former continuellement, rester à la page. Et quand on tombe malade, on continue à travailler. Mais je ne me plains pas. J’ai comparé les deux statuts, indépendant et salarié. Et cela revient au même. La seule différence, c’est qu’en tant qu’indépendant, c’est toi et toi seul qui penses à ton avenir. Pas ton patron. Moi j’ai choisi de mettre beaucoup d’argent de côté pour ma pension. J’aurais pu ne pas le faire et avoir un plus gros train de vie. Cela aussi, c’est une liberté de choix qu’on n’a pas en tant que salarié."

François Pichault, lui aussi, a comparé les deux statuts, sur la question de l’autonomie et des méthodes de travail. "Et on constate que les courbes se rapprochent. Les indépendants disent avoir de plus en plus d’autonomie sur ces points. Et les salariés, de moins en moins…" "La liberté liée au statut d’indépendant, elle n’est donc pas là où on le croit, conclut Fabienne Tjoens. Elle n’est pas dans les aspects pratiques ou financiers, elle est avant tout psychologique… "

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