interview

Didier Reynders: "Assez de l'angélisme de la gauche"

©BELGA

Didier Reynders, en déplacement à Manhattan pour assister au vote concernant l’attribution des sièges non permanents au Conseil de sécurité - où la Belgique a été élue, se livre dans une interview. ONU, le débat sur la personnalité de Theo Francken, politique d'asile, l'unilatéralisme des Américains et la politique pénitentiaire, tout y passe.

L’affaire est dans le sac. Et le bagagiste en chef peut souffler. Ce vendredi, la Belgique a été élue comme futur membre non permanent du Conseil de sécurité des Nations unies. Didier Reynders peut donc souffler: le ministre des Affaires étrangères en avait fait une affaire toute personnelle courant la planète et alignant les miles pour décrocher des promesses de vote. La défection d’Israël dans la course au sésame a - soyons de bon compte - facilité les choses. Plus de compétition; victoire par désistement de l’adversaire. N’empêche: il fallait aller chercher ces 181 voix.

Alors, il est là, dans son hôtel de Manhattan, entre le café et les œufs sur le plat. "On dit sunny egg en anglais", nous dit-il en guise de préambule et en souriant. 

On veut bien parler cuisine. Mais les lignes de cette interview -  malheureusement -  sont comptées.

"Les portes s’ouvrent beaucoup plus facilement quand on sait qu’on est au Conseil de sécurité"
Charles Michel

Il dit: "cette élection au Conseil de sécurité, c’est très important non seulement pour la diplomatie belge, évidemment, mais aussi pour les citoyens. On entend souvent dire: ‘mais que faites-vous pour la Syrie, pour le Congo, pour la Birmanie, que faites-vous pour tel ou tel problème’, là, la Belgique va accéder à la table où les décisions se prennent. Les portes s’ouvrent beaucoup plus facilement quand on sait qu’on est au Conseil de sécurité". En 2019 et pour deux années, la Belgique entre dans la cour des grands. "On ne vient pas seulement à la table des grands pour regarder et passer les plats, on vient pour pousser des thèmes que nous avons développés tout au long de notre campagneLa Belgique axera son travail onusien sur le sort des femmes et des enfants dans les conflits armés, sur la lutte contre le changement climatique".

Croire au multilatéralisme

On lui dit que l’ONU est de toute manière snobée et affaiblie par l’unilatéralisme forcené du président américain Donald Trump.

Il boit une gorgée de café.

Et il répond : "C’est vrai. Mais nous croyons fermement au multilatéralisme. On se bute aux Américains, aux Russes, aux Chinois, qui travaillent de plus en plus de manière unilatérale. C’est une erreur. Si vous prenez le changement climatique, c’est une question qui est liée à l’immigration, à la sécurité, avec les déplacements de populations, et cela ne s’appréhende correctement que dans le multilatéral. La sécurité, ce n’est pas seulement arrêter un conflit, bien entendu, on doit le faire, mais il faut aussi agir plus tôt, en amont, faire de la prévention. Et ça, c’est un thème sur lequel je veux que la diplomatie belge avance, par exemple en s’inspirant de ce que font les pays scandinaves ou la Suisse". Mais c’est surtout en injectant de l’argent que ces pays sont écoutés. "Pas forcément: ils ont réussi à développer des profils de pays au-dessus de la mêlée, qui fait qu’on a confiance en eux comme médiateur. Il y a des techniques de médiation, ça s’apprend et on va renforcer cette expertise en Belgique."

"On me dit qu’en les laissant en prison on va en en faire des bêtes. Moi, je préfère que les bêtes soient enfermées."

 Vouloir faire le bonheur du monde, c’est très bien.

Mais le contribuable belge va-t-il être plus heureux si la Belgique devient une Suisse ou une Suède bis? On émet un doute.

Reynders place une punchline"c’est comme avec la coopération au développement, je dis souvent aux gens, si vous ne le faites pas par altruisme, faites le par égoïsme. Si on veut lutter contre les causes des déplacements de populations et donc de l’immigration non-voulue, il faut régler les causes profondes: les conflits et les changements climatiques, la pauvreté et la mauvaise gouvernance. Si on ne le fait pas, l’Europe va se retrouver avec des millions d’Africains qui vont vouloir rejoindre notre continent".

Le "cas"  Francken

Immigration. Asile. Les mots sont lâchés. Alors que le débat fait rage en Belgique et se cristallise autour de la personnalité de Theo Francken, Didier Reynders dit ceci.

"Il y a plusieurs éléments à prendre en compte. Sur l’asile, on a des gens qui quittent leur territoire parce qu’ils sont en danger chez eux. On doit les accueillir. Mais chacun en Europe doit prendre sa part et quand je vois qu’un pays comme la Hongrie refuse de le faire, ça m’inquiète. On doit ouvrir le débat sur la migration légale. Comment accueillir des migrants économiques chez nous, des migrants qui trouveraient chez nous une formation et un accès au marché du travail. On a toujours eu besoin d’une migration économique organisée et c’est encore le cas aujourd’hui. Mais il faut aussi veiller à ne pas piller l’Afrique de ses cerveaux." 

L’ombre de Theo Francken plane sur cette interview -  même à New York.

"Sous des dehors humanitaires, notre gauche a un manque de franchise et c’est un vrai danger."

Il dit: "Tout ceci doit se faire dans le respect de la Convention européenne des droits de l’homme. La Belgique n’est vraiment pas suspecte en la matière. On est demandeur d’en faire davantage pour contrôler les droits de l’homme partout en Europe".

"Je demande qu’on regarde les faits. D’un côté, il y a la communication des uns et des autres, de l’autre, il y a les faits. Les faits en matière de migration, c’est que la Belgique va signer des accords comme on l’a encore fait récemment à Marrakech, avec les Tunisiens, et on le fait avec Theo Francken et Jan Jambon. On donne accès aux jeunes Tunisiens à notre marché du travail. On est loin des solutions populistes impraticables proposées par certains Européens comme la Hongrie. Mais ça, évidemment, on n’en parle pas dans la presse francophone". On sent que la coupe reyndersienne est pleine à ras bord. "Je veux bien me faire critiquer par les partis de gauche, mais à un moment, il faut qu’ils annoncent la couleur. S’ils sont contre un contrôle strict des frontières extérieures ou un système de retour vers les pays d’origine, qu’ils proposent d’ouvrir les frontières. Et ils verront les répercussions. Sous des dehors humanitaires, notre gauche a un manque de franchise et c’est un vrai danger. On doit travailler sur les trois piliers: asile, contrôle des frontières et migrations économiques".

On revient sur le "cas" Francken. "Moi, je n’utilise pas Twitter comme Theo Francken ou Donald Trump et encore une fois, je regarde les faits. On a accueilli et régularisé autant de personnes sous ce gouvernement que ne l’a fait Maggie De Block avec le précédent gouvernement Di Rupo. C’est exactement la même politique d’asile. Vous savez, les francophones ont eu à gérer la politique d’asile, le PS comme le cdH. Moi, je me souviens d’hivers avec des gens dans les rues, je me souviens des demandeurs d’asile qui montaient sur les grues, qui squattaient dans les églises, je me souviens que l’accueil n’était pas correctement organisé. L’Office des étrangers et Fedasil se disputaient sans cesse. On avait des gens entassés à la va-vite dans des hôtels qu’on devait payer. Maintenant, avec Francken et De Block, ça a été structuré. Quand quelqu’un demande l’asile en Belgique, il entre dans une procédure. C’est très clair. Le problème auquel nous sommes confrontés, c’est toutes ces personnes qui ne veulent pas demander l’asile mais considèrent juste la Belgique comme un transit. Ça, non. Cela n’existe pas. Mais on régularise même davantage aujourd’hui que sous le gouvernement Di Rupo. C’est beaucoup plus stable aujourd’hui que ce ne l’était avant."

 Il beurre un toast mais ça ne ralentit pas son débit de parole.

Les phrases clés
Les phrases clés

"Cette élection au Conseil de sécurité, c’est très important. On ne vient pas seulement à la table des grands pour regarder et passer les plats."

"On a accueilli et régularisé autant de personnes sous ce gouvernement que ne l’a fait Maggie De Block avec le précédent gouvernement Di Rupo."

"On a un énorme travail de renseignement à mener dans les prisons."

"Les caricatures dans la presse francophone, ça commence à bien faire. Mais je comprends: on n’a pas le même public, trois quarts de la population en Flandre votent entre le centre droit et l’extrême droite tandis que côté francophone, c’est l’inverse : trois quarts soutiennent des partis allant de l’extrême gauche à la gauche. Donc, on est perpétuellement dans des débats biaisés pour parler à sa propre opinion publique." 

Politique pénitentiaire

On passe à l’attaque terroriste qui a endeuillé Liège il y a quelques jours. "Le débat sur la politique pénitentiaire doit être mené."

"Sur la radicalisation, on a un énorme travail de renseignement à mener dans les prisons, la sûreté de l’État essaye déjà de le faire mais je me demande si on ne doit pas créer une institution à part entière pour mener cette mission. On doit développer cela beaucoup plus, être bien plus présent pour le renseignement dans le monde carcéral. On ne peut plus fermer les yeux et être encore une fois dans l’angélisme. Ensuite, le volet réintégration. La question qui se pose, c’est évidemment de savoir si quelqu’un peut être relâché dans la société à un moment donné. On se pose la question depuis Jean-Pierre Malmendier et sa pétition avec 1 million de signatures. À l’époque, les partis de gauche avaient hurlé, maintenant ils cautionnent les peines incompressibles. Mais on a du se battre pour cela. Moi, c’est mon opinion, je pense qu’on va vers des cas individuels, certaines personnes qu’on n’arrivera pas à remettre en liberté. Deux exemples: Marc Dutroux et Benjamin Herman. Dutroux: qui va un jour prendre la responsabilité et le risque de dire qu’on peut le libérer? Je ne suis pas certain qu’on puisse prendre ce risque. On en fait des bêtes? Peut-être, mais ne vaut-il pas mieux que la bête soit enfermée plutôt que de faire prendre des risques à des enfants ou des adultes? Moi, mon choix est fait. Je privilégie la protection de la société. Pareil dans le cas de Herman: s’il n’avait pas été abattu mais arrêté, on en faisait quoi? On allait lui donner une peine et dire 15 ou 20 ans plus tard qu’on allait le relâcher dans la nature? Je ne sais pas mais sur des cas pareils, on doit bien réfléchir. Je ne pense pas que tout le monde doive bénéficier d’une chance d’être réintégré."

 

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