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Série "Nos super-héros" | Elon Musk, Iron Man du réel?

Critiquable à bien des égards, le parcours d'Elon Musk est jalonné de réussites incontestables. ©EPA

Le temps d'un été, on vous emmène dans l'univers des super-héros. Le deuxième volet de notre série est consacré à Elon Musk, un entrepreneur qui intrique autant qu'il fascine.

Le milliardaire sud-africain Elon Musk, fondateur de SpaceX et de Tesla Motors, ne laisse personne indifférent. Pour certains, il est un mégalomane dangereux, pour d’autres, il est l’incarnation parfaite du génie industriel et du visionnaire. Souvent comparé au personnage d'Iron Man, Elon Musk est-il pour autant un super-héros?

S’il est un super-héros auquel l'homme d'affaires, à l’origine de multiples innovations technologiques, est le plus souvent comparé, c’est bien Iron Man. Ce personnage, alias Tony Stark, est un inventeur surdoué et richissime. Il a été créé en 1963 par Stan Lee pour Marvel Comics. À l’inverse d’autres super-héros, "l'homme de fer", ne possède pas de pouvoirs surnaturels. Il se présente comme un humain "augmenté", muni de nombreuses armures ultra-performantes, qui lui donnent un aspect surhumain.

Excentriques et flambeurs, dotés d’un ego surdimensionné et d’un physique avantageux, les personnages d’Iron Man et d’Elon Musk semblent s’être, au fil des années, confondus. À l'origine de ce rapprochement, le tournage d’un film, "Iron Man".

Iron Man et Elon Musk

Dans son livre consacré à Elon Musk ("Elon Musk: l'entrepreneur qui va changer le monde"), le journaliste américain Ashlee Vance, spécialiste de la Silicon Valley et des technologies, évoque une scène surprenante. En 2007, le réalisateur Jon Favreau tourne "Iron Man" à Los Angeles. Le tournage se déroule dans des hangars créés par un autre génie de l’aérospatial, Howard Hughes.

"Tony Stark (alias Iron Man) est un homme d’affaires plein d’argent et un génie qui adore se mettre en scène. Elon Musk aussi adore se mettre en scène, il a encore fait son show récemment au Saturday Night Live."
Laurent de Sutter
Professeur de théorie du droit à la VUB, qui a coordonné "Vies et Morts de super-héros"

Alors que l’équipe de réalisation et les acteurs sont en repérage, Robert Downey Jr, qui incarne Iron Man, apprend qu'à quelques kilomètres de là, un certain Elon Musk a construit son propre complexe industriel. L’acteur, qui essaye de se mettre dans la peau de Stark, décide de rendre visite à Elon Musk. Il sort très troublé par cette rencontre, bluffé par le personnage : "On ne m’épate pas facilement, mais cet endroit et ce type sont étonnants". Pour construire son rôle, Robert Downey Jr va ainsi s’inspirer ouvertement d'Elon Musk. Pour lui, il était devenu évident qu'Elon Musk et Tony Stark étaient tous deux des genres d’hommes qui "s’étaient emparés d’une idée devenue leur raison de vivre, à laquelle ils se consacraient", explique Ashlee Vance.

La comparaison entre Iron Man et Elon Musk était-elle exagérée par Robert Downey Jr? Sans doute, mais toujours est-il que c’est à cette époque que l’on se mit à voir en Elon Musk un homme d’affaires à la fois richissime et totalement excentrique. "Tony Stark est un homme d’affaires plein d’argent et un génie qui adore se mettre en scène. Elon Musk aussi adore se mettre en scène, il a encore fait son show récemment au Saturday Night Live" explique Laurent de Sutter, professeur de théorie du droit à la VUB, qui a coordonné un ouvrage collectif intitulé "Vies et Morts de super-héros". Elon Musk a pris plaisir à cette célébrité: "Cette réputation grandissante le distrayait et alimentait son ego", écrit encore Ashlee Vance.

Avec la Tesla, il a transformé la façon de construire et de vendre des automobiles. ©Bloomberg

Génie industriel, visionnaire foldingue

Mais à quel dessein Elon Musk consacre-t-il son existence? "Transformer les humains en colons de l’espace, tel est explicitement le but de sa vie" résume Ashlee Vance. "J’aimerais mourir en me disant que l’humanité a un bel avenir devant elle", déclare-t-il. L’ambition semble délirante, complètement dingue. Et Elon Musk en est bien conscient. Il sait qu’aux yeux de certains, il apparaît comme un visionnaire foldingue qui ne recule devant aucun défi technologique. Croit-il sincèrement pouvoir sauver l’humanité? Comment en est-il arrivé à cette conclusion?

Il est évident que dans l'esprit d'Elon Musk, il s’agit moins de s’adapter au futur que de l’imaginer et ensuite de l’inventer. Voilà pourquoi le milliardaire semble toujours avoir un coup d’avance sur ses concurrents.

Elon Musk cultive un goût pour les choses impossibles, mais force est de constater que le plus souvent, il les réalise. Critiquable à bien des égards, son parcours est cependant jalonné de réussites incontestables. En une décennie, Elon Musk a ainsi réalisé les plus grandes innovations dans le domaine de l’industrie spatiale et automobile, mais aussi dans celui de la production d’énergie. Avec le projet SpaceX, il s'est imposé comme le leader mondial de l’industrie des fusées et des transports dans l’espace. "Elon Musk a accompli de bonnes choses. En développant des fusées réutilisables grâce à sa compagnie SpaceX, il a secoué la NASA qui tendait à s’endormir et à se rigidifier dans sa bureaucratie", nous confiait récemment l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan.

Avec la Tesla, il a transformé la façon de construire et de vendre des automobiles. Dépassant le modèle de l’hybride qu’il estime insuffisant, il a fait un pas de plus en proposant le tout électrique. Il est évident que dans l'esprit d'Elon Musk, ’il s’agit moins de s’adapter au futur que de l’imaginer et ensuite de l’inventer. Voilà pourquoi le milliardaire semble toujours avoir un coup d’avance sur ses concurrents. Tesla Motors a ainsi coupé l’herbe sous le pied aux constructeurs automobiles. Dans ces deux domaines, et grâce à Elon Musk, les États-Unis ont pu retrouver leur position de leader. Ce n’est pas tout: le milliardaire a aussi fondé "SolarCity", une compagnie d’électricité solaire, devenue le plus grand installateur de panneaux solaires. Là encore, il a devancé des dizaines de compagnies d’électricité. Mais on pourrait aussi évoquer l’"Hyperloop", un train capable d'atteindre une vitesse de 1000 km/heure ou encore, "Neuralink", un projet qui cherche à connecter les cerveaux humains aux machines. On mentionnera aussi la "Boring Company", dont l'objectif de creuser un réseau de tunnels sous et autour des villes.

Transformer les humains en colons de l’espace, tel est explicitement le but de la vie d'Elon Musk, selon la journaliste américaine Ashlee Vance. ©NASA/Kim Shiflett

Rêves en puissance

Qui peut revendiquer un tel succès et une telle inventivité? Dans la Silicon Valley, les Zuckerberg ou les Larry Page font presque figure de novices à côté d'Elon Musk, tant leurs utopies et leurs propositions technologiques semblent manquer d’audace, face à celle du milliardaire sud-africain. Pour la plupart, c’est en effet sur le produit que viennent se greffer, par la suite, quelques vagues grandes idées sur le monde, l'humanité et le futur. Elon Musk, lui, a d’abord un rêve. Il n'est pas un simple génie de la Silicon Valley ou un chef d'entreprise performant. C’est ce rêve qui commande ses actions, oriente ses choix, guide sa vie personnelle. Il n’obéit pas à une logique financière : il est prêt à tout perdre, ou du moins, c'est ce qu'il laisse penser. Il force le respect pour ces raisons.

Elon Musk, lui, a d’abord un rêve. C’est ce rêve qui commande ses actions, oriente ses choix, guide sa vie personnelle. Il n’obéit pas à une logique financière : il est prêt à tout perdre.

Ses objectifs sont irréalistes et ses salariés le savent. Peu importe si ses discours sur la colonisation de Mars sont délirants: il possède une ligne directrice qui unit l’ensemble des gens qui travaillent pour lui dans une vision commune. Là est bien la force d'Elon Musk, son "pouvoir": "Quand Elon Musk fixe des objectifs irréalistes, harcèlent ses salariés jusqu’à l’os, il est entendu que cela se fait plus ou moins partie du programme martien. Certains salariés l’adorent pour cela. D’autres le détestent, mais lui restent étrangement fidèles à cause de son énergie et de sa motivation", écrit Ashlee Vance. "Elon Musk a créé ce qui manque à beaucoup de créateurs d’entreprise de la Silicon Valley : une vision du monde qui ait un sens." De ce point de vue, il est très différent d’un Jeff Bezos qui vient de réaliser un caprice d’enfant en s'envolant vers l’espace.

Cette vision peut aussi effrayer et, par certains côtés, présenter un aspect absurde: "Elon Musk est souvent caricaturé en super méchant, voire en personnage grotesque. Il a un côté un peu bouffon à la Lex Luthor, l’ennemi de Superman, qui se lance dans des opérations complètement délirantes avec sa fusée ridicule, un peu comme Elon Musk. On ne sait pas très bien quelles sont ses intentions. Superman et Batman, on sait où ils se situent du côté éthique, mais Elon Musk on ne sait pas très bien ce qu’il veut faire. Veut-il seulement faire plus de fric? Ce n’est pas clair. Il y a une réelle ambiguïté chez ce personnage", souligne Laurent de Sutter.

"Le meilleur de Henry Ford et de John D. Rockefeller""

Le personnage clivant d'Elon Musk est (très) loin de faire l’unanimité. L’astrophysicien Aurélien Barrau, grand défenseur de la cause écologique, l’a ainsi qualifié d’"être le plus malfaisant sur Terre", en fustigeant le dogme du solutionnisme technologique qu’il incarne. "Si Elon Musk dépense énormément d’argent dans la recherche spatiale, son but n’est pas de faire avancer la science, mais dans celui de s’enrichir en transportant des touristes sur Mars, insistait l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan. "Je ne suis pas d’accord avec son idée d’aller coloniser Mars. Si notre planète a des problèmes, la solution n’est pas d’émigrer sur Mars, mais de s’unir pour sauver la Terre." Se pourrait-il qu'Elon Musk soit un super-héros malfaisant?

"À partir des années 80, il y a eu la prémisse des Watch Men", explique Laurent de Sutter. "Ces super héros dont personne ne veut plus, que tout le monde déteste, qui essayent de se cacher, et finissent par intervenir et transformer complètement le monde parce qu’ils ont accumulé un pouvoir gigantesque. Ils finissent par détruire la moitié de la Terre pour la sauver d’elle-même. Elon Musk, lui, ne se cache pas tellement".

Si le super-héros ne fait pas l’unanimité, c’est plutôt rassurant en quelque sorte. Mais il y a quelque chose à creuser : y a-t-il de la place dans l’espace démocratique pour le super-héros?

"Le super héros doit-il faire l’unanimité?", s’interroge le philosophe Michel Dupuis, professeur à l’université de Louvain-La-Neuve. Cela voudrait dire qu’on a affaire à une loi d’essence, une forme de nécessité logique, et cela doit nous faire peur. Est-ce que la vérité doit faire l’unanimité? Si le super-héros ne fait pas l’unanimité, c’est plutôt rassurant en quelque sorte. Mais il y a quelque chose à creuser: y a-t-il de la place dans l’espace démocratique pour le super-héros? Est-ce qu’il est celui qui sature l’espace démocratique au nom de la splendeur de la vérité?" Force est de constater qu'Elon Musk est un génie habité par une quête totalement folle, qui trouve son origine dans un constat : "Il n’est pas tant un PDG aspirant à faire fortune qu’un général menant ses troupes à la victoire. Là où Mark Zuckerberg veut vous aider à partager des photos de bébés, Elon Musk veut sauver l’humanité d’une disparition accidentelle ou auto-infligée" observe Ashlee Vance.

Elon Musk semble très proche d’un Steve Jobs, cherchant à contrôler ce qui est dit sur lui, et ce même si sa communication, à la différence de Steve Jobs, est souvent très hasardeuse, capable notamment de faire vaciller les Bourses. ©EPA

Il y a aussi un véritable pessimisme chez lui : fin 2015, il a cofondé OpenAI, une association dédiée à l'intelligence artificielle afin de s'assurer qu'elle ne détruise pas l’humanité. Ce pessimisme est combattu par une énergie débordante et une croyance sans borne dans les capacités technologiques : "La vision d'Elon Musk semble réunir le meilleur de Henry Ford et de John D. Rockefeller", résume Ashlee Vance. "Le mélange harmonieux du logiciel, de l’électronique, des matériaux de pointe et de la puissance du calcul informatique, tel semble être le don d’Elon Musk. En fermant un peu les yeux, on se dit qu’il pourrait préparer, grâce à son savoir-faire, une ère de machines étonnantes et de rêves de science-fiction réalisés."

Enfant doué

Comment Elon Musk en est-il arrivé là ? Quel est son mode de pensée ? Né en Afrique du Sud, Elon Musk est passionné de science-fiction depuis toujours. Enfant solitaire et introverti, lecteur boulimique, il a créé un jeu vidéo alors qu’il était à peine âgé de 12 ans. Avec son frère, il a ensuite fondé ZIP2, start-up qui avait pour objectif d’aider les médias à se développer sur le web. C’est pourtant avec une autre idée qu’il va se faire remarquer, un peu plus tard, lorsqu’il fonde PayPal. On observe chez lui, depuis le début, un drôle de mélange: Elon Musk est un esprit scientifique auquel s’est greffée une logique entrepreneuriale extrêmement bien rodée.

Elon Musk est un esprit scientifique auquel s’est greffée une logique entrepreunariale extrêmement bien rodée.

Lorsqu’on aborde la biographie de ce genre de personnages, il faut se méfier de la réécriture de l’histoire personnelle, car, comme le rappelle Laurent de Sutter, " il n’y a pas de héros sans histoire, le héros naît toujours dans un contexte narratif, de mise en récit. De Homère, dont les histoires étaient chantées, narrées, aux super-héros des Comics ou des super-héros modernes, il faut toujours un média qui accompagnera le héros, cela peut être la lyre du barde, le parchemin, les journaux, la télé, la radio."

En ce sens, Elon Musk semble très proche d’un Steve Jobs, cherchant à contrôler ce qui est dit sur lui, et ce même si sa communication, à la différence de Steve Jobs, est souvent très hasardeuse, capable notamment de faire vaciller les Bourses. "Le héros, c’est une créature médiatique, et il n’y a que les médias qui peuvent les mettre en scène, ajoute encore Laurent de Sutter. Dans la vie on connaît tous quelqu’un, un pompier que sais-je, qui a fait quelque chose d’exceptionnel. Mais pour avoir un héros désigné, il faut qu’il y ait beaucoup de gens qui regardent, il faut un espace public vaste pour désigner le héros, et donc il faut des médias."

Super-héros malgré lui?

Au-delà de son exubérance, Elon Musk fait aussi preuve d’une sincérité et d’un naturel presque désarmant: "Je ne veux apparaître ni comme un perdreau de l’année, ni comme un suiveur de mode, ni comme un opportuniste. Je ne suis pas un investisseur. J’aime rendre réelles des technologies que je crois importantes pour l’avenir et utiles d’une manière ou d’une autre." Comment interpréter ces paroles? "Je pense qu’il ne se prend pas du tout au sérieux", analyse Michel Dupuis. "On sent bien qu’il n’est pas un clown, et c’est la force du véritable entrepreneur qui sait que tenir une entreprise, c’est toute autre chose que de jouer un rôle ou tenir des discours, comme le feraient certains intellectuels ou politiques. Si on compare à des figures comme Boris Johnson ou Donald Trump, c’est différent. La démesure d'Elon Musk n’est pas scandaleuse comme celle de Trump."

"(...) On pourrait aussi penser que c'est du bluff. Et c'est à que le soupçon peut être utile. Le super-héros n'est pas inoxydable."
Michel Dupuis
Philosophe et professeur à l'université de Louvain-La-Neuve.

Cette démesure fait-elle pour autant de lui une forme de super-héros contemporain? "Si on dit qu’il y a des hommes et femmes aujourd’hui qui nous laissent pantois, qui impressionnent par leur force, leur détermination, peut-être même leur arrogance, par leur investissement, et que l’on pose cette catégorie de super-héros, alors oui, poursuit Michel Dupuis. Mais on pourrait aussi penser que c’est du super bluff. Et c’est là que le soupçon peut être utile. Le super héros n’est pas inoxydable, il va devoir rendre des comptes sur un certain nombre de faiblesses, d’échecs."

Mais Elon Musk craint-il l’échec, reconnait-il ses faiblesses? N’est-il pas sans limites? S'il est animé d'une mission, se croit-il pour autant surhumain? Est-ce nous qui fantasmons de le voir endosser les habits de super-héros dans un monde dont le futur nous échappe? "Il y a des personnalités qui sortent de l’ordinaire, du commun, mais elles n’épousent pas nécessairement ce statut du héros, et je ne suis pas sûr qu’elles le revendiquent", conclut Michel Dupuis. "Il y a dans l’ambition entrepreneuriale, quelque chose de plus séculier, de plus laïc. La notion de héros reste, selon moi, une catégorie plus religieuse. Des personnalités comme Elon Musk ou Steve Jobs, aussi hors-normes soient-elles, n’ont pas nécessairement envie d’entrer dans cette catégorie, ce que font plus facilement les politiques ou les démagogues."

Série d'été | "Nos super-héros"

Le temps d'un été, on vous emmène dans l'univers des super héros. Non pas ceux tirés des comics, ou de l'antiquité, mais les super héros des temps modernes.

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