En Belgique, le narcotrafic atteint 30 milliards d'euros par an

Fraude fiscale, sociale, crypto devises ou encore transferts vers les Emirats Arabes Unis, le Maroc et la Turquie, investis ensuite dans l’immobilier: les milliards d’euros issus du narcotrafic sont blanchis via des canaux qui échappent à la lutte anti-blanchiment. ©REUTERS

Les revenus du trafic de drogue échappent encore souvent à la vigilance de nos systèmes de détection. Sur les 30 milliards d'euros que rapporte la cocaïne, seuls 11,5 millions ont été signalés à la Justice belge.

Personne ne peut évaluer avec certitude les montants d’argent sale qui circulent dans notre pays ni la part détectée par nos services de vigilance. Nous avons pu jeter un œil sur le dernier rapport annuel de la cellule anti-blanchiment belge. Et nous y avons découvert que l’an dernier, la cellule avait transmis à la Justice l’équivalent de plus de 1,538 milliard d’euros de transactions financières suspectes portant sur 1.065 dossiers. Ce montant correspond à ceux des années précédentes.

Nouvelle méthode

Des dizaines de secteurs et de professions sont obligés de signaler les transactions suspectes à la cellule anti-blanchiment - de son nom officiel, la cellule de traitement des informations financières. L’an dernier, elle a reçu 25.991 déclarations, soit 22% de moins qu’en 2018. Cependant, les sommes détectées ne sont pas inférieures. Ce recul s’explique surtout par la mise en place d’une nouvelle méthode de signalement par une institution financière.

Bpost a également communiqué un nombre record de transactions suspectes (1.470 contre 1.066 en 2018).

Les banques – la principale source de déclarations d’activités suspectes – ont transmis 11.237 dossiers suspects. Bpost a également communiqué un nombre record de transactions suspectes (1.470 contre 1.066 en 2018). Parmi les notaires, les déclarations battent également un record (345 déclarations contre 290 en 2018).

Un autre chiffre du rapport annuel doit cependant nous interpeller: dans les dossiers transmis à la Justice par la cellule anti-blanchiment, il n’est question que de 11,51 millions d’euros provenant du narcotrafic et répartis sur 127 dossiers. Une goutte d'eau dans l'océan au vu des dossiers transmis sur la fraude fiscale lourde (311 millions), le trafic d'armes (299 millions) et la fraude sociale (228 millions).

62 tonnes de cocaïne en 2019

La valeur marchande de la cocaïne saisie représente à elle seule plus de 3 milliards d’euros.

Ce qui interpelle aussi, ce sont les milliards d’euros de chiffre d’affaires du narcotrafic en Belgique estimés par la cellule anti-blanchiment. Le rapport se réfère aux saisies record l’an dernier dans le port d’Anvers, à savoir 61,8 tonnes de cocaïne: " Les saisies d’héroïne, de cannabis et de drogues synthétiques ont également battu des records en 2019. Les montants qui correspondent à ces saisies sont astronomiques. La valeur marchande de la cocaïne saisie représente à elle seule plus de 3 milliards d’euros. "

" Selon les estimations les plus optimistes, seuls 10% des importations seraient interceptées, ce qui porte le chiffre d’affaires annuel total de la cocaïne transitant par la Belgique à la somme astronomique de 30 milliards d’euros. Même s’il ne s’agit que d’une estimation grossière, ces chiffres sont révélateurs de l’importance des activités de blanchiment liées au trafic de drogue. "

Petits dealers et blanchiment

La valeur marchande de la cocaïne saisie représente à elle seule plus de 3 milliards d’euros.

Comment ces milliards d’euros réussissent-ils à passer à travers les mailles du filet des systèmes sophistiqués de détection des fraudes mis en place dès les années 1990? La cellule anti-blanchiment reconnaît que l’argent de la drogue peut se cacher dans d’autres dossiers, notamment de fraude sociale ou fiscale. On a par exemple identifié 151 millions d’euros dans des dossiers de " criminalité organisée ". Les sommes détectées provenant du narcotrafic viendraient d’ailleurs surtout des petits dealers et non pas du sommet des organisations criminelles.

Mais la principale raison, c’est sans doute que les milliards d’euros issus du trafic de drogue sont blanchis via des canaux qui échappent aux systèmes de détection anti-blanchiment. Entre autres via les crypto devises et les nouveaux moyens de paiement; transport de cash; sociétés-écrans actives dans des secteurs brassant beaucoup de cash; transferts vers les Emirats Arabes Unis, le Maroc et la Turquie, investis ensuite dans l’immobilier – via de nombreux détours – en Belgique ou à l’étranger; constructions diverses pour noyer l’argent sale parmi des transactions commerciales ordinaires (internationales); jeux de hasard. La liste est longue.

Si la différence entre les montants saisis et ceux qui subsistent dans la nature est surprenante, l’impact des mesures de prévention contre le blanchiment ne doit pas être sous-estimé.

Autre grand défi: les flux d’argent détectés. Entre 2010 et 2019, 633 jugements ont été prononcés sur des dossiers transmis par la cellule anti-blanchiment. Mais cela n’a abouti qu’à 308 millions d’euros sous forme d’amendes et de confiscations. En additionnant l'ensemble des montants émergés des dossiers transmis par la cellule anti-blanchiment à la Justice depuis 2010, on arrive à la somme de 13 milliards d’euros.

Si la différence entre les montants saisis et ceux qui subsistent dans la nature est surprenante, le président de la cellule anti-blanchiment, Philippe de Koster, estime que l’impact des mesures de prévention contre le blanchiment ne devrait pas être sous-estimé. En effet, la cellule anti-blanchiment partage également des informations avec d’autres services publics et joue un rôle important au niveau de la coopération internationale.

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