chronique

Entre désobéissance civile et crise politique

Politologue - UCLouvain

Frank Vandenbroucke affirme qu’il a une mission à mener à bien. Si cette mission consiste à maitriser la pandémie, celle-ci est loin d’être réussie. En revanche, elle pourrait, in fine, engendrer une crise politique et communautaire.

Le 1er mai est d’habitude l’occasion de défilés syndicaux et de discours politiques, qu’ils émanent des socialistes, des libéraux, et désormais du PTB. Cette année, on attend aussi un événement très politique, à savoir la possible réouverture clandestine de certaines terrasses.

Vincent Laborderie. ©Saskia Vanderstichele

Le milieu culturel s’est joint à cet élan de désobéissance civile. Pour comprendre ce qui joue là, il convient de bien différencier cette désobéissance d’autres formes de protestation. Ceci n’a rien à voir avec les manifestations plus ou moins classiques que l’on observe dans plusieurs pays européens depuis déjà plusieurs mois pour dénoncer les mesures de lutte contre la Covid-19.

Il ne faut pas non plus confondre cette désobéissance avec l’activité clandestine de restaurateurs ou de coiffeurs. Les risques sont en théorie les mêmes. Mais celui qui pratique la désobéissance civile en prend en réalité de bien plus grands, puisqu’il exerce cette activité répréhensible au vu et au su de tous.

La désobéissance civile est avant tout une manière de contester une règle au nom de droits supérieurs, qu’ils soient constitutionnels ou universels. Ces professions évoquent ainsi le droit au travail inscrit dans la Constitution. L’argument est bien sûr renforcé depuis que le tribunal de première instance de Bruxelles a jugé illégaux les arrêtés ministériels restreignant des libertés fondamentales, car s’appuyant sur une loi inadéquate.

Violer la loi ? Il est alors facile de répondre qu’il n’y a pas de loi, mais simplement des arrêtés ministériels.

Violer la loi ? Il est alors facile de répondre qu’il n’y a pas de loi, mais simplement des arrêtés ministériels. Reste alors l’obligation morale de ne pas relancer l’épidémie. Mais il faut noter que tant "Still standing for culture" que l’Horeca – qui souhaite ne rouvrir que les terrasses – insistent sur le peu de contaminations que ces actions devraient engendrer.

Reste la peur de la sanction. Si l’on prend le cas des restaurateurs, le risque financier est énorme, au point qu’il faut être à un niveau inédit de désespoir et de colère pour envisager d’ouvrir dans ces conditions.

Homme fort et inflexible

Comment expliquer de tels sentiments, sinon par le sentiment d’être totalement incompris ou négligé ? À cet égard, la récente communication de Frank Vandenbroucke n’aidera certainement pas. Au lieu de répondre directement aux risques de contamination et à la détresse de secteurs à l’arrêt depuis des mois, celui-ci renvoie aux 23.000 morts du Covid. Dans ces conditions, y a-t-il un dialogue possible ? Probablement pas avec celui qui cultive une image d’homme fort et inflexible, même pas impressionné par une décision de justice affirmant ni plus ni moins que l’illégalité des mesures corona.

Mais le problème ne concerne pas seulement des professions délaissées et des citoyens. En effet, la réouverture des terrasses hors du cadre légal a vu plusieurs bourgmestres affirmer qu’ils donneraient instruction à la police de ne pas fermer celles-ci.

Ce faisant, ils prenaient officieusement le parti des futurs contrevenants. Les bourgmestres en question ne gèrent pas des bourgades, puisqu’il s’est agi notamment de Paul Magnette, Maxime Prévot ou Willy Demeyer. Soit les bourgmestres des deux plus grandes villes de Wallonie et de la capitale régionale, et au passage deux présidents de parti dont le PS, premier parti francophone et de la coalition gouvernementale.

Dirigeants régionaux pris en étau

Il est encore trop tôt pour dire ce qui se passera réellement le 1er mai ni quelle sera l’attitude de ces bourgmestres le moment venu. Mais cette discordance donne bien l’impression d’une opposition entre une partie des citoyens et leurs représentants locaux d’une part, et les décisions prises en Comité de concertation d’autre part.

Le fait que la fronde ne se développe qu’en Wallonie et à Bruxelles donne un indice sur la dimension communautaire de l’affaire.

Entre les deux, on trouve les dirigeants régionaux, qui sont probablement dans la situation la plus inconfortable qui soit. Du fait de leur présence au Codeco, ils doivent en effet endosser des décisions qui sont le plus souvent définies au niveau fédéral – pour ne pas dire par le duo De Croo-Vandenbroucke.

Le fait que la fronde ne se développe qu’en Wallonie et à Bruxelles donne un indice sur la dimension communautaire de l’affaire. La gestion de la crise largement recentralisée contraste en tout cas avec des sensibilités manifestement différentes au Nord et au Sud du pays. Un tel écart peut-il perdurer durablement sans que quelque chose se brise ? Rappelons que les derniers Codeco ont été particulièrement tendus, avec une unité qui semble de plus en plus de façade (1).

Désobéissance générale et tolérée

Tous les pays européens subissent une crise économique et sociale suite aux différents confinements. Beaucoup connaissent des contestations des mesures Covid à des degrés divers. Mais il y en a bien peu qui expérimentent des tentatives aussi générales de désobéissance civile, ouvertement tolérées par des élus locaux de premier plan.

Savoir ce que ressent la population, ce qu’elle est capable de supporter, et en tenir compte dans la politique menée représente une compétence de base pour tout dirigeant public.

La maîtrise d’une épidémie et d’une crise telle que nous la traversons n’est certes pas chose aisée, et les politiques n’y sont pas particulièrement préparés. En revanche, savoir ce que ressent la population, ce qu’elle est capable de supporter, et en tenir compte dans la politique menée représente une compétence de base pour tout dirigeant public.

Dans l’interview parue la semaine dernière dans L’Echo, Frank Vandenbroucke affirmait qu’il avait une mission et qu’il la mènerait à bien. Si cette mission consiste à maitriser la pandémie de Covid-19, celle-ci est loin d’être réussie. Ainsi, alors que les effets du troisième confinement devraient se faire sentir, les hospitalisations ne diminuent pas. La faute à une partie de la population qui, lassée pour ne pas dire excédée, a décidé de ne plus suivre les consignes ?

Toujours est-il que, si le confinement ne fonctionne plus, c’est le principal outil de gestion de l’épidémie qui devient sans objet. En revanche, si la mission consistait à plonger la population belge en dépression continue, à créer une défiance envers les élus d’un niveau inédit et, in fine, engendrer une crise politique et communautaire, l’objectif est en passe d’être atteint.

(1) Cette chronique a été écrite avant le Codeco du 23 avril.

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