carte blanche

Faut-il solder les soldes?

Le processus décousu de report des soldes, et les discussions actuelles sur leur prolongation montrent l’inefficacité d’une coordination de réductions de prix organisé par le législateur.

Les soldes ont rarement été autant au cœur de l’actualité. À la fin du mois de mars déjà, soit plus de trois mois avant le début des soldes, le ministre des Classes moyennes, des indépendants et des PME se déclarait favorable à leur report.

La suite est connue. Les soldes ont été reportées en Belgique, mais voyant leurs clients traverser les frontières, certains commerçants ont demandé de les anticiper. Des voix se sont ensuite élevées pour les prolonger, afin d’écouler les stocks et laisser les clients profiter pleinement du plaisir retrouvé d’arpenter les magasins à deux.

Les soldes sont chez nous une institution protégée par la loi. En réalité, c’est surtout la possibilité de pratiquer des promotions pendant le mois précédant les soldes (ou de vendre à perte) qui est strictement réglementée. Par contre, à quelques exceptions près, il n’est pas interdit à un magasin de pratiquer des prix soldés en dehors du mois précédant la période officielle des soldes. Depuis au moins une décennie, la Commission européenne et l’OCDE notamment plaident pour un assouplissement de ces règles. Mais pourquoi diable, nous direz-vous, veulent-ils priver les consommateurs des prix bas des soldes et les indépendants d’une opportunité d’écouler leurs stocks?

"Eh oui, chers consommateurs, alors que le législateur interdit à juste titre les ententes sur les prix, il restreint deux mois par an une concurrence sur les prix. Vous suivez la logique?"
Alexis Walckiers et Olivier Body
Economistes à l’Autorité belge de la concurrence et enseignants à l’Université libre de Bruxelles

Ce ne sont évidemment pas les prix bas qui sont dans le collimateur. Au contraire, le viseur est braqué sur les périodes d’attente – à savoir le mois précédant les soldes, pendant lesquelles les magasins ne peuvent pas baisser leurs prix. Eh oui, chers consommateurs, alors que le législateur interdit à juste titre les ententes sur les prix, il restreint deux mois par an une concurrence sur les prix. Vous suivez la logique?

Du pain bénit pour le commerce électronique

Il est indéniable que les commerçants connaissent depuis la mi-mars une situation économique très difficile. Ils espéraient profiter pleinement de cette période d’attente bénie à la sortie du confinement, pour tenter d’éponger leurs pertes. Cependant, au lieu de payer le prix plein en Belgique, de nombreux clients ont préféré bénéficier des soldes à l’étranger.

Les magasins situés à l’extérieur de nos frontières ne sont pas les seuls à échapper à cette législation d’un autre temps. Les plateformes digitales se frottent également les mains. Après avoir profité pleinement du confinement pour convertir des clients au commerce électronique, ils ont eu un mois supplémentaire pour transformer l’essai, grâce au lobby des représentants des commerçants. Ainsi, de la même façon que les cartels peuvent être déstabilisés par des concurrents ne respectant pas l’entente, les magasins étrangers et le commerce électronique sont un caillou dans la chaussure des détaillants belges, en particulier ceux très exposés à cette concurrence.

Quelle alternative?

Il nous semble que le processus décousu de report des soldes, et les discussions actuelles sur leur prolongation montrent l’inefficacité d’une coordination de réductions de prix organisé par le législateur.

Cette vaste coordination de nombreux secteurs du commerce de détail, à travers tout le pays n’a-t-elle pas vécu son temps? L’objectif poursuivi par la loi d’offrir aux consommateurs des réductions de prix claires et transparentes pendant les soldes est louable, mais est-il encore d’actualité? Rien ne semble indiquer que ce problème est moins présent en Belgique qu’à l’étranger, où les réductions de prix sont moins encadrées. Les commerçants peuvent évaluer eux-mêmes si leurs clients sont attirés par les prix pratiqués dans les pays voisins – un attrait qui doit être plus prononcé à proximité de la frontière du pays qu’en son centre. De même, les magasins qui sont plus exposés à la concurrence du commerce électronique devraient pouvoir avoir les coudées plus franches pour répondre au Black Friday américain et à la journée du célibataire en Chine.

Nous sommes convaincus qu’avec l’avènement du commerce électronique et les sérieuses difficultés que connaît le commerce de détail suite aux mesures prises pour lutter contre le coronavirus, ce secteur de l’économie, important pourvoyeur d’emplois, élément structurant de nos villes, et aux enjeux riches et variés, ne peut pas se permettre que l’on continue à prendre des décisions sans une analyse sérieuse et objective de ses besoins au préalable. Cette analyse gagnerait en particulier à montrer la diversité des intérêts des différentes branches du secteur.

Alexis Walckiers et Olivier Body
Economistes à l’Autorité belge de la concurrence et enseignants à l’Université libre de Bruxelles

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