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interview

François-Xavier Oliveau (Initiative & Finance): "Notre système actuel produit un État Léviathan"

©HANNAH ASSOULINE

Associé d’Initiative & Finance, François-Xavier Oliveau accompagne les entreprises dans leur transition écologique. Il contribue à la réflexion de plusieurs think tanks sur les interactions entre technologie, économie et société. Dans son dernier ouvrage*, il pointe un paradoxe : nos sociétés sont entrées dans "l'ère de l'abondance", car "il n’y a plus de limite à la capacité de produire tout ce dont nous avons besoin". Mais cette abondance génère de multiples crises.

Nos sociétés sont entrées dans l’"ère de l’abondance". Que voulez-vous dire par là ? 

Simplement que la capacité d’offre excède désormais la demande. C’est très nouveau. Pendant des millénaires, les capacités de produire étaient limitées, et l’économie avait pour rôle de gérer des ressources rares, essentiellement le capital et le travail. Les progrès incessants depuis la révolution industrielle nous ont fait basculer dans un autre monde : il n’y a plus de limite à la capacité de produire tout ce dont nous avons besoin. Nous avons aujourd'hui la possibilité de pourvoir aux besoins de l’humanité.

"La crise environnementale est une conséquence directe de notre consommation et de cette abondance."

Vous montrez que cette abondance génère des crises: environnementale, monétaire, dans le monde du travail... Ces crises doivent-elles être affrontées simultanément ou la crise environnementale doit-elle aujourd’hui devenir la priorité absolue ?

La crise environnementale est en effet une conséquence directe de notre consommation et de cette abondance. Elle nécessite d’être résolue de manière urgentissime. Mais il faut aussi avancer en parallèle sur la crise monétaire qui produit beaucoup d’inégalités. Il est difficile de résoudre l’une sans l’autre, comme l’a illustré la crise des gilets jaunes en France. Les solutions sont en réalité complémentaires.  

"L’enjeu est désormais de continuer à profiter de l’abondance en faisant disparaître ses effets néfastes sur l’environnement."

Est-il possible de maintenir cette situation d'abondance tout en sauvant la planète ?

Etonnamment, nous craignons toujours la rareté des ressources, la disparition du pétrole ou de certains métaux, par exemple. Pourtant, nous les avons rendues abondantes. Leur prix baisse sans discontinuer depuis des décennies. Sur le plan minier et énergétique, les ressources disponibles sont objectivement largement supérieures à nos besoins. Le progrès technologique nous donne accès à une abondance de ressources toujours moins chères. C’est bien leur surconsommation qui nous menace, et non leur rareté.

L’enjeu est désormais de continuer à profiter de l’abondance en faisant disparaître ses effets néfastes sur l’environnement, à commencer par les émissions de gaz à effet de serre qui produisent le réchauffement climatique. Heureusement, nous avons aujourd’hui de plus en plus les moyens technologiques pour résoudre ces problèmes, et ces solutions sont de moins en moins chères. Le dernier rapport du GIEC le rappelle d’ailleurs, en insistant notamment sur les technologies de capture du carbone.

"La décroissance ne me semble ni nécessaire ni souhaitable. Du reste, six milliards d’humains rêvent de notre abondance et comptent bien, légitimement, y accéder."

La solution de la décroissance représente donc une impasse, selon vous ?

Je ne suis pas un partisan de la croissance à tout prix, mais la décroissance ne me semble ni nécessaire ni souhaitable. Du reste, six milliards d’humains rêvent de notre abondance et comptent bien, légitimement, y accéder. Il s’agit de rendre l’abondance soutenable grâce au progrès technique. Les solutions "vertes" demeurent aujourd’hui encore souvent plus couteuses que des solutions traditionnelles, mais ce surcoût diminue très vite.  Les batteries ou les panneaux photovoltaïques, par exemple, ont vu leurs coûts divisés par 10 en dix ans. Dans les prochaines années, on devrait voir une explosion de ces solutions durables. Une fiscalité environnementale bien pensée, se substituant notamment à des taxes existantes, accélérerait leur adoption.

"On travaille de moins en moins au cours d’une vie. Et l’économie va avoir de plus en plus de mal à rémunérer correctement le travail, car de plus en plus de travaux sont réalisables par la machine, mieux, plus vite et moins cher."

La technologie a aussi un impact important sur le travail. Certains annoncent, de façon tonitruante, la " fin du travail ". Vous partagez ce constat ?

Non, je ne pense pas que le travail va disparaître, tout simplement parce que nous avons fondamentalement envie et besoin de travailler. En revanche, je constate la baisse du temps de travail au cours des siècles. Parce que nous travaillons à plein temps, nous avons l’impression de travailler autant que nos aïeuls. Mais il n’y avait autrefois ni week-end, ni retraites, ni vacances et peu d’études longues. Au début du XIXe siècle, on travaillait 70 % du temps éveillé ; aujourd'hui, le chiffre est de 12 à 14 % selon les pays. C’est un fait : on travaille de moins en moins au cours d’une vie. Et l’économie va avoir de plus en plus de mal à rémunérer correctement le travail, car de plus en plus de travaux sont réalisables par la machine, mieux, plus vite et moins cher. Cette tendance, qui dure depuis deux siècles, s’accélère encore.

Dans ce contexte, comment envisager la redistribution des richesses ?

C’est l’enjeu des années qui viennent. Comment distribuer des richesses de plus en plus produites par le capital ? Je crois que travail et revenu vont diverger de plus en plus. Au cours d’une vie, le temps de travail non rémunéré - activités domestiques, éducation et soin des enfants - est d’ailleurs déjà supérieur au temps de travail rémunéré. La rémunération ne sera donc plus forcément liée à un travail. Un revenu indépendant du travail sera probablement essentiel pour redistribuer l’abondance. Sans remplacer le travail, il fournira un complément de revenus à ceux dont le travail ne pourra plus être correctement rémunéré par le marché.

"Je vois le revenu universel comme une solution à un problème économique."

Vous justifiez donc le recours au revenu universel d’un point de vue strictement économique ? 

Tout à fait. Je vois le revenu universel comme une solution à un problème économique. Il permet de distribuer la richesse et soutenir la consommation dans un monde où la part du capital augmente dans la création de richesses. Le revenu universel ne s’oppose par au travail, bien au contraire : en distribuant du pouvoir d’achat, il stimule l’offre de services de proximité, peu remplaçables par la machine.

"Il serait beaucoup plus logique de créer une monnaie permanente, non remboursée."

Vous envisagez aussi un tout autre rôle pour les banques centrales. Selon vous, elle devrait verser de l’argent directement au citoyen. Pourquoi imaginer cette formule pour le moins iconoclaste ?

Le mécanisme de l’abondance, c’est la baisse des prix, la capacité à produire toujours moins cher. Aujourd’hui, cette déflation s’accélère avec la révolution technologique et numérique. Malgré leurs efforts, les banques centrales ne parviennent pas à compenser cette baisse et atteindre leur objectif d’inflation. En outre, elles utilisent l’outil de la dette, une monnaie temporaire destinée à être remboursée. Nous tentons ainsi de compenser une déflation permanente par une monnaie provisoire : c’est absurde !

La conséquence est inéluctable: le temporaire devient définitif, et la dette ne cesse d’augmenter. En réalité, il serait beaucoup plus logique de créer une monnaie permanente, non remboursée. À nouveau, c’est une solution très pragmatique: tous les mois, les banques centrales envoient un chèque aux personnes dont le montant dépend uniquement du niveau de l’inflation. Il s’agit donc d’un dispositif monétaire et non fiscal. Ce "dividende monétaire" matérialise la valeur économique créée par la baisse des prix.

«Le problème de la dette n’est pas tant financier que social et politique. La défaillance de nos outils monétaires a ainsi un impact démocratique très préoccupant.»

Mais nous n’allons pas vraiment dans ce sens-là… Et la crise sanitaire n’a rien arrangé : la dette explose. Faudrait-il l’annuler ?

Ce serait une solution temporaire : la dette se reconstituerait après, mécaniquement. En outre, annuler la dette, c’est donner un pouvoir considérable aux États, en créant directement de l’argent à leur profit. Mieux vaut créer de l’argent pour les gens plutôt que pour les États.

Notre système actuel produit un État Léviathan, qui s’endette à bon compte sans avoir à rembourser. D'autre part, la monnaie-dette est extrêmement inégalitaire, comme nous l’avons vu pendant la crise : les valeurs des actions et de l’immobilier ont monté considérablement parce qu’on a créé beaucoup de dette, au profit des détenteurs de ces actifs.

Le problème de la dette n’est donc pas tant financier que social et politique. La défaillance de nos outils monétaires a ainsi un impact démocratique très préoccupant. Je m’inquiète par exemple des conséquences des aides distribuées pendant la crise. Certaines entreprises ne pourront pas les rembourser : l’Etat voudra-t-il alors les convertir en capital ? Il y a là un risque de nationalisation latente. En tous les cas, ce mécanisme de création monétaire donne à l’État un pouvoir considérable. Et ça ne s’arrêtera pas à la fin de cette crise.

*La crise de l'abondance, François-Xavier Oliveau, Éditions de l’Observatoire, 320 p., 20 €

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