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Fraudes à l'investissement, l'enquête impossible

Pour le parquet et la FSMA, le "produit-phare" de la fraude à l’investissement est aujourd’hui la plateforme de trading en ligne. ©AFP

Le nombre de signalements de victimes de fraudes à l’investissement a bondi de 30% en un an. Retrouver l'argent envolé est généralement mission impossible.

Ce devait être l’investissement d’une vie de travail. Jean (un prénom d’emprunt), un Bruxellois d’une soixantaine d’années, et ses trois collègues, cofondateurs d’une entreprise française active dans l’événementiel, arrivaient en fin de carrière. Ils ont vendu leur boîte contre une dizaine de millions d’euros. Le pactole hérité d’une première vie de labeur. Reste alors à réussir la seconde.

Les quatre amis se creusent les méninges: pas question de tout claquer dans des futilités, ils décident de se lancer dans l’humanitaire, en Afrique. Et ils se prennent au jeu. Les besoins en argent sont importants. Donc, plutôt que de tout investir, ils décident de faire travailler un peu leur argent pour financer les projets à venir.

World Cryptos et son trader principal étaient déjà sur la liste noire des autorités.

Ils prennent attache, en 2016, avec une société de trading sur le marché des cryptomonnaies, appelée World Cryptos. Voici la faute originelle.

"À chaque fois, le rendement était bon"

En effet, World Cryptos et son trader principal étaient déjà sur la liste noire des autorités. Se présentant au téléphone sous le nom de "Laurent Nabet", l’homme proposait des taux délirants – entre 10 et 20% – contre 7% des gains.

Pas nés de la dernière pluie, les quatre entrepreneurs s’entourent tout de même de précautions, demandent l’imprimatur d’un informaticien pour vérifier que le site internet de World Cryptos est crédible: c’est oui. Pendant des mois et des mois, ce "Laurent Nabet" parvient à tromper la vigilance des quatre amis. Ces derniers investissent quelques milliers d’euros. Puis un peu plus. Jusqu’à 50.000 euros. "À chaque fois, le rendement était très bon", se souvient Jean.

Comme un chat jouant avec une souris, le faux trader remplit ses faux clients d’espoir. Puis, il leur donne le coup de patte fatal: il leur propose l’équivalent "crypto" d’une introduction en bourse, une ICO (initial coin offering) de la messagerie cryptée Telegram. Ticket d’entrée à 500.000 euros. Totalement en confiance, les investisseurs y vont. Ils mettent 1,3 million d’euros.

"On ne se fait pas d’illusions, on ne récupèrera probablement rien de ce que ces voyous nous ont volé après nous avoir manipulés."
"Jean"
Victime d'une fraude à l'investissement

Quelques minutes plus tard, ils passent un coup de fil à "Laurent Nabet". Pas de réponse. Nouvelle tentative: toujours rien. Une heure passe, ils comprennent qu’ils viennent de se faire avoir. La plainte à la police n’y fera rien. Tout l’argent a disparu, comme le trader et son patron. Trois ans plus tard, l’instruction judiciaire, ouverte au sein du cabinet du juge bruxellois Michel Claise, n’a pas abouti à grand-chose.

Contacté par téléphone récemment, Jean confirme que l'affaire patine. "On a réussi à obtenir que la banque britannique qui a effectué les transferts frauduleux de notre argent nous donne des informations. C’est une avancée. Car la banque a commis une grosse erreur en acceptant un ordre de versement sur lequel figurait un faux nom. Mais on ne se fait pas d’illusions, on ne récupèrera probablement rien de ce que ces voyous nous ont volé après nous avoir manipulés."

Après avoir ressenti un puissant sentiment d’humiliation, bien légitime, Jean dit aujourd’hui, trois ans après les faits, "être apaisé. Si le dossier avance, tant mieux. Si non…"

+30%
Entre 2019 et 2020, le nombre de signalements de fraudes à l'investissement auprès de la FSMA a augmenté de 30%.

Boom des fraudes

Jean et ses trois camarades sont loin d’être des exceptions dans le monde des victimes de fraudes à l’investissement. Il est impossible de connaître le vrai nombre de personnes escroquées. Beaucoup d’entre elles n’osent même pas déposer plainte, par sentiment de honte de s’être fait berner. Pourtant, selon la FSMA, l’autorité des marchés financiers, le nombre de signalements ne fait qu’augmenter.

En 2020, elle a dénombré 1.555 signalements de ce type, 30% de plus qu’en 2019, une année qui avait déjà vu les signalements progresser de 50% par rapport à 2018. "Cela s’explique notamment par le fait que les consommateurs s’adressent de plus en plus souvent à la FSMA, car nous communiquons beaucoup sur les fraudes à l’investissement", assure Mathieu Saudoyer, porte-parole adjoint de la FSMA. En 2021, les chiffres continuent à grimper, avec 551 signalements de ce type de fraudes au premier trimestre.

Mutations à grande vitesse

Les fraudes à l’investissement consistent en une escroquerie visant à dépouiller un investisseur de ses biens en lui promettant des rendements généralement mirobolants. Vieilles comme le monde, ces fraudes ont cependant cette particularité de muter à grande vitesse. Ainsi, il y a plusieurs années, on connaissait énormément de fraudes à l’investissement dans les diamants, puis dans l’or. Ensuite, vinrent les cryptomonnaies ou encore les parkings.

"Derrière les différentes fraudes à l'investissement, il s'agit souvent des mêmes réseaux qui sont à l’œuvre."
Mathieu Saudoyer
Porte-parole de la FSMA

Depuis plusieurs mois, ce sont les plateformes de trading frauduleuses qui ont le vent en poupe. Ainsi, sur les 551 signalements reçus par la FSMA au premier trimestre 2021, 241 concernent ces plateformes de trading.

"Elles proposent toutes sortes de produits, dont des cryptomonnaies, des CFD, des produits Forex. Il s'agit souvent, derrière, des mêmes réseaux qui sont à l’œuvre", poursuit Mathieu Saudoyer. La FSMA estime qu'entre mai 2019 et décembre 2020, les investisseurs des seules plateformes de trading frauduleuses ont ainsi perdu plus de 18,5 millions d'euros.

Traitement des dossiers

Quand la FSMA identifie des escroqueries, elle contacte directement le parquet concerné - il s'agit, la plupart du temps, de celui de Bruxelles - afin qu’il ordonne le blocage de l’accès au site internet frauduleux.

Au parquet de Bruxelles, c’est le service "ecofin" qui est à la manœuvre dans ces dossiers. La substitute du procureur du Roi Marie-Astrid Dembour reconnaît que le phénomène est en croissance, et que les moyens judiciaires actuels incitent à renforcer la prévention et l’information, tout à fait capitales dans le cadre de ce genre de délits.

"La plupart du temps, l'argent part tout de suite à l'étranger et il est très compliqué de le récupérer."
Marie-Astrid Dembour
Substitute du procureur du Roi de Bruxelles

"Nous avons bien moins de dossiers de fraudes à l’investissement que de dossiers de phishing, mais ils concernent en général des montants exorbitants. La plupart de ces affaires débutent par des offres de service non sollicitées, par téléphone ou internet. Ceux qui tombent dans le piège ne sont pas idiots, mais ils font face à des gens très bien organisés, aguerris aux techniques d’ingénierie sociale (mise en confiance par une façade professionnelle convaincante, arguments propres au profil de la victime étudié, notamment, via l’open source,  installation d’une pression induisant une 'FOMO' (fear of missing out)", insiste la coordinatrice de la "fraud team" du parquet.

Les "recovery rooms", un dernier clou dans le cercueil

Les fraudeurs sont d’autant mieux organisés qu’il existe aujourd’hui des "recovery rooms", c’est-à-dire des complices des escrocs qui proposent leurs services fictifs à ceux qui viennent de se faire arnaquer, contre 10% du montant perdu, plantant ainsi le dernier clou dans le cercueil des victimes.

Marie-Astrid Dembour confirme que le "produit-phare" de la fraude à l’investissement est aujourd’hui la plateforme de trading en ligne, dont les rendements sont facilement promis, mais sans lendemain, et d'autant plus attractifs qu’éloignés de la rentabilité économique des placements traditionnels.

"Gardez votre esprit critique face à une sollicitation virtuelle 'tirée à quatre épingles' autant que face à un bonimenteur dans la rue."
Marie-Astrid Dembour
Substitute du procureur du Roi de Bruxelles

Le travail de la justice existe bel et bien et certains dossiers aboutissent. "Il y a des auteurs derrière les verrous, des condamnations. Mais la plupart du temps, l'argent part tout de suite à l'étranger et il est très compliqué de le récupérer", regrette la magistrate.

Miser sur la prévention

S'il est presque impossible de retrouver l'argent envolé, le principal objectif de la FSMA et du parquet est donc la prévention. "Gardez votre esprit critique face à une sollicitation virtuelle 'tirée à quatre épingles' autant que face à un bonimenteur dans la rue. Et si vous avez un doute, contactez la FSMA", résume Marie-Astrid Dembour. Il faut, plus que jamais, garder à l'esprit que l'espoir d'un rendement certain à 10% est toujours illusoire.

Pourquoi la cryptomonnaie attire les maîtres-chanteurs

En mesurant la vitesse à laquelle les flux de monnaie fiat se transforment en monnaie virtuelle, on réalise aisément que les requins de la crypto ont un immense océan d'opportunités pour agir.

Exemple avec le bitcoin, la cryptomonnaie la plus connue. La valeur totale des bitcoins en circulation dépasse, depuis février, les 1.000 milliards de dollars. Un an plus tôt, la capitalisation du bitcoin butait contre les 200 milliards. Autrement dit, plus de 800 milliards de dollars ont été transformés en bitcoin ces douze derniers mois. En bourse, seule une poignée d’entreprises arrive à avoir une capitalisation aussi importante que le bitcoin. À titre de comparaison, il faudrait mettre Walmart, Nike, Coca-Cola et McDonald's ensemble pour arriver à une capitalisation boursière équivalente.

Au total, la capitalisation du marché de toutes les monnaies virtuelles se rapproche actuellement des 2.500 milliards de dollars, contre 1.000 milliards au début de l'année, selon les données compilées par CoinMarketCap, une plateforme qui suit plus de 9.000 monnaies du genre.

Si le bitcoin domine les échanges avec plus de 40% du gâteau des cryptos, l'ether (19% du marché) gonfle à vue d'œil. Il flirte avec les 465 milliards de dollars.  Pour rappel, il a dépassé les 200 milliards pour la première fois de son histoire... il y a quelques mois à peine. À l'échelle de la Bourse de Bruxelles, l’ether serait de loin de plus grand sociétaire du Bel 20 derrière AB InBev et ses 150 milliards de dollars de capitalisation boursière. S.N

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Le résumé

  • Le nombre de signalements de la part de victimes de fraudes à l'investissement ne cesse d'augmenter d'année en année.
  • Une victime raconte à L'Echo l'engrenage fatal, jusqu'à la perte de 1,3 million d'euros.
  • Face à des escrocs agissant le plus souvent de l'étranger, la FSMA et les autorités judiciaires misent sur la prévention.

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