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interview

Frédéric Dabi (Ifop): "Les jeunes se méfient davantage de l'État que de l'entreprise"

Avec les marches pour le climat, les jeunes veulent entrainer les anciennes générations dans leur combat. ©BELGA

La jeunesse qui a grandi avec les réseaux sociaux nourrit une vision très différente des ainés au sujet de la diversité, du climat, des religions, mais aussi de l'entreprise.

Frédéric Dabi est directeur général d’opinion de l’Ifop, institut de sondage basé à Paris. À l’occasion d’un grand sondage réalisé auprès des 18-30 ans en 2021, il observe une véritable fracture générationnelle. Cette jeunesse qui a grandi avec les réseaux sociaux se montre tolérante en matière de mœurs et de religion, mais aussi intransigeante sur l’égalité et le climat. C’est ce que certains appellent la culture "woke" importée des États-Unis. À partir de son livre "La fracture", Frédéric Dabi explique les causes et les implications de cette révolution des mentalités.

Y a-t-il eu des moments de basculement qui ont permis l’avènement de ce nouveau courant idéologique, comme l’affaire Weinstein ou le meurtre de George Floyd, par exemple?

Il y avait déjà un terreau propice, selon moi. La génération des indignés permanents, qui voient la société comme productrice systémique de discriminations, était déjà bien visible. L’affaire George Floyd n’a fait qu’accélérer le processus. Nous vivons une sorte d’américanisation de notre société, notamment à travers l’attention portée aux minorités et à travers la méfiance à l’égard de l’État.

La jeunesse européenne est-elle entièrement acquise à la culture "woke" importée des États-Unis ou s’agit-il plutôt d’une minorité agissante pas réellement représentative?

La jeunesse européenne n’est pas majoritairement "woke" mais elle adhère assez bien à deux piliers du "wokisme" que sont, d’une part, la défense des minorités, qu’elles soient ethniques, religieuses ou sexuelles et, d’autre part, le rejet des inégalités et des injustices.

Certains partis, comme EELV en France, tentent d’opposer les "boomers" et les jeunes générations. S’agit-il d’une stratégie payante?

Jusqu’ici, cela s’est avéré être une polarisation artificielle et finalement peu rentable. Dans les années soixante, il y avait une guerre des générations au sujet de la libération des mœurs, du statut de la femme, etc. Aujourd’hui, c’est plutôt une certaine indifférence entre les générations qui prévaut. Les jeunes incriminent plutôt la classe politique que l’ancienne génération qu’ils souhaitent au contraire entrainer dans leurs combats.

Entre "boomers" et la génération Greta, où faut-il positionner les Gilets jaunes?

Il y a, en effet, chez les 25-35 ans des gens qui galèrent et qui sont en colère parce que le travail ne paie plus comme avant. Étant davantage préoccupés par les fins de mois que par la fin du monde, ils ne se retrouvent pas dans la génération Greta. Les deux groupes ont cependant en commun de ne plus croire en la capacité du politique d’améliorer la société.

Vous observez auprès de la jeunesse une manière très particulière d’appréhender le fait religieux, qui tranche avec celle qui prévaut auprès du reste de la population.

La jeunesse éprouve des difficultés à distinguer la critique autorisée d’un dogme religieux et l’interdiction de discriminer une communauté. Pour le dire autrement, la confusion entre critique d’une religion et racisme est devenue totale.

La défense de la laïcité est-elle devenue un combat d’arrière-garde?

Je suis assez frappé par la façon dont les jeunes et le grand public considèrent la laïcité. Pour les uns et les autres, les mots ne veulent plus dire la même chose. Chez les plus de 40 ans, la laïcité, c’est d’abord la séparation du politique et du religieux. Chez les jeunes, la laïcité, c’est assurer une égalité de traitement entre les religions. Cette nouvelle génération n’est pas Charlie.

Comment expliquer que l’entreprise inspire davantage confiance que l’État? Le capitalisme et les jeunes n’ont pourtant pas toujours fait bon ménage.

Les jeunes distinguent l’entreprise et le capitalisme. Ils ne jugent pas le monde de l’entreprise globalement. Les petites entreprises bénéficient toujours d’une bonne réputation auprès de la nouvelle génération, contrairement aux grands groupes qui agissent comme un repoussoir. Les jeunes se méfient de toute façon davantage de l'État que de l’entreprise. Par contre, si l’entreprise échappe en partie au moins à la critique des jeunes, ceux-ci lui assignent des missions qui sortent de son champ d’activité, comme la préservation de la nature ou l’inclusivité. Au niveau micro, les jeunes ne séparent plus autant que leurs ainés vie professionnelle et vie privée. L’entreprise est vue comme une source d’épanouissement, les collègues sont souvent aussi des amis, ce qui explique par ailleurs une certaine méfiance à l’égard du télétravail qui arrange surtout les ainés.

«La fracture», Frédéric Dabi, éd. Les Arènes, 280 pages, 19,90 euros

Les phrases-clé

  • "Nous vivons une sorte d’américanisation de notre société."
  • "Les jeunes assignent à l’entreprise des missions qui sortent de son champ d’activité, comme la préservation de la nature ou l’inclusivité."
  • "La confusion entre critique d’une religion et racisme est devenue totale."
  • "L’entreprise est vue comme une source d’épanouissement, les collègues sont souvent aussi des amis."

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