interview

Georges-Louis Bouchez (MR): "Je suis libre. Je ne supporte pas qu'on me force la main"

©Kristof Vadino

Mister Nobody sur la scène politique nationale il y a un an, Georges-Louis Bouchez est désormais omniprésent, incontournable. Le président du MR a le chic pour se rendre visible et… s’attirer les critiques: grande gueule, égocentrique, clivant, imprévisible. Mais au fond, qu’est-ce qu’il a sous le capot, le bolide du MR? Interview-promenade.

On avait envie de voir Georges-Louis Bouchez, pas pour une énième interview politique, mais pour tenter de comprendre ce qu’il a dans le ventre. On lui a proposé de faire ça en marchant, à lui de choisir le lieu. Une seule condition: on prend le temps.

GLB nous a donné rendez-vous chez lui. A Mons, en bordure du centre-ville. Il dort ici un jour sur deux, l’autre nuit c’est dans son appart de fonction à Bruxelles, au siège du parti. Tiré à quatre épingles, cravate-pochette, il sort tout en clôturant un appel téléphonique. Il va vraiment marcher avec ces chaussures vernies? "Oui, je sais mais j’ai un rendez-vous avec la FEB après, j’ai envie d’être clean."

Il n’est que 8h30 mais sa journée est lancée depuis longtemps. Il a fait ses pompes et ses abdos comme tous les matins, puis a enchaîné les coups de fil. Il range son smartphone. "Je suis à vous."

Il jette un œil sur sa rue, des maisons ouvrières alignées dans le soleil du matin. "Vous avez vu, j’habite un quartier luxueux. Grosse villa quatre façades, le vrai bon libéral quoi! C’est pour ça que je me marre quand j’entends ces bobos bien-pensants donner des leçons et m’expliquer qu’il faut consommer moins. Ben oui, c’est plus simple quand on a déjà tout… "

Pas besoin de tour de chauffe, GLB est déjà bouillant.  

"Quand j'étais gamin, je voulais être soit Premier ministre, soit champion du monde de Formule 1. Champion de F1, j'ai oublié. Premier ministre, on ne sait jamais..."

"Quand j'étais gamin, je voulais être soit Premier ministre, soit champion du monde de Formule 1", entame-t-il sans attendre la première question. "Champion de F1, j'ai oublié. Premier ministre, on ne sait jamais..."

Il enchaîne. "Je conçois l'engagement politique comme celui d'un sportif de haut niveau. C’est une affaire de rigueur. Si tu veux être champion du monde de Formule 1, tu ne peux rien laisser au hasard. L'entraînement, la diététique, la technique. C'est pour ça que je suis fan de Formule 1: il n’y a pas de place pour l’improvisation, tout se joue dans le détail."

"J'ai un côté très maniaque"

D’accord. Mais lui, ne serait-il pas plutôt du genre impulsif? Il se marre. "Moi, impulsif? Jamais. J’aime quand les choses sont nettes, carrées. Je n’aime pas quand ça bave. Quand on fait une proposition politique, on doit savoir très exactement pourquoi on la fait, on doit être préparé, nickel. Je suis comme ça en privé aussi. J'ai un côté très maniaque. Quand je me lève le matin, je fais toujours tout dans le même ordre. Je ne cherche jamais ma montre ou mes clefs de voiture, tout est toujours au même endroit. C’est comme ça depuis toujours. Quand j’étais gosse, je rangeais mes maquettes de Formule 1 au millimètre."

"Mon père a passé une grosse partie de sa vie à payer des dettes. Mais sans jamais se plaindre ni baisser les bras. C'est lui qui m'a appris qu'il y a toujours moyen d'avancer."

On passe devant la maison de ses parents. "Ils ont ramé dans la vie", précise leur fils unique. Il évoque les galères de son père, indépendant, vendeur et réparateur de TV-vidéo. "Au début, ça cartonnait, c'était l'époque où tout le monde s'équipait de la télé couleurs. A la fin des années 80, ça a commencé à être plus dur, avec la concurrence des grandes surfaces. Son business n'a cessé de se réduire mais, au lieu de baisser les bras, il a toujours essayé de rebondir: avec le GSM, les antennes paraboliques, etc. Jusqu'au 1er septembre 1998, jour où il a fermé son commerce pour ne pas tomber en faillite. Mon père a passé une grosse partie de sa vie à payer des dettes. Mais sans jamais se plaindre ni baisser les bras. C'est lui qui m'a appris qu'il y a toujours moyen d'avancer."

Et sa mère? "Ma mère, c’est l’amour inconditionnel. Quand ton père est pour toi une source d'inspiration et que ta mère te donne un amour inconditionnel, tu es bien lancé dans la vie..." 

Enfant du Borinage, il a grandi en terres socialistes. "Je suis né à Frameries, j’ai grandi à Colfontaine, puis à Quaregnon et à Mons. Tout dans mon enfance aurait dû me conduire au PS."

"Tout dans mon enfance aurait dû me conduire au PS."

Mais à vingt ans c’est le PRL qu’il rejoint. "Je suis devenu libéral parce que j'ai vu ce que donnait le socialisme. Je vis dans une région où les gens votent majoritairement socialiste d'élection en élection, sans que la région ne se développe. Ça me fait penser à la phrase de Jean Gol: les socialistes, ils aiment tellement les pauvres qu'ils en fabriquent. C'est ce que j'ai vu. J'adore ma région, je veux qu'elle se développe. Je n’aurais jamais pu adhérer à un parti qui a une responsabilité colossale dans son non-développement." 

A gauche, l’école primaire des Canonniers, là où son papa le déposait le matin "dans sa camionnette pourrie. Quand j’étais gosse, je rêvais d’avoir une voiture comme tout le monde, une berline." 

"Je suis devenu libéral parce que j'ai vu dans ma région ce que donnait le socialisme."

Maintenant, il l’a sa berline, il a même l’option chauffeur. "J’ai choisi une voiture qui a de la gueule, mais je précise qu’elle coûte bien moins cher que d'autres dans le paysage politique. Je ne dirai pas combien mais…"

Tiens, à propos. C’est important, l’argent? "Je m'en fous. Je sais ce que c'est de ne pas en avoir et je préfère ne plus revivre ça. Mais ce n'est pas du tout un moteur chez moi. L'argent est le vecteur de la liberté. Par contre, si tu fais du fric une fin en soi, il te rend esclave."

"Je sais ce que c'est de ne pas avoir d'argent et je préfère ne plus revivre ça. Mais si tu fais du fric une fin en soi, il te rend esclave."

D’où vient ce côté clinquant alors? "J’aime ce qui est beau." Il lève le bras gauche pour dévoiler une montre, disons, peu discrète. "On me dit que j’ai une montre de frimeur. Eh ben oui, j’ai une belle montre. Pas quinze, une. C’est un cadeau pour mes trente ans. Mais elle a un sens. C’est la Tag Heuer Monaco, celle que portait Steve McQueen dans le film ‘Le Mans’. Pour moi, c’est mythique!"

A droite, le bureau qu’il occupait quand il était échevin des Finances. Il en a été délogé un jour d’avril 2016, lorsqu’Elio Di Rupo, le maître de Mons, a décidé de casser la majorité PS-MR. Quatre jours plus tôt, GLB avait perdu son poste de député wallon à la suite de la démission au Fédéral de Jacqueline Galant, dont il était le suppléant. Double peine.

"Elio m'a permis de monter dans une division qui n’était pas la mienne."

"C’est vrai que c’était chaud. Mais je me souviens avoir répondu à un pote, le jour-même: ‘rassure-toi, ma carrière est lancée’. Di Rupo à l'époque, c'était le Real de Madrid et moi, je n'étais même pas Genk. Il était tout puissant et m’a désigné comme son principal opposant. C'était génial. D’un coup, Elio m'a permis de monter dans une division qui n’était pas la mienne. Tous les médias voulaient m'interviewer, les réseaux sociaux s'emballaient. Cela aurait pu retomber après quinze jours, mais Charles Michel m'a très vite appelé à ses côtés, et m’a nommé délégué général du parti."

A gauche, le collège Saint-Stanislas, où il a fait ses secondaires. Croyant? "Oui, enfin, je dirais plutôt en recherche de sens. Remarquez, en fin de secondaire, j’ai pensé un moment devenir prêtre. J’ai abandonné l’idée. J’aurais pu m’accommoder du vœu de pauvreté, mais le vœu de chasteté, faut quand même pas déconner…"

"J’ai pensé un moment devenir prêtre. Mais, le vœu de chasteté, faut quand même pas déconner."

En secondaire, les copains veulent lui faire goûter à la cigarette, à l’alcool. Lui, le délégué de classe, n’y touche pas. "Je n’ai jamais bu une goutte de ma vie. J'avais lu un jour que l'alcool pouvait créer des lésions au cerveau. Ils ont tenté de me forcer. Sauf que c'est la meilleure façon de ne rien obtenir de moi. Je ne supporte pas qu'on essaie de me forcer la main. Je suis libre. Bon après, à l'unif, c'était pratique avec les filles. Ne pas boire, ça rassure les parents en fin de soirée... "

Nous voilà Grand-Place. Vide comme un jour de corona. A droite, l’hôtel de ville. Un jour, il y occupera le bureau du boss. Il n’en doute pas. "La première fois que j'ai dit que je voulais être bourgmestre de Mons, ils se sont tous bien marrés. Je me rappelle d’un socialiste qui chantait devant moi ‘Je me voyais déjà’, d’Aznavour. La deuxième fois, ils ont rigolé, la troisième ils ont commencé à se poser des questions et, à force de le répéter, les gens commencent à y croire."

©Kristof Vadino

"D’abord ils vous ignorent, ensuite ils se moquent de vous, après ils vous combattent et enfin, vous gagnez." Cette phrase attribuée à Gandhi est accrochée à côté de son lit, nous explique-t-il, en réajustant une énième fois sa cravate. Il cite aussi René Char: "Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s'habitueront." "Ça, c’est moi, c’est ma mécanique. C'est ce que je fais depuis que je suis gamin."

"Bonjour, vous allez bien?" Depuis le début de la balade, il salue tout le monde et tout le monde le salue. "Je peux vous dire, c'est nouveau à Mons pour un libéral. C'est le fruit d'un long travail. Je me suis engagé en politique quand j'avais 20 ans, j’en ai 34, autant dire que ça fait un bail que j'y travaille."

©Kristof Vadino

Sur la gauche, le cabinet d’avocats dont il est toujours membre. "On ne sait jamais ce qui peut arriver." On l’imagine très bien plaider, Georges-Louis-la-tchatche. Il n’aura échappé à personne qu’il aime tenir le crachoir. "Quand tu aimes bien prendre la parole et que tu parles tout le temps…"

Mordu de politique française, GLB déplore le niveau "très faible" du débat en Belgique francophone. "Et la presse n'aide pas. Les journalistes ne posent jamais de question compliquée sur le fond. On s'arrête sur les clashs mais il y a très peu d'analyse des dossiers."

"Faux dur"

La presse, sa grande amie... "Les journalistes m'ont inscrit dans un récit médiatique: je suis le trublion, le chien fou, l'opposant de la gauche. Quoi que je dise, c'est tout le temps tourné dans ce sens-là. C'est parfois utile parce que ça nous met systématiquement dans le débat mais, humainement, ce n'est pas exact. Je n’aime pas la bagarre. Quand on me cherche, je suis là. Mais je suis plutôt un doux. En tout cas, un faux dur."

"Quand on me cherche, je suis là. Mais je suis plutôt un doux. En tout cas, un faux dur."

Il prolonge. "Au MR, on a toujours le sentiment que la philosophie de gauche passe plus facilement la rampe médiatique. C'est quand même plus simple de dire aux gens 'ne faites rien, on s'occupe de vous', plutôt que de leur tenir le discours libéral de l'effort récompensé. Notre message est plus compliqué à faire passer."

Et pourtant, insiste-t-il, il est temps que ça bouge. "En Belgique francophone, il y a à gauche un côté misérabiliste qui me saoule. C’est la complainte permanente, tout va toujours mal, il n'y a d'opportunité nulle part. Marre! Fini le nivellement par le bas, il faut réhabiliter le goût d'entreprendre, donner des perspectives. Il n'y a pas de déterminisme social: on peut venir d’un milieu très bas et se hisser très haut."

"En Belgique francophone, il y a à gauche un côté misérabiliste qui me saoule."

Son smartphone sonne pour la 30e fois. C’est Paul Magnette. Il ne prend pas l’appel, pas plus que les précédents. Les notifications n’arrêtent pas de tomber, il les ignore. " Si je commence à répondre, c’est mort. Qu’est-ce que je disais?"

On lui sert une réflexion entendue plus d’une fois. "Il serait tellement plus fort s'il était moins égocentrique. Il s’aime trop, Georges-Louis." Là, il se marre. "On me prête un narcissisme dingue." A tort? "Je suis certainement un peu orgueilleux. Et fier, ça oui. Est-ce que je m’aime trop? Je vis un peu mal qu'on ne reconnaisse pas mes mérites."

"Est-ce que je m’aime trop? Je vis un peu mal qu'on ne reconnaisse pas mes mérites."

Mais encore? "Le MR est dans une position très forte aujourd’hui mais personne dans la presse ne me dit ‘bien joué’. Par contre mes homologues ont mis leur parti en difficultés sans qu'ils soient critiqués. Je le vis mal et il m'arrive de le dire sur Twitter, oui. Alors on dit: quel égo, ce mec. C'est vrai que, normalement, on ne dit pas ces choses-là. Moi, je le dis. Je n'ai pas envie d'être vieux ou mort pour qu'on me dise que j'ai fait du bon boulot."

Impatient, Georges-Louis Bouchez? "C’est clair, c’est un truc que je dois travailler." Grande gueule aussi? "Bah, grande gueule, je n’ai pas peur de dire ce que je pense. En politique, quand tu parles direct et franc, on dit que tu es une grande gueule, sinon on dit que tu es langue de bois. Ma hantise, c'est d'apparaître comme un lâche, un menteur ou quelqu’un sans convictions. Je parle direct et franc et je suis en harmonie avec moi-même. Je me sens très équilibré. Mais c’est vrai, j'ai le besoin fréquent de prouver que je mérite la place. Quand j'étais plus jeune, je me répétais: tu n'es pas au-dessus d'un autre mais personne ne te fera jamais sentir que tu es en dessous de lui."

©Kristof Vadino

Et ce show il y a quelques jours, lors de l’annonce de son arrivée à la présidence du club de foot Francs Borains: il déboule sur le terrain sur l’air de ‘We are the champions’. C’était pas too much, ça? "Ce n'était pas mon idée, mais j'assume. Mes contradicteurs s'excitent là-dessus, grand bien leur fasse. En attendant, aujourd'hui on parle autant du Francs Borains que du Standard ou d'Anderlecht. Pour un club qui cherche de l'argent, sorry mais, les propositions de sponsoring pleuvent, les CV de joueurs aussi. Donc, le coup est réussi."

Et le coup du refrain belgicain unitaire, c’était réussi aussi? Côté flamand, on n’a pas trop aimé. "Vous croyez? Ceux qui me critiquent, ce sont des politiques, des analystes, pas la population flamande. Je suis en train de vivre en Flandre ce que j'ai déjà vécu côté francophone, avec quelques années de décalage. J'ai déboulé, sans complexe, avec mon côté direct. Ils doivent un peu s'adapter."

En attendant, il se fait allumer dans la presse du Nord plus souvent qu’à son tour. "Je sais pourquoi: le PS et la N-VA ne sont pas capables de trouver un accord, donc on tape sur Bouchez qui soi-disant ne veut pas partager le pouvoir et qui fait le malin avec ses sept ministres MR au Fédéral. Ils n'ont qu'à bosser et trouver des solutions!"

"Elio est certainement un de ceux dont je me sens le plus proche sur le plan humain."

Ce côté réponse à tout… Même s’il en est très éloigné, il nous fait un peu penser à Elio Di Rupo. "Eh bien, je vais vous dire, Elio est certainement un de ceux dont je me sens le plus proche sur le plan humain. Je ne parle pas des idées, mais on a un parcours fort proche. Je ne dis pas ça parce qu’on est Montois. Mais on est d'origine modeste, on ne vient pas du milieu, on a démarré sous les quolibets, on a tous les deux un look à part. Et puis, on consacre toute notre vie à la politique… "  

C’est trop tentant, alors on lui glisse: ce sacerdoce politique ne laisse-t-il pas le temps pour une vie de couple? "Ça, je ne dirais pas. Il y a toujours moyen quand c'est la bonne, l’unique, celle qui change tout!"

Retour à la case départ. Plus de deux heures qu’on marche et qu’on parle. Il est temps de boucler la boucle. C’est quoi le Saint-Graal de GLB? "Très simple: trois réformes. Réformer l'école pour la rendre meilleure, réformer la fiscalité pour qu'elle soit plus basse et plus juste et instaurer l'allocation universelle pour que chacun n’ait pas à se soucier des besoins primaires – manger, se loger – et puisse être acteur de sa liberté."

"Je ne veux pas rester sur le banc si j'ai le sentiment que je peux marquer le but."

Avec quel costume? "Je me fous d’avoir tel ou tel poste. Ce qui compte pour moi, c’est d’être sur le terrain. Je ne veux pas rester sur le banc si j'ai le sentiment que je peux marquer le but. La fonction en elle-même n’a pas tant d’importance. Bon après, il y a toujours le prestige du Seize rue de la Loi... Mais, en Belgique, je ne vois pas trop ce qui procure plus de pouvoir que la présidence d'un grand parti."

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés