interview

Georges-Louis Bouchez: "Il est temps d’affronter la faillite de l’intégration des immigrés en Belgique"

"Il est temps d’affronter la faillite de l’intégration des immigrés en Belgique", avance le président du MR. ©jonas lampens

Sur l'immigration, le MR a décidé de ne plus se taire. "Il est dans l’intérêt de tous de lutter contre les discriminations faites aux personnes d'origine étrangère", nous dit Georges-Louis Bouchez. Son parti "en fait une priorité".

"La Belgique compte parmi les plus mauvais élèves de l’Union européenne sur le plan de l’intégration des immigrés sur le marché du travail." Ainsi parla la Banque nationale de Belgique dans une étude publiée récemment. Georges-Louis Bouchez en est convaincu depuis un moment et fait tourner la machine du Mouvement réformateur (MR) sur ce terrain où le parti libéral brille depuis longtemps par son absence. On ne l’attendait pas forcément là, un peu comme sur la culture et sur les statuts de l’artiste. C’est le moment, estime-t-il, d’arrêter de se cacher. "Il est temps d’affronter la faillite de l’intégration des immigrés en Belgique."

"Pour une partie de la société aujourd'hui, l'égalité de chances n'est pas une réalité."

"L’affaire des caricatures de Mahomet nous le rappelle, une partie de la population considère être moins bien traitée que le reste, parfois à tort, mais parfois aussi à raison. Face à la montée du radicalisme, nous nous disons au MR: on ne peut pas renoncer à nos valeurs, mais il faut défendre toutes nos valeurs. Il y a la liberté, la responsabilité mais il y a aussi l'égalité des chances. Or, pour une partie de la société aujourd'hui, l'égalité des chances n'est pas une réalité."

"On ne pourra pas atteindre un taux d'emploi de 80%, comme le veut le gouvernement fédéral, si on n'intègre pas mieux les personnes d’origine étrangère au marché du travail."

"La Banque nationale nous dit que la Belgique ne fait pas ce qu'il faut pour tirer le meilleur de l'immigration. Pire: on fait moins bien que les autres pays. Et même quand on est de la deuxième génération, on a moins de chances de trouver un emploi qu'un natif. On ne pourra pas atteindre un taux d'emploi de 80%, comme le veut le gouvernement fédéral, si on n'intègre pas mieux les personnes d’origine étrangère au marché du travail. Il faut donc tout faire pour éliminer les discriminations."

L’enjeu est-il économique?

L’enjeu est notamment économique. Si on continue dans la discrimination à l'embauche, on continue de se priver de l'apport de toute une partie de la population. On parle beaucoup de relance, voilà un levier tout trouvé

"Il est dans l’intérêt de tous de lutter contre les discriminations faites aux personnes d'origine étrangère."

Mais l'enjeu est aussi social. À Bruxelles, mais aussi dans les grandes villes wallonnes, les discriminations n'ont pas baissé, on observe une ghettoïsation de certains quartiers, on se demande à quoi ont servi certaines maisons de quartier et autres programmes urbains. C'est l'échec de la politique menée par la gauche depuis 20 ans. Les gens vivent les uns à côté des autres, au lieu de vivre les uns avec les autres. La crise actuelle nous donne l'opportunité de faire participer tous les Belges au même effort collectif. C'est vrai pour la lutte contre le virus, mais aussi pour la reprise économique et la cohésion sociale. Il est dans l’intérêt de tous de lutter contre les discriminations faite aux personnes d'origine étrangère. Le MR en fait une priorité.

Que comptez-vous faire?

Il y a d'abord la question de l'enseignement. Si on veut réduire les inégalités, il faut commencer par l’école. Pour les primo-arrivants, il y a le parcours d'intégration incluant l’apprentissage d’une des langues nationales. Il est honteux qu'à Bruxelles il faille encore attendre sa mise en place, alors que c’est là qu'il serait le plus utile. Il a été repoussé à janvier 2021, on verra s'il finit par arriver. Mais surtout, il faut que ce parcours d'intégration soit opérant, avec les moyens adéquats.

"Le décret inscription a totalement échoué en matière de mixité sociale."

Pour les deuxième et troisième générations, le décret inscription a totalement échoué en matière de mixité sociale. Pourquoi? Parce que le critère géographique compte trop. Avec des quartiers ghettoïsés, cela concentre forcément les difficultés sociales dans certaines écoles. Il faut revoir cela. Autre élément: donnons plus de latitudes aux pouvoirs organisateurs et aux profs pour qu’ils puissent mieux accompagner les élèves, en fonction de la réalité de terrain. Le cadre est tellement rigide, tellement technocratisé...

Dans l'accord de gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, dont le MR fait partie, il est dit que le décret inscription sera abrogé. On n'a encore rien vu…

Le sujet est compliqué et demande du temps mais, ce qui est certain, c'est qu'il faudra respecter l'accord de gouvernement. Ce point est fondamental, on ira au bout.  

Et les entreprises dans tout ça?

C'est le deuxième enjeu. Nous allons venir avec une série de mesures pour lutter contre les discriminations à l'embauche. Le CV anonyme en fera partie, à voir encore s'il doit être partiellement ou totalement anonyme. Il faudra aussi un contrôle et des sanctions plus strictes des entreprises pratiquant la discrimination à l'embauche. Par ailleurs, les sanctions ne sont pas suffisamment sévères contre un employeur qui a recours à des personnes en situation irrégulière. Ce ne devrait pas être seulement une affaire de fraude sociale mollement pénalisée, mais un délit lourdement sanctionné. C'est une question de cohérence: on ne peut pas critiquer les gens qui s'enferment dans l'illégalité et rester inactif face aux entreprises qui les emploient. Chacun doit assumer sa part de responsabilités. Les entreprises doivent faire leur part du boulot, elles ont un rôle sociétal à jouer.

"Les sanctions ne sont pas suffisamment sévères contre un employeur qui a recours à des personnes en situation irrégulière."

J'ajoute un troisième enjeu: le logement. Les discriminations en la matière doivent stopper, par le biais de contrôles lorsqu'il y a soupçon.

Beaucoup de dirigeants d'entreprise vous diront: moi je veux bien, mais je ne trouve pas les bons profils dans la diversité

C'est juste. J'ai moi-même le problème au MR. Je voudrais des équipes plus diversifiées, mais ce n'est pas simple. Pourquoi? Parce qu'il y a des barrières réelles, les discriminations objectives, mais aussi un plafond de verre: des personnes issues de la diversité s'auto-excluent et se disent "telles études, tel métier, ce n'est pas pour moi."

"J'ai moi-même le problème au MR. Je voudrais des équipes plus diversifiées, mais ce n'est pas simple."

Jusqu'ici, on n'entendait pas le MR sur ce sujet, non?

C'est bien possible. Mais nous sommes tous concernés par l’intégration des personnes d'origine étrangère. C’est une cause nationale. L'enjeu, c'est notre économie, notre cohésion sociale. Ce n'est pas une question gadget, ce doit être le combat de tous. 

Les libéraux l’ignoraient-ils?

Nous n'avons pas été assez présents sur le terrain. Certains l'ont été sans aucun doute, je pense par exemple à Gaëtan Van Goidsenhoven à Anderlecht, Françoise Schepmans à Molenbeek, à David Leisterh, le président de la régionale bruxelloise. Mais dans l’ensemble, le MR a été au balcon. Aujourd’hui, il y a toute une série de nouveaux élus, en particulier bruxellois, qui ont une sensibilité différente et l'envie d'y aller.

"Je ne veux pas de liste avec l'immigré de service pour chaque communauté. C'est infantilisant."

En même temps, les listes MR ne sont pas très mélangées...

Le parti doit progressivement intégrer de nouvelles problématiques mais aussi des profils venant d'horizons plus larges. Ceci dit, je ne veux pas de liste avec l'immigré de service pour chaque communauté. C'est infantilisant, je ne veux pas de ça au MR. Une liste doit répondre à trois critères: elle doit refléter la société et donc la diversité, oui, mais elle doit d'abord se constituer sur les compétences et sur l'adhésion aux valeurs libérales.

©jonas lampens

On pourrait dire: tout ça, ce ne sont que des mots...

Je viens quand même d'évoquer une série d'orientations précises. Mais on fait beaucoup de choses avec les mots! Nous viendrons bientôt avec une dizaine de mesures concrètes. Mon message aujourd'hui est de dire qu'il faut restaurer l'égalité des chances. 

Ce sont les idées du MR ou celles de GLB?

Je ne me permettrais pas de parler comme je le fais ici si on n'avait pas eu des débats en interne. Le diagnostic et l'approche sont partagés au sein du parti.

Les discriminations sur l'origine, c'était un tabou au MR?

Le problème, c'est que le débat public et médiatique se fait caricature contre caricature. Il n'y a plus de place pour la nuance, c'est pour cela que c'est devenu un tabou. Quand on parle de ces dossiers, on est tout de suite catalogué: soit islamo-gauchiste, soit facho. Il y aurait les gentils et les méchants. Il y aurait d'un côté une gauche soi-disant vertueuse et de l'autre côté, une droite soi-disant rigide, sans empathie, limite raciste. Il faut sortir de ces caricatures, on n'arrivera jamais à rien si on continue comme ça. 

"Quand on parle de ces dossiers, on est tout de suite catalogué: soit islamo-gauchiste, soit facho."

Comment en sortir?

La gauche et la droite font la même erreur, celle de penser qu'une seule des deux parties doit faire le chemin. La gauche pense que la société doit s'adapter aux immigrés, quitte à renoncer à ses valeurs. La droite pense que ce sont les immigrés qui doivent s'adapter en tout point à la société, comme si nous ne devions pas faire preuve d'ouverture ni accompagner leurs efforts pour s'intégrer.

"La gauche et la droite font la même erreur, celle de penser qu'une seule des deux parties doit faire le chemin."

Or, si on veut une intégration réussie, les deux doivent faire du chemin, la société et l’immigré. On ne renoncera pas aux valeurs de la démocratie mais on doit tout faire pour lutter contre les discriminations et accompagner les efforts d'intégration. La responsabilité est partagée. On ne peut pas demander à quelqu'un de s'intégrer s'il est discriminé à chaque fois qu'il essaie. Encore une fois, c'est une question d'égalité des chances. 

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés