Georges Nagelmackers: la banque ne l'intéressait pas, il préférait... les trains

C'est en 1872 que Georges Nagelmackers s'associe à William d’Alton Mann pour créer la Compagnie internationale de Wagons-Lits, qui donnera naissance au mythique Orient-Express.

Le père de l'Orient-Express est belge. Liégeois. Issu d'une famille de banquiers au réseau bien étoffé, Georges Nagelmackers prendra une autre voie, celle des chemins de fer et des grands voyages. Et donnera vie à son grand fantasme: un train-hôtel, disposant de tout le confort: lits, restaurant, salons. Le mythique train bleu.

Nous sommes en 1959. Sur les grands écrans, Sugar (Marilyn Monroe) écarte le petit rideau et passe la tête hors de sa couchette, un grand sourire espiègle aux lèvres. Les cinéphiles se souviennent sans doute de cet extrait de "Certains l’aiment chaud" ("Some like it hot"), de Billy Wilder. La chanteuse de l’orchestre de jazz féminin entraîne toute la troupe et ses deux travestis, Josephine et Daphné (Jack Lemmon et Tony Curtis) dans une petite fiesta improvisée arrosée au whisky dans un wagon-couchettes.

La scène est censée se dérouler en 1929, en pleine époque de la prohibition, dans un wagon aménagé sommairement de couchettes en bois, séparées les unes des autres par un petit rideau en tissu. Le genre de wagon créé par le pionnier Georges Pullman en 1859, et qui a inspiré notre compatriote Georges Nagelmackers, le père du mythique Orient-Express…

Le plus beau train de monde a en effet été conçu par... un Belge.

Une version améliorée des Pullman

C’est après avoir découvert ce type de wagon-lit dessiné par Pullman aux États-Unis que Georges Nagelmackers, ingénieur et fils d’une des plus puissantes familles de la région liégeoise, va mettre sur pied une version nettement améliorée du concept Pullman, qui mènera à la fabrication du train le plus luxueux du monde. Ce train mythique qui inspirera à l’écrivaine Agatha Christie un de ses plus célèbres livres policiers, adapté au cinéma : "Le Crime de l’Orient-Express". Un roman inspiré d’un fait réel, un incident survenu en 1929, lorsque le train fut bloqué dans la neige pendant cinq jours avant son arrivée à Istanbul.

C'est l'un des incidents survenus sur le trajet de l'Orient-Express, en 1929, qui inspirera l'écrivain Agatha Christie. ©PHOTOPQR/LE PARISIEN

Nagelmackers a voulu révolutionner la manière de voyager en Europe, donnant la possibilité aux gens (plutôt fortunés, il faut le dire) de traverser plusieurs pays sans changer de train, et en ayant tout le confort possible: y manger, se reposer et voyager de nuit. Une invention qui, 150 ans plus tard, connaît d’ailleurs un retour en grâce après avoir été détrônée par les compagnies aériennes à bas coût et les TGV. À l’heure où l’on vous raconte cette histoire, la compagnie nationale autrichienne, ÖBB, a décidé de mettre l’accent sur le réseau de trains de nuit, et vient d’acheter 20 nouveaux trains pour augmenter son offre, après avoir réhabilité le train de nuit Bruxelles-Vienne au début de cette année. Entendons-nous bien, il ne s’agit plus de trains de luxe. L‘Orient-Express fait aujourd’hui partie des souvenirs de musée et des livres d’histoire.

Mais pourquoi ce nouvel essor du train de nuit? L’urgence climatique pardi…  Il s’agit, aujourd’hui, de trouver des alternatives plus écologiques à l’avion, quitte à (re)prendre du temps pour voyager. Passer du low cost au slow travel en somme.

Un réseau familial puissant

Mais revenons à l’histoire de Georges et ses wagons-lits, et faisons un bond en arrière de près de 90 ans. Nous sommes dans les années 1860. La puissante famille Nagelmackers étend son pouvoir depuis Angleur, dans la province de Liège. Les Nagelmackers sont avant tout des banquiers, de père en fils depuis … 1747. Ils ne se limitent pas au monde de la finance, mais investissent aussi leurs billes dans l’industrie. Georges lui-même dirigera un temps les hauts fourneaux de la région. Leur cercle d’influence s’étend même au politique et compte un sénateur en son sein: Gérard Nagelmackers. Un statut qui, à l’époque, démontre la toute-puissance de la famille, que ce soit en termes de réseau ou sur le plan financier. "Nous sommes à une époque où, pour être éligible comme sénateur, il fallait disposer d’une certaine fortune, explique l’historienne Catherine Lanneau (ULiège). Une époque où les grandes familles fortunées étaient imbriquées les unes dans les autres, s’épaulaient, investissaient dans leurs affaires respectives. Et mariaient les filles des unes aux fils des autres."

C’est l’époque des noces de grandes fortunes et des unions arrangées, l’époque où l’on confond capitalisme avec amour.

Georges, lui, a délaissé la banque pour se lancer dans des études d’ingénieur civil, qu’il réussit brillamment. Sur le plan privé, il se met en tête de délaisser les considérations patrimoniales pour privilégier... l’amour justement. Il s’éprend éperdument d’une de ses cousines. Mais sa famille ne veut rien entendre (elle n’avait sans doute rien à y gagner de cette union) et l’expédie à l’autre bout du monde pour le faire revenir à la raison.  

Et c’est là que la vie du jeune Georges va prendre un tournant décisif.

Georges Nagelmackers est envoyé Outre-Atlantique par sa famille. ©Getty Images

Nagelmackers débarque à New York en 1867. Biberonné dans un milieu où règne le culte des entrepreneurs, et où les prises de risques sont valorisées, Georges va commencer par sillonner les États-Unis en touriste. Non pas à pied ou en calèche, mais en … train.  Il découvre ainsi l’invention George-Mortimer Pullman: l’express américain, composé de wagons-lits et même des premières voitures-restaurants. Mais le concept reste perfectible… Les voyageurs se plaignent du manque d’intimité (souvenez-vous des scènes de "Some like it hot"). L’esprit d’innovation de Nagelmackers tourne à plein régime, les idées se bousculent sous son chapeau haut de forme. L’ingénieur dessine des plans, monte des projets, et de retour en Belgique, commence à étudier la question  financière. Il rédige un projet sous forme de brochure qu’il publie à son nom en 1870. Sur papier, rien ne devrait s’opposer à son rêve…

De nombreux obstacles

Dans une famille de banquiers au réseau solidement maillé, l’argent n’est pas le problème. Et pourtant, les choses ne vont pas aller de soi. Plusieurs obstacles vont se dresser sur les rails.

D’abord, le contexte politique de l’époque. Nous sommes en pleine montée des nationalismes en Europe, les tensions entre le bloc français et le bloc germanique sont poussées à l’extrême, la guerre franco-prusse éclate. Comment, dans un tel contexte, faire voyager un seul et même train par-delà les frontières? Le rêve semble improbable.

Mais Georges Nagelmackers est Belge. "Un atout considérable, explique Catherine Lanneau. Dans ce  conflit franco-prusse, la Belgique est neutre. Nagelmackers peut ainsi être garanti par les uns et par les autres." Mais il ne peut y arriver seul évidemment. "Son puissant réseau familial va l’aider à obtenir le soutien diplomatique de Léopold II. À cette époque, le Roi joue un rôle clé dans la gestion des affaires étrangères."

Quand Georges Nagelmackers décroche une audience auprès du souverain et présente son projet, Léopold II applaudit. Voilà pour lui une nouvelle occasion de faire briller la Belgique, il ne va pas s’en priver. "Léopold II voulait faire de la Belgique une grande puissance industrielle et commerciale, rappelle encore l’historienne. D’où son intérêt à apporter tout son soutien aux familles de grands entrepreneurs." D’autant qu’à l’époque, les chemins de fers ont aussi un intérêt stratégique pour les états: ils permettent de faire circuler les soldats, raison pour laquelle certaines lignes seront vite nationalisées.

"Son puissant réseau familial va l’aider à obtenir le soutien diplomatique de Léopold II. À cette époque, le Roi joue un rôle clé dans la gestion des affaires étrangères."
Catherine Lanneau
Historienne (ULiège)

Ajoutez à cela son intérêt pour les aventures coloniales et le contexte était parfait pour que le Roi voie dans le projet de Nagelmackers toutes les possibilités de développement et d’enrichissement pour le pays. "Rappelons aussi qu’à l’époque, la Belgique était la 5e puissance économique mondiale, avec les dommages collatéraux que l’on connaît sur le plan social, explique encore l’historienne. Précisons au passage que cette question sociale ne freinera pas Georges Nagelmackers, lui qui était issu d’une famille proche des milieux libéraux doctrinaires."

Les appuis de Léopold II

Encore fallait-il disposer des accords diplomatiques nécessaires pour faire circuler les voyageurs. Léopold II va peser de tout son poids pour faire circuler un wagon-lit Nagelmackers entre Bruxelles et Vienne. Entre-temps, Nagelmackers s’attèlera de son côté à dépasser les obstacles techniques: à l’époque, les lignes ne sont pas standardisées, les écarts entre les rails sont différents d’un pays à l’autre, les systèmes de freinage ne correspondent pas toujours, les wagons n’ont pas tous la même taille. Nagelmackers doit mettre sur pied des wagons qui permettront d’être raccroché à tout type de train, quel que soit le territoire traversé.

Mais pourquoi donc cette obsession de l’international? L’homme n’est pas issu d’une famille d’entrepreneurs pour rien, il est ambitieux, et créer des wagons-lits pour traverser la Belgique, d’Arlon à Ostende n’a aucun sens: le voyage ne prend même pas une journée. S’il veut percer, et dépasser Pullman, il doit viser l’international, et relier entre elles les capitales européennes.

Création de la Compagnie internationale de Wagons-Lits

En 1872, Nagelmackers va donner une nouvelle impulsion à ses idées. En manque de capitaux – sa famille ne le soutient pas vraiment – il s’associe avec un Anglais, William d’Alton Mann, et crée la Compagnie internationale de Wagons-Lits, dont il reprendra seul la direction quatre ans plus tard. Au total, il dispose déjà de 53 voitures-lits, mais ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. En 1882, il met sur pied la première voiture-restaurant, et deux ans plus tard, une voiture-salon. Un véritable hôtel sur roue… En 1882, la Compagnie des Wagons-Lits lance sur les rails le "Train éclair", composé de 7 voitures propres. Le train fera un aller-retour Paris-Vienne en 27h53.  

La guerre franco-allemande est loin, les tensions diplomatiques se sont apaisées, le contexte est propice aux grands voyages: les compagnies ferroviaires font face à une demande croissante des wagons «Nagelmackers». L’Orient fait rêver les Européens et une course au contrôle de la région dominée par l’Empire ottoman se joue entre le bloc franco-britannique et la Russie et l’Autriche-Hongrie. Nagelmackers, lui, n’a pas de limites à ses ambitions. Pourquoi ne pas faire voyager son train jusqu'à… Constantinople.

L’Orient-Express peut voir le jour. Nous sommes en 1883, en gare de Strasbourg (aujourd’hui gare de l’Est) à Paris. Le train mythique embarque à son bord 24 passagers pour parcourir 3.094km. La place coûte l’équivalent de la moitié du salaire … annuel d’un ouvrier. L’inauguration rameute tout le gratin politique et ferroviaire, ainsi que la presse. Les premiers trajets nécessitent encore quelques transbordements, changements de train et une traversée du Bosphore en bateau. Mais là où le voyage en bateau de Marseille à Constantinople prenait 15 jours, il n’en faut plus que quatre aux richissimes passagers du train de luxe. Ce n’est qu’en 1889 que le trajet sera réalisé d’une traite en 68 heures.

68
Heures
En 1889, l'Orient-Express mettra 68 heures pour faire le trajet Paris-Constantinople. En bâteau, il faut deux semaines pour aller de Marseille jusqu'à la capitale de l'Empire Ottoman.

Georges Nagelmackers n’est pas seulement un ingénieur brillant, il a l’âme d’un pro du marketing aussi. Les voyages sont vendus avec visites de lieux de prestiges à la clé, comme le château de Pélès en Roumanie. En 1894, la Compagnie des Wagons-Lits étendra aussi ses activités vers le secteur hôtelier.  

Le surnommé "train bleu" transportera des passagers célèbres comme Marlène Dietrich, Coco Chanel, Einstein ou Tolstoï. ©AFP

Mais c’est surtout le "train bleu" qui marquera de son empreinte cette branche moins connue de l’histoire de la famille des banquiers Nagelmackers. Un train qui embarquera à son bord les plus grandes célébrités, comme Marlène Dietrich, Jean Gabin, Cocteau, Coco Chanel, Sigmund Freud, Tolstoï ou encore Albert Einstein. Et qui sera le théâtre d’une des scènes politiques les plus importantes de l’histoire moderne: la signature de l’armistice de la guerre 14-18, le 11 novembre 1918, dans le wagon restaurant n°2419 de la Compagnie des Wagons-Lits. Ce wagon sera détruit par les nazis à la fin de la guerre 1940-45. Le train de luxe va progressivement connaître un déclin à partir des années 1950. Les infrastructures et le matériel roulant ont été endommagés durant la  Seconde Guerre mondiale, et le pont que le train crée entre le monde occidental et les pays de l’Est n’est plus vu d’un bon œil par les pays d’Europe de l'Est, dominés par le régime communiste. Le train a perdu de son faste d’antan, et emmène à son bord principalement des réfugiés tentant de franchir le rideau de fer, des espions et des diplomates. Il s’éteindra à la fin des années 1970, après avoir circulé pendant près de 100 ans, en laissant la place au Trans-Euro-Nuit puis aux trains à grande vitesse.

Le nom de Georges Nagelmackers, lui, restera gravé dans l’histoire du rail.

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