interview

Georges Ugeux: "Ce sont les épargnants et les retraités qui paient la note"

Georges Ugeux propose d'éclater les banques centrales en deux parties. © Saskia Vanderstichele

"Depuis des années, on a fondamentalement favorisé l’emprunteur et choisi d’ignorer l’épargnant. Ce n’est pas acceptable", confie Georges Ugeux, qui se dit par ailleurs inquiet de la bulle spéculative qui s'est créée à Wall Street. "Cela va éclater ".

Georges Ugeux, le "Belge de New York", était de passage cette semaine à Bruxelles. Le président de la firme Galileo Global Advisors et professeur à Columbia suit toujours très attentivement l’actualité belge. Le matin, à 7 heures 30 à New York, il regarde sur Internet le JT de 13 heures de la RTBF. Il peut donc vous parler de Frank Vandenbroucke, Yves Van Laethem et Yves Coppieters. "C’est ce dernier qui me paraît être le plus sensé." Dans cette crise du Covid, l’ancien vice-président de la Bourse de New York pense en tout cas que ce n’est pas au gouvernement de nous dire comment on doit fêter en Noël en privé.
Lorsque nous l’avions contacté au lendemain des élections américaines, en pleine incertitude sur le nom du vainqueur, il redoutait la victoire de Donald Trump. Celui qui dispose de la citoyenneté américaine se dit aujourd’hui rassuré. Mais il reste inquiet pour les marchés boursiers et critique les banques centrales pour leur politique de taux au plancher.

Vous êtes rassuré par la victoire de Joe Biden et par la constitution de son équipe ?

Dans l’équipe Biden, l’ancienne présidente de la Federal Reserve, Janet Yellen, va devenir secrétaire au Trésor. Quand elle rencontrera Jerome Powell, l’actuel président de la Fed, certains disent que c’est elle qui aura le plus de poids dans les décisions.

C’est Janet Yellen qui est responsable du fait que la banque centrale américaine s’est engagée dans des politiques de "quantitative easing" (achats d’actifs) qui ont été à mes yeux essentiellement des mesures de politique fiscale et non des décisions de nature monétaire. L’erreur de Jerome Powell, qui lui a succédé, est qu’il en a rajouté une couche. Je crois de manière généralisée que les banques centrales se sont retrouvées confrontées à une sorte d’obligation d’intervenir, mais en sortant de leur mission principale. Il va falloir en assumer les responsabilités. Je ne sais pas comment on va sortir d’une augmentation de 10.000 milliards de dollars du bilan des banques centrales occidentales accumulés en l’espace de six mois.

"S’il n’y a pas de stratégie de sortie, les banques centrales deviennent une sorte de fonds de placement en obligations d’État. C’est d’ailleurs pourquoi je propose d'éclater les banques centrales en deux parties."

J’entends même que la BCE pourrait encore remmettre le couvert. S’il n’y a pas de stratégie de sortie, les banques centrales deviennent une sorte de fonds de placement en obligations d’État. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai une proposition d’éclater les banques centrales en deux parties. Avec une première composante classique liée à la politique monétaire et une autre composante qui serait un gigantesque fonds de placement en obligations d’État, dans lequel on pourrait faire venir éventuellement des banques ou des compagnies d’assurances. L’idée serait de gérer ce stock d’obligations en essayant de le diminuer le plus vite possible. Et la banque centrale pourrait alors recommencer à faire son métier en matière de politique monétaire. On recréerait ainsi une distance entre la banque centrale et le ministère des Finances.

Scinder les banques centrales en deux parties, c’est plutôt révolutionnaire, non?

Peut-être. J’en ai parlé à différents hauts responsables dans le monde. Certains ont considéré que la taille du bilan des banques centrales n’avait pas d’importance, pas plus d’ailleurs que le niveau de la dette publique. Je trouve cela entièrement irresponsable. Si la dette ne coûte rien, c’est parce que l’on a fait baisser les taux d’intérêt jusqu’à des niveaux planchers. Mais il ne faut pas oublier qu’il y a des gens qui paient la note de ces taux bas. Ce sont les épargnants, les retraités, les compagnies d’assurances-vie et les fonds de pension. Pour un pensionné, le montant de capital nécessaire aujourd’hui pour pouvoir vivre de ses intérêts est gigantesque. De cela, personne ne parle.     

"Pour un pensionné, le montant de capital nécessaire aujourd’hui pour pouvoir vivre de ses intérêts est gigantesque. De cela, personne ne parle."

Que faudrait-il faire? Et qui, au final, paiera la facture de cette crise où les déficits budgétaires se creusent?

Au final, c’est toujours le citoyen qui paie, c’est vous et moi. Contrairement à ce que tout le monde croit, je pense que si on relevait les taux d’intérêt de 0,50 point à court terme, cela ne changerait rien d’un point de vue de la politique monétaire et budgétaire, mais ce serait enfin le moyen d’un peu mieux récompenser l’épargnant. Il faut retrouver un cercle vertueux. Depuis des années, on a fondamentalement favorisé l’emprunteur et choisi d’ignorer l’épargnant. Sur le plan éthique, ce n’est pas acceptable. Je crains qu’un jour, nos enfants et petits-enfants ne se rendent compte qu’ils doivent payer encore davantage pour la pension des aînés parce que les taux d’intérêt ont été sans cesse comprimés. 

"Il faut retrouver un cercle vertueux. Depuis des années, on a fondamentalement favorisé l’emprunteur et choisi d’ignorer l’épargnant."

Cette politique des taux bas a soutenu les marchés boursiers. Certains parlent d’une nouvelle bulle spéculative. Une action comme Tesla a bondi de 600% cette année.

L’indice américain S&P 500 a gagné 300% en dix ans alors que les bénéfices des entreprises sont restés stables. C’est la preuve que celui qui croit encore que la bourse a un lien quelconque avec l’économie se trompe sur toute la ligne. Je le regrette, mais sur le court terme, la bourse est devenue une sorte de casino pour des gens fortunés qui s’amusent à échanger des titres. Nous avons des actionnaires qui ont très bien gagné leur vie durant cette crise, soit 10% de la population, et les autres 90% qui se sont retrouvés sans emploi ou avec une diminution du pouvoir d’achat. La bourse roule pour elle-même, pas pour l’économie.

"Je le regrette, mais sur le court terme, la bourse est devenue une sorte de casino pour des gens fortunés qui s’amusent à échanger des titres."

On vous rétorquera que les marchés boursiers, qui ont lourdement chuté en mars, anticipent la reprise de l’économie grâce à l’arrivée des vaccins.

Oui, mais le rapport cours/bénéfices sur les douze derniers mois de l’indice S&P 500 est de 38. C’est énorme, la bourse est très chère. Si l'on prend en compte les bénéfices attendus, le ratio tomberait à 24. Mais il faudrait pour cela que les bénéfices des entreprises augmentent de 50%. Je ne veux pas jouer les pessimistes, mais on peut se poser des questions.

600%
pour l'action tesla
C'est le bond que cette action a réalisé cette anné

Cela va éclater?

Évidemment. La situation est devenue intenable. Vous savez, aux États-Unis, on a découvert un phénomène sociologique intéressant, c’est l’entrée de la génération des "millennials" sur les marchés boursiers, notamment sur la plateforme Robinhood. Mais la plupart de ces nouveaux investisseurs ne connaissent rien à la bourse ou aux entreprises. Ils ont décidé qu’ils adoraient Tesla. C’est comme un jeu pour eux.

"La plupart de ces nouveaux investisseurs ne connaissent rien à la bourse ou aux entreprises."

Ces " millennials " investissent aussi dans le bitcoin qui constituerait précisément une protection contre les débordements des banques centrales.

Je connais un "millennial" qui est devenu une sorte d’évangéliste du bitcoin. Il m’a conseillé de vendre ma maison et d’emprunter un maximum pour acheter du bitcoin qui devrait selon lui atteindre les 100.000 dollars d’ici 9 mois. Mais je ne mettrai jamais mon argent dans un tel instrument. Le bitcoin n’a pas de contenu. Cela rappelle l’investissement dans les tulipes aux Pays-Bas.  

Georges Ugeux suit encore de près l'actualité belge. ©saskia vanderstichele

" Le gouvernement ne doit pas nous dire comment fêter Noël "

Dans cette crise du Covid, les Chinois ont-ils mieux géré la crise que les Américains ou les Européens ? 

Je ne veux pas dire qui a fait mal ou bien dans la gestion du virus. On a tous fait bien et mal d’une manière ou d’une autre. Je n’ai jamais nié la gravité de cette crise et la nécessité de prendre des mesures, mais il y a des choses qui m’inquiètent profondément. Je ne crois pas que les États ont le droit de dire aux gens comment ils doivent fêter Noël en famille, avec une, deux ou quatre personnes. Il faut laisser les gens respirer. Nous entrons tous dans l’hiver mentalement et physiquement extrêmement  fatigués, sinon épuisés. Dans cette crise, les médecins et experts sont devenus tout puissants, mais on a pu constater qu’ils ne disent pas tous la même chose. Les politiques, eux, se sont cachés derrière les médecins pour prendre des mesures qui sans ces avis d’experts auraient été politiquement inacceptables. Dès la première vague, il aurait fallu se mobiliser pour renforcer les infrastructures hospitalières. Le confinement apparaît comme la solution de la facilité. Aujourd’hui, on ne peut pas aller à un concert ou voir un match dans un stade. Mais entre 0%  et 100% d’utilisation des capacités d’une salle ou d’un stade, il y a quand même un moyen de trouver une solution intermédiaire, non ?

À un moment, il faudra assumer les choix qui ont été faits. Ce n’est pas le moment aujourd’hui parce qu’il faut se concentrer sur les tests et les vaccins. Mais il faudra réécrire la partition, revoir le fonctionnement de la société, le rôle des partis… Il est quand même extrêmement regrettable d’avoir vu les partis se déchirer pendant de longs mois en Belgique alors que nous vivons la plus importante crise sanitaire et économique dans l’histoire de ce pays. Aujourd’hui, la priorité ne doit pas être de savoir qui on peut inviter à Noël, mais d’éviter le pire dans cette crise. Il va notamment falloir gérer les faillites qui s’annoncent. Je pense aussi qu’il faudra s’occuper des problèmes du plus long terme : emploi, climat, pensions…   On pourrait imaginer un cabinet spécial d’experts qui se réunirait une fois par semaine. Mais il faudrait à chaque fois que des ministres soient autour de la table.

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