interview

Guy-Bernard Cadière: "Si le vaccin était un bien public, le monde entier serait vacciné en trois mois"

De retour de sa 23ᵉ mission au Congo en 10 ans, le professeur Guy-Bernard Cadière avoue un découragement immense devant une situation qui ne s'améliore pas.

Nous avons pris L'Apéro de L'Echo avec Guy-Bernard Cadière, professeur et chef de service à l'hôpital Saint-Pierre, qui opère aussi au Congo avec Denis Mukwege.

Chef de service en chirurgie digestive à l'hôpital Saint Pierre, Guy-Bernard Cadière opère plusieurs fois par an aux côtés de Denis Mukwege, à Panzi (Congo), l'hôpital créé par ce dernier pour "réparer" les femmes au Congo.

Cadière en revient à peine. En dix ans, c'était sa 23e mission, mais cette fois, "c'était vraiment très dur". Pas que les cas aient été plus terribles – à Panzi, on vit en enfer depuis longtemps. Non, c'est un sentiment plus diffus, de ceux qui accablent et qui grignotent le cœur, un "découragement immense" qu'il mettra quelques jours à terrasser.

Au téléphone, il l'avait expliqué: "Dix ans plus tard, la situation n'a pas changé, des femmes et des filles continuent à arriver en masse, les massacres se poursuivent, pour l'instant c'est la ruée sur le cobalt et le coltan qui fait rage. Les contrats sur Denis Mukwege sont encore plus nombreux qu'avant, il ne peut plus sortir et vit comme un prisonnier dans son hôpital depuis un an. Récemment, le père de ma belle-fille a été assassiné, il a reçu une rafale de balles alors qu'il conduisait son fils à l'école."

Il avait poursuivi en expliquant qu'en sortant du bloc opératoire cette fois-ci, deux enfants de douze ans lui avaient demandé "un bonbon". L'une était enceinte, l'autre traînait un bébé d'un an, elles avaient suivi leur mère – massacrée dans les champs et amenée en urgence pour être sauvée. Au téléphone, Cadière avait continué à vider son sac racontant avoir été amené un jour à discuter avec un enfant soldat: "Comment veux-tu lui dire qu'un viol est grave, quand il t'explique que pour intégrer une bande, il a dû tuer sa mère avant de lui manger les seins?" Le plus dur cette fois, c'est que Cadière a l'impression qu'on n'en verra jamais la fin.

Le bon choix du confinement

Il nous reçoit chez lui, dans un appartement surplombant les étangs, un intérieur sans luxe ni chichi, un living-room sobre et très belge, un mur recouvert de BD, un vélo offert par Eddy Merckx posé contre la fenêtre, tandis que des frites attendent leur seconde cuisson dans la cuisine.

"Le pire, c'est de considérer que tous les soignants sont ‘interchangeables', qu'ils peuvent passer d'une unité à une autre. C'est un drame pour le patient, ça!"

Avant sa mission, il était sur le front ici, réquisitionné comme tout le personnel pour faire face à la crise du Covid. Il l'a même attrapé, détresse respiratoire, myocardite et tout le bazar. La bonne nouvelle, c'est qu'aujourd'hui, son corps est rempli d'IGG (anticorps, NDLR).

Le confinement? N'en déplaise à certains, il l'assure, c'était "la seule solution" pour éviter l'hécatombe. Quant aux stratégies d'immunité collective, comme en Allemagne ou en Suède, elles se révélèrent être des échecs aussi.

Non, ce soir, Guy-Bernard Cadière est formel, le seul combo gagnant c'était bien: confinement et vaccination.

Une gestion de gestionnaires

En revanche, ce qui est certain, c'est qu'on aurait pu éviter le chaos dans les hôpitaux qui, à force de travailler à flux tendu, sont incapables de faire face à l'imprévu, encore moins à une pandémie. 

"La crise a montré les limites de la gestion néolibérale qu'on nous impose depuis des années. Le secteur est géré comme une entreprise, les gestionnaires qui ont peu d'expérience du terrain sont obligés de maximiser les profits et réduire les coûts. On passe notre vie à faire du reporting pour justifier l'utilisation d'une compresse ou d'une pince. C'est simple, mes infirmières, je les surnomme les ‘informières'. Mais le pire, c'est encore de considérer que tous les soignants sont ‘interchangeables', qu'ils peuvent passer d'une unité à une autre. C'est un drame pour le patient, ça!"

"Le secteur non-marchand – le moins bien payé – est le plus essentiel à nos vies."

D'autant, que s'il y a bien un enseignement à tirer de la pandémie selon lui, "c'est que le secteur non-marchand – le moins bien payé – est le plus essentiel à nos vies, et que lorsque nous cessons de consommer frénétiquement comme nous le faisions, non seulement la planète va mieux, mais c'est ‘toute l'économie mondiale qui s'effondre'". Il s'interrompt, profite d'une gorgée de vin pour rassembler ses idées avant de repartir, d'un coup, comme ça, sur son prochain combat: les vaccins.

Les vaccins, un bien public?

Ce qui le tue? Le fait que ce ne sont pas les big pharma, mais des scientifiques qui se soient unis à travers le monde pour trouver, dirons-nous, la formule magique, grâce à des financements publics.

"Les brevets ont ensuite été rachetés par les industries pharmaceutiques pour les produire, tout en recevant en prime des fonds des gouvernements et de l'UE pour le faire. Ensuite, ils ont déposé des brevets sur leur production, tout en négociant qu'en cas d'effets secondaires, ce ne seront pas eux, mais les États qui indemniseraient les gens. Est-ce qu'on se rend compte quand même du scandale que cela représente?"

"Comme c'est un monopole, (les big pharma) sont libres de créer une pénurie, donc de faire du chantage au plus offrant des gouvernements. Et, in fine, de faire flamber les prix."

Car au-delà de la question des bénéfices engendrés, estimés à 30% du prix des vaccins selon lui, c'est surtout le monopole de production, et du coup le calendrier vaccinatoire imposé par les multinationales sur lesquels Guy-Bernard Cadière rage ce soir. "Et comme c'est un monopole, ils sont libres de créer une pénurie, donc de faire du chantage au plus offrant des gouvernements. Et, in fine, de faire flamber les prix. Ce n'est tout de même pas normal que les brevets des vaccins soient aux mains des multinationales, le vaccin c'est un bien public, il devrait appartenir au domaine public! Tout le monde devrait pouvoir le fabriquer et si on levait les brevets demain, en 2 ou 3 mois le monde entier pourrait être vacciné!"

L’exception africaine

Son épouse dépose une assiette de fromage sur la table. Guy-Bernard Cadière reprend des forces en ajoutant que dans ce contexte, il est clair que les pays en voie de développement ne sont pas près de voir arriver les vaccins.

"C'est à se demander qui sont vraiment les pays sous-développés?"

"Mais heureusement, au Congo par exemple, ils y résistent mieux, pour eux le Covid c'est un non-événement. Certes il y a l'âge, mais aussi l'immunité croisée, les Congolais ont sans doute déjà été contaminés par d'autres coronavirus avant. Enfin, une hypothèse est que les Congolais qui boivent l'eau du lac, souvent confronté à des germes, des virus et des parasites, réagissent différemment. En cas d'infection, leur organisme ne surréagit pas comme les nôtres."

Un constat qui a de quoi sérieusement faire réfléchir à nos manières de vivre et un "ultra hygiénisme qui nous rend vulnérables à tout ce qui passe!". Et terminant son verre, Guy-Bernard Cadière conclut que finalement, en voyant tout ce qui se passe dans les pays occidentalisés "c'est à se demander qui sont vraiment les pays sous-développés?".

Que buvez-vous?

• Apéro préféré: un bon vin rouge, comme les sud-africains ou ceux de Napa Valley.

À table: à la maison de l'eau. Je ne bois que quand je sors.

 Dernière cuite: je gère assez bien l'alcool donc rien à déplorer. Sauf pour ma femme, qui m'appelle "superglu", tellement je suis affectueux quand j'ai bu.

À qui payer un verre: à Baudelaire, pour sa liberté de pensée, mais aussi pour l'univers sublime que ses œuvres nous offrent. Il formule des choses qui me font accéder à une certaine forme de spiritualité.  

Les 5 dates clés du professeur Guy-Bernard Cadière

1963: je joue avec deux copains quand ma mère me rappelle pour faire mes devoirs. Cinq minutes plus tard, mon copain Ghislain prenait l'arme de son père et tuait notre copain Yves.

1968: je découvre les premières images de la famine au Biafra à la télé. Cela m’a traumatisé à vie.

1979: je fais mes stages de 2ème doc au Burundi. Je découvre l'Afrique pour la première fois.

1983: ma femme rentre au Congo et me fait savoir qu'elle est malade, mais que c'est une bonne nouvelle. J'apprends alors que je vais être papa.

1989: atteint d'une leucémie, je reçois une greffe de moelle le jour de la chute du mur de Berlin. Confiné dans une bulle stérile pendant 1 mois et demi, je dessine et invente les instruments qui me permettront d'opérer les gens sans devoir les ouvrir.

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