Hausse inquiétante de l'utilisation d'opioïdes

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Le nombre d’utilisateurs d’opioïdes a augmenté de 32% en 7 ans, rien qu’au sein des assurés de la Mutualité chrétienne. Le constat est identique du côté de l’Inami, qui indique que certains patients ont même recours à des dizaines de médecins afin de s’approvisionner…

Les utilisateurs d’opioïdes (puissants analgésiques dérivés de la morphine), dont les effets sont similaires à ceux de l’opium, sont de plus en plus nombreux. Ils sont passés 304.384 en 2010 à 402.236 en 2017, chez les membres de la Mutualité chrétienne (MC). Soit une augmentation de 32% en 7 ans (voir l’infographie)."La prise d’opioïdes à des doses progressivement plus fortes permet de traiter adéquatement la douleur de nombreux patients cancéreux et leur apporte plus de confort", relève Jean Hermesse, secrétaire général de la MC. Ça, c’est pour les patients cancéreux.

Ce qui inquiète surtout, c’est l’augmentation de la consommation des opioïdes chez les patients non-cancéreux. 92% des patients adhérant à la Mutualité chrétienne qui consomment ces puissants analgésiques le font pour traiter des douleurs d’origine non cancéreuse (douleurs articulaires, névralgies, maux de dos)."Ce qui est particulièrement inquiétant, c’est que l’augmentation est surtout le fait des non-cancéreux, et que c’est sur du long cours, des traitements d’un an voire plus, déclare Joëlle Delvaux, porte-parole de la Mutualité chrétienne. L’étude ne porte que sur notre mutualité, mais nous pouvons imaginer que la situation est la même dans les autres."


Les médecins généralistes, gros prescripteurs

La mutualité relève que les médecins spécialistes ont tendance à prescrire les opioïdes à moins de patients (35%) que les généralistes (65%)."L’utilisation prolongée d’opioïdes n’est pourtant pas sans risque, poursuit Jean Hermesse. Une tolérance à l’effet analgésique s’installe assez rapidement. L’utilisation prolongée, l’augmentation des doses ou la prescription d’une variante plus puissante augmentent le risque d’effets secondaires, de dépendance et d’abus. Parmi les effets secondaires, la somnolence (avec risque d’accident de la route ou de travail) et la confusion. En outre, ces médicaments peuvent influencer négativement l’action d’autres médicaments." 

"Parmi les effets secondaires, la somnolence (avec risque d’accident de la route ou de travail) et la confusion."
Jean Hermesse
secrétaire général de la Mutualité Chrétienne

Cette augmentation de la consommation se manifeste tant pour les opioïdes faiblement dosés comme le tramadol (+ 36% en 7 ans), que pour les opioïdes fortement dosés comme l’oxycodone (+ 274%). Ce qui inquiète encore plus la Mutualité chrétienne, c’est que plus d’un patient non-cancéreux sur sept utilise ces médicaments durant une période prolongée. "Un antidouleur doit faire partie d’un traitement, il y a d’autres approches qui peuvent aider, le médicament n’est pas la solution unique", rappelle Joëlle Delvaux.

La hausse de cinq opioïdes (tramadol, oxycodone, tilidine, fentanyl, piritramide) a considérablement augmenté en dix ans (2006-2016), constate aussi de son côté l’Inami, qui s’est demandé si les patients utilisaient toujours ces antidouleur correctement. Et le constat est le suivant: en 2016, plus de 30.300 patients se sont procuré suffisamment d’opioïdes pour pouvoir s’administrer en moyenne plus d’une dose journalière. Un usage prolongé et régulier d’opioïdes peut créer une dépendance et contribuer à accroître la sensibilité des patients à la douleur. De ce fait, à long terme, leur besoin en antidouleur morphiniques augmente. "L’usage impropre des opioïdes a des répercussions graves sur la santé du patient, sur la sécurité publique et sur le budget de l’assurance soins de santé et indemnités (SSI)", relève l’Institut national d’assurance maladie-invalidité.

Shopping médical

D’après l’Inami, certains utilisateurs font même du shopping médical. C’est-à-dire qu’ils demandent des prescriptions à plusieurs médecins et/ou se procurent les médicaments dans plusieurs pharmacies, afin que les prescripteurs et les pharmaciens ne puissent s’en rendre compte. Certains patients vont jusqu’à recourir à des dizaines de médecins et de pharmaciens afin de s’approvisionner.

Trois questions à Jerry Werenne, médecin directeur du centre d'aide pour toxicomanes Projet Lama

1. Pourquoi les médecins généralistes ont-ils de plus en plus souvent tendance à prescrire des opioïdes?
Les médecins sont bombardés par le marketing des industries pharmaceutiques, qui, elles, sont régulées par les marchés et donc veulent vendre leurs produits, qui ne sont pas toujours bons pour les patients. Les marchés envahissent en quelque sorte le champ du domaine de la santé et finissent par influencer les choix des médecins.Certaines firmes pharmaceutiques mettent sur le marché des produits dangereux pour les patients, comme le fentanyl, qui est dix fois plus puissant que la morphine.

2. Quelle est la différence entre opioïdes et opiacés?
Il y a très peu de différences, ce sont tous les deux des dérivés de l’opium, si ce n’est que l’un est synthétique (les opioïdes, NDLR) et l’autre pas. Dans les opioïdes, on trouve de nouvelles molécules synthétiques, dont on ne connaît pas encore vraiment les conséquences sur les patients. Les opiacés, eux, sont en fait très peu toxiques au niveau organique, ils font très peu de dégâts, contrairement à des médicaments comme les anti-inflammatoires. Ce sont de bonnes molécules, efficaces, puissantes, qui ne font pas de dégâts à l’organisme, mais elles développent à coup sûr une dépendance.

3. Comment devient-on dépendant aux opioïdes?
Il faut distinguer deux types de souffrance: la souffrance physique et la souffrance psychique. Lorsqu’on prescrit des opioïdes à un patient souffrant physiquement, celui-ci, une fois le traitement terminé, a moins de chances de devenir dépendant puisque la douleur physique a disparu, alors qu’un patient dont la souffrance est psychique a plus de risques de devenir dépendant. Cette dépendance peut entraîner de graves soucis, jusqu’à l’overdose mortelle, comme on en voit beaucoup aux Etats-Unis, qui est en pleine crise des opiacés.

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