interview

Henri Bartholomeeusen (Centre d'action laïque): "La laïcité est l'avenir des religions"

©Kristof Vadino

Pour le président du Centre d'action laïque, Henri Bartholomeeusen, "il n’y a pas d’alternative à la laïcité, c’est elle ou la radicalité." Entretien.

Le Centre d’action laïque (CAL) est né il y a 50 ans, des suites de l’incendie du grand magasin À l’Innovation, dont les victimes non-croyantes ou agnostiques ne bénéficiaient pas du soutien moral que pouvait délivrer le monde catholique "dont la prégnance était encore très forte à l’époque", rappelle Henri Bartholomeeusen. 

"En 1969, on crée le CAL sur base d’une idée assez proche de celle qu’on se fait de la laïcité aujourd’hui: la volonté de construire une société progressiste, basée sur les libertés, notamment la liberté religieuse, poursuit le président du CAL. À la base, c’est un mouvement anticlérical, mais pas antireligieux.Après un recentrage sur cette conception de la laïcité, le CAL continue de militer pour l’inscription de ce principe dans la Constitution. "Il n’y a pas d’alternative à la laïcité, c’est elle ou la radicalité", dit Henri Bartholomeeusen.

"La part attribuée à la religion catholique par les pouvoirs publics est disproportionnée par rapport à ce qu’elle représente dans la société civile."

Diriez-vous que la laïcité participe d’une pensée philosophique du même ordre qu’une religion?
Non. La laïcité est à la fois philosophique et politique. Philosophique car elle autorise une infinité de philosophies, et politique car elle consacre les droits fondamentaux qui doivent être garantis par le pouvoir politique. En 1999, le CAL obtient des subsides pour produire une assistance morale pour les agnostiques et les non-croyants. On va le financer à l’égal des cultes mais ce n’est pas un culte. On va alors construire une erreur en pensant qu’il fallait redéfinir la laïcité: on a confondu le principe, qui est invariant, avec l’action laïque. La laïcité a ensuite été associée la défense d’une communauté. En 2016, j’annonce lui rendre ses lettres de noblesse avec une définition univoque et universelle.

Quelle est-elle?
Un principe humaniste et politique qui fonde les libertés, garanties par l’impartialité des pouvoirs démocratiques. L’impartialité est différente de la neutralité, elle a une exigence de plus: assurer à chacun de développer ses propres conceptions et de les défendre. Elle doit ensuite assurer le partage des savoirs pour garantir le caractère effectif de cette liberté par l’émancipation, c’est-à-dire disposer de l’entendement suffisant pour faire des choix.

"La seule chose qu’on puisse exiger d’une religion qui s’exprime publiquement c’est qu’elle accepte d’être critiquée publiquement."

Mais vous réclamez un rééquilibrage des financements…
Le CAL n’est pas le temple de la laïcité mais on peut imaginer un rééquilibrage car la part attribuée à la religion catholique par les pouvoirs publics est disproportionnée par rapport à ce qu’elle représente dans la société civile. C’est une question de correction mais ce n’est pas d’une urgence absolue.

Ce rééquilibrage se ferait-il au bénéfice de la religion musulmane?
L’islam pourrait estimer être sous-financé, la question devra un jour être posée. Le principe de laïcité constitue l’avenir des religions dans la mesure où il assure leur coexistence. La société est devenue pluricultuelle et ce sont des monothéismes qui se partagent le territoire. C’est naturellement dangereux car ils sont basés sur l’omnipotence et l’omniscience d’un dieu unique. Sans un principe de laïcité, l’œcuménisme de ces religions les exclut les unes des autres.

"On a longtemps mis le couvercle sur la casserole pour garantir la paix sociale."

En France la place de l’islam suscite de vifs débats. Les problèmes posés en France sont-ils comparables en Belgique?
On a longtemps mis le couvercle sur la casserole pour garantir la paix sociale. On assiste à une radicalisation pas uniquement en matière sociale et identitaire, mais aussi en matière politique dans un moment où le temps des débats s’est considérablement réduit. On est dans la dictature de l’urgence. Il y a une confluence des nationalismes et des identités qui se radicalisent. Le terrain est fertile pour que la communauté musulmane soit fragilisée par l’islamisme. La foi de chacun n’est pas critiquable mais la seule chose qu’on puisse exiger d’une religion qui s’exprime publiquement, c’est qu’elle accepte d’être critiquée publiquement. Aujourd’hui, des religions dans leur radicalité sont défaussées par rapport aux règles de la démocratie. Lorsqu’il s’agit de prendre le Coran à la lettre, les autorités religieuses musulmanes ne sont pas claires. Elles ont beau nous dire que c’est une religion d’amour et de partage   et c’est vrai pour certains versets , tant qu’elles ne disent pas que les textes doivent être interprétés avec le regard du XXIe siècle et qu’elles continuent à prétendre que c’est parole de dieu incréé et impensé, ils autorisent une partie de leurs fidèles à prendre le Coran à la lettre. C’est inquiétant par rapport à certains versets, comme ceux qui parlent de prédominance absolue de l’homme sur la femme ou de trucider l’infidèle. C’est d’autant plus inquiétant que cet islamisme a une branche qui se soucie de politique et entend s’imposer en tant que vérité à toute la société.

En Belgique aussi?
Oui mais le danger, ce sont les amalgames. On a fait des études au CAL qui montrent que la population belge non-musulmane se sécularise beaucoup moins vite que ne le fait la population d’origine musulmane. Mais dans une partie de cette population qui ne se sécularise pas, on assiste à une radicalisation terrible. Avec une capacité d’intimidation. Des incroyants qui n’osent pas s’exprimer dans leur communauté, voilà un phénomène auquel il faut être attentif. Ce sont des contraintes contraires aux libertés fondamentales.

"Le monde politique avait oublié le concept de laïcité par incompétence ou par électoralisme."

Les autorités belges en ont-elles suffisamment conscience selon vous?
La prise de conscience est relativement récente. Le monde politique avait oublié le concept de laïcité, par incompétence ou par électoralisme. Jusqu’en 2014 à Bruxelles, chaque fois qu’on interrogeait un mandataire public sur la laïcité et le vivre ensemble, il bottait systématiquement en touche avec des concepts comme la tolérance ou la neutralité. Nous avons abordé le thème de l’insuffisance du principe de tolérance, cela a été utile car le risque de radicalité pénètre l’école, les pouvoirs publics.

CARTE BLANCHE | Qui frappe ainsi?

En quoi l’inscription de la laïcité répond à ce type de problème?
Nous avons souffert d’une absence de courage politique qui laisse par exemple les écoles seules face à la question du voile. L’inscription de la laïcité dans la Constitution donnerait une clé de lecture à toutes les administrations, aux pouvoirs politiques et à la Justice. Il faudra bien sûr un débat démocratique pour arriver à un référent commun. Nous avons une idée très précise de ce qu’il conviendrait de faire.

Exemple?
Il faut naturellement autoriser le port du voile dans l’espace public, c’est une question de liberté d’expression. Mais il faut également que soit acceptée la critique de cette expression. L’égalité homme-femme est un concept lié à l’émancipation et au respect de la personne. À l’inverse, le fonctionnaire au guichet doit être le fonctionnaire de tous. À partir d’un principe simple, on peut décliner des postures très concrètes.

"Lorsqu’il s’agit de prendre le Coran à la lettre, les autorités religieuses musulmanes ne sont pas claires."

Le règlement d’Actiris interdisant le port du voile a été cassé en justice. La laïcité dans la Constitution aurait pu empêcher pareille décision?
Mon analyse aurait été celle-là, mais je ne veux pas imposer une posture avant le débat démocratique. Il aurait été utile pour les tribunaux de savoir comment actualiser le principe de laïcité.

Et pour le voile dans les écoles?
Pour les élèves c’est simple, l’école est un lieu où l’enfant est sorti de son cadre naturel. C’est la découverte d’autre chose que sa tradition, d’autres façons de penser et de l’universalité du savoir. Le savoir est commun, la foi est particulière. Ces particularismes, fondateurs pour chacun, doivent pour autant permettre à l’individu de sortir de sa bulle. L’interdiction doit être valable jusqu’à ce que l’enfant accède à un état de maturité. À partir de quand? C’est un débat dont la démocratie doit se saisir. Il faudra faire un choix. Ce choix sera toujours critiquable, mais donnons-nous une clé.

Et vous qu’en pensez-vous?
On pourrait dire jusqu’en rhéto, mais je comprendrais qu’on autorise le voile dans les deux dernières années.

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