interview

Henri Leysen: "Les politiques punissent ceux qui respectent les normes, mais ne sanctionnent pas ceux qui ne respectent rien"

Henri Leysen: "Tout le quartier de la Bourse, du piétonnier et du Métropole c’est un chancre et aujourd’hui il remonte vers le Sablon." ©Kristof Vadino

Henri Leysen, joaillier fournisseur de la Cour, est du genre direct. "Nous sommes gouvernés par des bandits", se permet-il, verre de bourgogne à la main. L'Apéro de L'Echo s'est invité chez lui.

Au téléphone, il nous disait: "Ça va peut-être pas vous plaire, mais moi je paierais bien un verre au bourgmestre de Bruxelles pour l’engueuler!" Deux jours plus tard, alors qu’il nous reçoit dans sa petite fermette du Brabant wallon, Henri Leysen tempère: "Je ne l’engueulerais pas parce que ce n’est pas constructif, mais j’aimerais tout de même bien lui expliquer la situation de Bruxelles et du Sablon. Comment est-ce possible de prendre des décisions pareilles?"

S’interrompant ensuite pour nous désigner la meilleure place de la table, vue directe sur la cheminée, il s’excuse de ne pas porter de veston, mais "nous sommes à la campagne", sourit-il avant de s’en aller couper Radio Nostalgie qui, pour l’heure, diffuse le meilleur des années 1980. Au téléphone aussi, il nous avait demandé ce que nous prenions pour l’apéritif parce que lui n’est pas très champagne, plutôt blanc. Plutôt bourgogne. "Mais j’ai tout ce que vous voulez, rouge, blanc, rosé, champagne et aussi du très bon whisky", énumère-t-il à présent en s’asseyant de l’autre côté de la table, en même temps qu’il dépose un plateau rempli de chips, cacahuètes, toasts au crabe et saucisson presque sans gras. Oui, le joaillier de la cour l’assume, il est un épicurien et ce soir, Henri nous reçoit comme une reine.

Le joaillier en cinq dates

1970: Je fais mon service militaire en Allemagne, j’avais noté dans un carnet: "le comble de la liberté, c’est d’être à l’armée pour la défendre". 

1972: Je rentre dans l’affaire familiale. J’ai toujours aimé dessiner, je traînais dans l’atelier.

1982: Nous déménageons le magasin historique vers le Sablon, tant le bas de la ville était devenu infernal et invivable.

2010: Je m’associe avec mon fils, la 6ème génération, qui me dit qu’il a encore besoin de moi. Aujourd’hui, c’est lui qui gère pendant que je m’occupe de la création et de la clientèle.

2012: Je rencontre Bernadette, le plus beau sourire du monde, qui me dit: "jamais plus je ne vivrai avec quelqu’un". Et cela fait 8 ans à présent que nous vivons ensemble.

Devant lui, deux petites feuilles, quelques notes, des dates surtout. Un pense-bête peut-être, un filet de sécurité aussi tant il semble redouter de s’emporter. Il le reconnaît lui-même, il est plutôt franc du collier. Des points de vue "à la hache", dirons-nous, qui tranchent avec la douceur qui l’habite quand il les exprime. "Allons, trinquons, lâche-t-il, surtout à la santé."

"Gouvernés par des bandits"

En filigrane, nous apprenons qu’il attend le coup de fil de son fils cadet qui ressentait les symptômes du virus et qui se faisait dépister cet après-midi. Là, "on attend les nouvelles". Sinon, "Comment ça va?", osons-nous quand même. Comme pour beaucoup de Belges, l’ambiance est franchement morose, la bijouterie se remettait à peine du premier confinement et, malgré la disparition du tourisme, les affaires finissaient par reprendre un peu de couleurs. Et là, paf, la reprise est tuée dans l’œuf. Mais c’est moins la situation sanitaire que les décisions imposées qui le tarabustent et qui lui font dire aujourd’hui: "Nous sommes gouvernés par des bandits!"

"On préfère s’attaquer aux restaurants et aux bars qui, eux, respectent au maximum les consignes sanitaires. C’est un scandale!"

Il a d’ailleurs fait son petit tour, de son entourage, de ses connaissances, des autres commerçants aussi. De ce qu’il en retient, les avis sont plus que négatifs quant aux fameuses décisions de fermeture. Henri est aussi descendu dans le bas de la ville et là, selon lui, le constat est édifiant, tant les passants ne respectent qu'à moitié les gestes barrières et consignes de sécurité. "Mais là, il n’y a pas de policier pour verbaliser, non, on préfère s’attaquer aux restaurants et aux bars qui, eux, respectent au maximum les consignes sanitaires. C’est un scandale!"

©Kristof Vadino

Comme pas mal de Belges, Henri Leysen est allé au restaurant, samedi soir. Ce qu’il apprenait le lendemain de la bouche du restaurateur l’a bien mis en rote. Dix minutes après l’heure de fermeture imposée – avant la fermeture totale qui interviendrait 2 jours plus tard – quatre policiers débarquaient en mode commando pour verbaliser la seule table qui s’apprêtait à partir. Résultat des courses: "750€ d’amende pour le restaurateur et 250€ pour chaque membre de la famille, pour 10 minutes", relate-t-il.

Pour les prochaines élections, Henri ne cochera pas les cases, mais écrira en grand sur son bulletin de vote: "Je ne voterai que si vous annoncez les alliances électorales avant!"

"Aujourd’hui, les politiques punissent ceux qui travaillent et respectent les normes, mais ne sanctionnent pas ceux qui ne respectent rien et tout ça pour surtout ne pas froisser leur électorat. Des bandits, je vous dis!" tonne-t-il un peu. Notre homme est d’autant plus déçu que, question gouvernement fédéral, il se réjouissait de l’arrivée d’Alexander De Croo comme grand timonier. Or, selon lui, "il faiblit déjà, on le sent dans son discours". D’ailleurs, c’est bien décidé, pour les prochaines élections, Henri ne cochera pas les cases, mais écrira en grand sur son bulletin de vote: "Je ne voterai que si vous annoncez les alliances électorales avant!"

Reprenant un verre de blanc, le bijoutier historique de Bruxelles, dont le nom s’affiche désormais sur plus de 750 enseignes en Chine, finit par lâcher que s’il offrait un verre au bourgmestre ce serait surtout pour lui dire: "J’ai mal à ma ville. Quand j’ai commencé dans l’affaire familiale, c’était il y 49 ans. Nous étions rue du Marché aux Poulets, un immeuble magnifique sur cinq étages, le grand chic, comme à Paris. Début 1980, j’ai dû me résoudre à m’installer au Sablon parce que je n’étais plus entouré que par des peep-shows. On nous avait dit: 'On va redynamiser le bas de la ville', j’y ai cru et puis récemment, j’ai dû vendre mon immeuble qui est devenu le plus grand centre de piercing et de tatouages. Tout le quartier de la Bourse, du piétonnier et du Métropole c’est un chancre et aujourd’hui il remonte vers le Sablon."

Twist à Saint-Tropez

Les perspectives de son métier? Compliquées. Le luxe, c’est presque fini, reste le Sablon. Mais là aussi, on le tue petit à petit, il a d’ailleurs demandé à d’autres commerçants où ils s’installeraient s’ils devaient quitter la place. "Figurez-vous que personne n’a trouvé où aller", souffle-t-il. D’autant que le secteur en général s’est déjà déplacé pour les trois quarts vers la Chine. Même à Anvers, la plupart ont déjà plié bagage soit vers l’Asie, soit vers le Proche-Orient.

"Mais bon, on ne va pas se laisser abattre", conclut-il alors et, se dirigeant à présent vers son juke-box, un Wurlitzer, Henri Leysen lance "Twist à Saint-Tropez". Pour le soleil et pour se remonter le moral aussi.

Que buvez-vous?

Apéro préféré: Un bon bourgogne blanc.

À table: Pour l’instant, du bourgogne rouge, je change souvent suivant les saisons, sinon on se fatigue trop vite des saveurs.

Dernière cuite: Avec des amis, au moment de se quitter, je leur dis "ramenez-moi, je suis trop saoul pour conduire". Ils me répondent: "Henri, on est chez toi".

À qui payer un verre:  À Johnny, j’ai presque réussi à le faire sur une terrasse à Saint-Tropez, sinon à François Damiens car il me fait tellement rire.

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