interview

Herman Goossens, le "Monsieur Test" belge: "Préparons-nous à tous les scénarios, le meilleur comme le pire"

Le professeur de microbiologie Herman Goossens est au cœur de la lutte contre la pandémie. Président de la task force testing belge. À bord du projet européen "Vaccelerate". Coordinateur de cet autre projet européen "Recover". ©Siska Vandecasteele

Pour Herman Goossens, le "Monsieur Test" belge, la clef de tout assouplissement réside dans la politique de test qui l'accompagne. Innovante, si possible, quitte à faire sauter quelques verrous.

On ne dira pas qu'il est sur tous les fronts, mais sur beaucoup quand même. Président de la "task force" chargée de la politique de test en Belgique. Membre du projet de recherche européen "Vaccelerate", dont la finalité est de contrer les variants du coronavirus. Coordinateur d'un autre, Recover, dont les investigations ont pour but de combler les lacunes de notre connaissance de ce satané virus. Et, dans le "civil", professeur de microbiologie à l'université d'Anvers. On fait le point avec Herman Goossens.

"Le virus est capable de se recombiner, de restructurer ses gènes. Des changements qui portent parfois sur des parties essentielles, lui permettant peut-être d'échapper à certains vaccins."
Herman Goossens
Président de la task force testing et professeur de microbiologie (UAntwerpen)

Les stars du moment, ce sont les variants, qui ont fait entrer, fin 2020, la pandémie "dans une nouvelle phase". Pas prévue, inquiétante, et de quoi constituer "le plus grand défi" se trouvant face à nous. "Le virus est capable de se recombiner, de restructurer ses gènes. Des changements qui portent parfois sur des parties essentielles, lui permettant peut-être d'échapper à certains vaccins", qu'il faudra dès lors adapter. "Une menace."

N'aurait-on pas tendance à la surestimer? Un rapport n'indiquait-il pas, fin janvier, que le variant britannique représenterait 90% des infections un mois plus tard, faisant bondir le taux de reproduction de l'épidémie? Or nous n'en sommes pas (encore?) là. "Oui, le phénomène est peut-être un peu plus lent que prévu."

"Avec une contagiosité supérieure d'environ 50%, le variant britannique sera dominant au mois de mars. Tous les modèles convergent, ce qui est inquiétant."

N'empêche. Tous les modèles européens convergent, insiste celui qui a l'oreille du ministre fédéral de la Santé, Frank Vandenbroucke. "Avec une contagiosité supérieure d'environ 50%, le variant britannique sera dominant en mars. Ce qui est inquiétant." Alors, ces modèles, peut-être se trompent-ils tous. "Ce n'est pas un scénario impossible."

Improbable toutefois. À vrai dire, cela a surpris le professeur. Que les modèles présentés lundi par le Premier Alexander De Croo suscitent tant de surprise. Notamment parce qu'ils sont cosignés par le biostatisticien Niel Hens (UHasselt), "très réputé". Et parce que ce constat est partagé un peu partout en Europe. "Je ne vois pas pourquoi la Belgique serait épargnée." Pas vraiment le style du pays, jusqu'à présent.

Ces modèles ne sous-estiment-ils pas les effets saisonniers – autrement dit, le redoux actuel? "Les effets d'avril et mars seront minimes; il faudra attendre l'été pour que cela joue." Mais il est autre chose dont les courbes ne tiennent pas compte: le fait que le variant britannique pourrait s'avérer plus agressif, avec des hospitalisations et une mortalité plus élevées. "Même si ce n'est pas encore certain. Alors oui, l'intervalle de confiance de ces courbes est important. Mais la réalité peut basculer des deux côtés, du meilleur ou du plus grave. Il faut en tenir compte."

Une troisième vague. De quelle ampleur?

Voilà pourquoi Herman Goossens avance qu'il est probable qu'une troisième vague déferle d'ici fin mars, début avril. Toute la question est de savoir de quelle ampleur. "Ce n'est pas nécessairement la catastrophe. On pourrait voir une légère hausse du nombre d'infections sans qu'il y ait pour autant un impact sur les admissions. Ou bien, les conséquences seront plus importantes."

"Je ne suis pas ministre. Ils ont les modèles, ils savent ce qui pourrait se passer en cas d'assouplissement. À eux de décider."

Difficile, dans ces conditions, de parler déconfinement, alors que se profile le Comité de concertation? Ne tentez pas d'attirer Herman Goossens sur le terrain glissant de la politique. La seule fois où il y a posé un orteil, c'était pour défendre l'idée de maintenir les écoles ouvertes, malgré le confinement. "Je ne suis pas ministre. Ils ont les modèles, ils savent ce qui pourrait se passer en cas d'assouplissement. À eux de décider. En gardant en tête les leçons que l'histoire nous a apprises. L'assouplissement de septembre a eu des effets dramatiques; il faut avancer avec prudence." Chassez la politique, elle revient au galop.

"Si l'on court derrière la perfection, on n'arrivera jamais à faire quoi que ce soit!"

Une invitation, encore. "La priorité devrait être la jeunesse." Suivie d'une suggestion. Pourquoi ne pas s'inspirer de ce qui se fait aux Pays-Bas? Où les assouplissements s'accompagnent d'une politique de tests. "On pourrait lancer des projets pilotes, afin d'expérimenter différents scénarios. Un concert, une pièce de théâtre, un match sportif."

À bas le risque zéro

Ce qui nécessite de changer d'optique. "Il convient de tester afin de réduire le risque, pas d'atteindre le risque zéro. Même si certains de mes collègues ne sont pas de cet avis. Si l'on court derrière la perfection, on n'arrivera jamais à faire quoi que ce soit!"

Tester, mais comment? C'est là qu'il va falloir faire preuve d'ouverture. "Adoptons une vue plus large, et une stratégie qui embrasse les aspects sociétaux, économiques et liés au bien-être."

Après l'été, la Belgique devrait jouer la carte de la proactivité, insiste Herman Goossens. ©Photo News

Élargir sa vision, ce peut être partiellement renoncer aux sacro-saints écouvillons nasopharyngés, d'usage plutôt désagréable. "Il faut sortir de là. Plusieurs pays sont passés à la combinaison de frottis plus superficiels, dans le nez et la gorge, aboutissant à une sensibilité presque similaire. Et ne nécessitant pas du personnel médical: on pourrait par exemple compter sur des volontaires de la Croix-Rouge."

Cela peut être reconsidérer le cas du "self testing". Autrement dit, faire subir un test antigénique rapide à la combinaison de frottis que l'on vient de réaliser. "Un papier néerlandais vient de sortir sur le sujet, et les résultats sont excellents! La recette est déjà utilisée en Allemagne ou en Suède."

Il y a la piste des tests salivaires, aussi. Que la Belgique vient (enfin!) d'emprunter, en lançant un projet pilote dans les écoles, dans lesquelles les enseignants joueront le rôle de population vigile. "Cette expérience pourrait être étendue à d'autres services publics. Policiers, pompiers ou éboueurs."

80%
sensibilité
"Lorsque l'on parle d'une sensibilité de 80%, regrette Herman Goossens, certains déplorent que sur 100 personnes infectées, on va en rater 20, qui risquent de répandre le virus. À quoi je rétorque que l'on va surtout en trouver 80, qui ne le répandront plus."

Voilà des mois que Herman Goossens suggère que la Belgique élargisse sa palette. "Les habitudes ne sont pas faciles à changer. Et si l'on exige un test fiable à 100%, on ne fera jamais rien. Lorsque l'on parle d'une sensibilité de 80%, certains déplorent que sur cent personnes infectées, on va en rater vingt, qui risquent de répandre le virus. À quoi je rétorque que l'on va surtout en trouver quatre-vingts, qui ne le répandront plus. Au lieu de zéro, si l'on ne fait rien! À Hong Kong, ils ont des distributeurs de tests salivaires dans les gares et le métro."

"Moi, je ne suis que le président de la task force, je ne dispose pas du pouvoir de prendre des décisions."

Aux politiques, après, de peser. "À eux de prendre les décisions. Moi, je ne suis que le président de la task force, je ne dispose pas de ce pouvoir." Peser, et poser choix et priorités. "On ne pourra pas tout faire." Voilà l'espoir que le "Monsieur Test" de la Belgique place en ce vendredi. Voir arriver des décisions "qui vont nous permettre de développer une stratégie de tests permettant certains assouplissements".

Et après?

Et pour la suite? En mai ou juin, "quand les choses se seront un peu calmées" – parce que le microbiologiste table sur un été relativement calme. "Depuis un an, nous réagissons, attendons qu'un feu soit déclaré quelque part pour l'éteindre. Soyons proactifs!"

"Je ne conteste pas l'existence d'un 'best case scenario', mais que l'on se prépare aussi au 'worst case'. On me dit pessimiste? Mais non. Je suis ouvert à tous les scénarios."

Place à la prévention, en somme. Ce qui n'est pas le fort de la Belgique. "Posons-nous la question: que pourrait-il se passer? Bien sûr, j'espère de tout mon cœur retrouver une vie 'normale'. Seulement, on pourrait aussi être confrontés à un nouveau variant. Ou à des livraisons ralenties de vaccins. Préparons-nous, et présentons ces scénarios à la population, par honnêteté. Il m'a déjà été dit que l'on n'aurait plus besoin de plateforme de tests d'ici l'été. Mais quelle naïveté! Je ne conteste pas l'existence d'un 'best case scenario', mais que l'on se prépare aussi au 'worst case'. On me dit pessimiste? Mais non. Je suis ouvert à tous les scénarios."

À long terme, le professeur espère que cette pandémie permettra de "revoir la façon dont on détecte les maladies infectieuses". "Une petite révolution technologique est en cours, on travaille sur des tests de l'air que l'on exhale. Voilà la prochaine étape: les tests rapides et les autotests. Au lieu d'aller chez le médecin pour savoir si je suis atteint de la grippe, je pourrai me tester moi-même. Ce qui pourrait faire baisser la consommation d'antibiotiques. Pour cela, il faudra garder l'esprit ouvert et éviter les réflexes corporatistes."

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