reportage

Hussein, ou le rejet d'un corps étranger

©Tim Dirven

À l’automne 2015, la Belgique a décidé d’arrêter d’octroyer systématiquement sa protection aux ressortissants de Bagdad. Hussein venait d’arriver au parc Maximilien, il avait raconté son chemin sur la route de l’exil à L’Echo. Deux ans et demi plus tard, il retourne à la case départ. Au péril de sa vie, dit-il.

Hussein avait déjà l’air fatigué la première fois qu’on l’a rencontré. C’était en septembre 2015, dans la confusion du parc Maximilien, où se concentraient des centaines de migrants en attendant que l’administration enregistre leur demande d’asile. Il nous avait raconté son histoire en faisant dérouler les photos sur son smartphone. Situation initiale: selfie dans un blindé en uniforme de l’armée irakienne. Péripéties: photos dans un canot sur la mer Égée; dans le maquis d’une île grecque; dans le jardin de cet hôtel mafieux de Budapest, où on vous raquette toutes les trois heures avec la complicité de la police; jusqu’à son arrivée à Bruxelles, où il pose son baluchon. Avec 5.000 kilomètres dans les pieds, il y avait de quoi être exténué. Soulagé, aussi.

"Geweigerd"

Deux ans et quatre mois plus tard, Hussein a l’air plus exténué encore. Son visage est marqué, usé. Hussein vient de recevoir la décision définitive de la Belgique, donc de l’Europe, sur son compte. Par une lettre de trois lignes. "Mijnheer, Hierbij deel ik u mee dat de RVV de vluchtelingenstatus en de subsidiaire bescherming heeft geweigerd." Il a eu le temps d’apprendre assez de néerlandais pour comprendre: le Conseil du contentieux des étrangers (RVV) refuse sa demande d’asile ou de protection subsidiaire.

Deux ans et quatre mois après notre première rencontre, on prend rendez-vous avec lui pour entendre la suite de son histoire. Retour au parc Maximilien. La plaine est déserte, le ciel est bas. Hussein commence à raconter par bribes, mais très vite se détourne pour réprimer un sanglot. La photo. On est venu ici pour faire la photo. Il se maîtrise pour se plier au jeu du portrait. Mais il ne cache pas son visage, comme il l’avait fait en septembre 2015. Cette fois, on peut écrire son nom, aussi, si on veut: Hussein Al Muwali.

"Je dois oublier, oublier tout ce que j’ai appris, oublier tout ça, ou je mourrai de l’intérieur."
Hussein Al Muwali

Très vite après son inscription comme demandeur d’asile, il a été envoyé une quinzaine de jours au 127 bis, le centre fermé de l’aéroport de Bruxelles. Sans explication, et sans pouvoir contacter sa famille, raconte-t-il – "ma mère croyait que j’étais mort". Puis, il a été envoyé au centre pour réfugiés du Pondrôme, près de Beauraing. Un an dans une tente. On vous donne des plats surgelés et une pension de 7 euros par semaine – pas assez pour sortir, rencontrer, travailler. Il commence à apprendre le français. Ses résultats sont brillants.

Après quatorze mois, on lui annonce qu’il peut prétendre à un logement social. Puisqu’on lui donne le choix, il opte pour Liège – ou Bruxelles, en deuxième recours. Mais c’est à Roulers qu’on l’envoie. Et cinq jours après son arrivée, il reçoit un coup de téléphone de son assistant social: "Mauvaise nouvelle." Sa demande d’asile est rejetée. Il fait appel. Raconte une nouvelle fois son récit – qu’il nous est impossible de vérifier: il était militaire dans l’armée irakienne, donc étiqueté chiite; dans le renseignement, donc étiqueté espion. Dans son quartier, une milice sunnite harcelait sa famille, il a choisi de déserter.

Dans cette dernière confrontation avec l’autorité belge, il se convainc que la décision est prise d’avance. "L’interprète m’interrompait pour traduire, mais au lieu de me laisser reprendre le fil, le fonctionnaire enchaînait systématiquement par de nouvelles questions", raconte-t-il. "Des amis m’ont dit que je n’aurais jamais dû révéler que j’avais servi dans l’armée, que toutes les demandes de soldats sont rejetées." Hussein est aussi persuadé qu’en disant que la religion n’avait pas d’importance pour lui, qu’en refusant de se dire chiite ou sunnite, il a aggravé son cas. Et puis ses juges n’étaient pas satisfaits de ses preuves matérielles. Les menaces de mort explicites, il les avait reçues sur un ancien téléphone, qu’il a vendu entre-temps, dit-il. "J’ai la preuve de la plainte que j’ai déposée auprès d’un juge irakien, mais il n’y a que le téléphone qui les intéressait…"

Roulers, donc. Changement de région, changement de langue. Il apprend le néerlandais de toutes ses forces. Il passe le deuxième module avec 90/100, il assimile vite. Hussein sort son portable pour montrer une vidéo. Son école de néerlandais avait organisé la venue de Saint-Nicolas: on voit le grand saint qui le félicite pour une calligraphie qu’il avait faite pour sa professeure, et lui commande à son tour une calligraphie en arabe pour l’année prochaine. "Mais je ne pourrai…" – sa voix s’éteint avant le "pas". À la fin du mois, il aurait terminé le troisième niveau de néerlandais, mais ça non plus il ne pourra pas le faire. En français comme en anglais, il était un des meilleurs. "Je dois oublier, oublier tout ce que j’ai appris, oublier tout ça, ou je mourrai de l’intérieur."

Rester? Certains le font. Mais il n’a pas la force de se faire clandestin. Il y avait d’autres moyens de contourner les lois: un jour, une dame lui a proposé un mariage blanc, il a cru à une blague, c’en est resté là. À Roulers, un ami, un homme, lui a fait la même proposition. Pourquoi a-t-il refusé? Il balaye la question comme une évidence. "On ne peut pas jouer avec la vie. Le mariage, c’est pas une PlayStation. Il doit y avoir des sentiments."

Épilogue

Retour volontaire, donc. Il va recevoir de l’argent pour son aide à la réinstallation à Bagdad, via l’association Caritas. Il peut espérer toucher 2.200 euros au compte-gouttes. Ses parents viennent de mettre la maison familiale en vente pour partir vivre dans une autre partie de la mégapole irakienne. En attendant de connaître la date de son départ, il a une place au Petit Château mais il a posé son sac à Gand, chez un ami qu’il avait rencontré à Bodrum (Turquie), sur la route de l’exil, et qui a obtenu le statut de réfugié l’an dernier.

Chez Caritas, on souligne travailler à une réintégration durable. L’an dernier, l’organisation a accompagné 89 Irakiens dans leur retour au pays. "On fait un suivi à distance des dossiers, et nous n’avons pas connaissance de cas d’atteintes graves sur les personnes retournées", explique Anne Dussart, responsable des programmes sociaux. L’Organisation internationale des migrations confirme n’avoir connaissance d’aucun cas de retour volontaire qui aurait débouché sur l’assassinat d’un "bénéficiaire" lié une appartenance politique, ethnique ou religieuse. Mais elle ne peut pas intervenir en cas de risque d’arrestation, lié à une désertion, par exemple.

"En venant ici je croyais trouver la justice, mais j’ai découvert que c’est comme dans mon pays: il faut mentir pour survivre."
Hussein Al Muwali

À l’époque où Hussein a quitté l’Irak, le Commissariat général aux réfugiés et apatrides estimait que la situation à Bagdad était à ce point problématique que toute personne qui en venait devait automatiquement être placée sous protection. "On a soudain vu arriver un grand nombre d’hommes de Bagdad et ses environs au profil similaire: la Belgique était le seul pays européen à octroyer automatiquement un statut de ce type aux personnes de cette région, et clairement les filières de passeurs ont joué un rôle dans cet afflux", explique Damien Dermaux, responsable de la communication du CGRA. Le Commissariat a mis à jour son évaluation: la protection automatique était terminée. "On a considéré que la situation restait problématique à Bagdad, mais qu’un examen au cas par cas offrait suffisamment de garanties." Parallèlement, le secrétaire d’État à l’Asile, Theo Francken, a envoyé une lettre aux nouveaux arrivants de cette région pour leur signifier que la procédure serait très longue et que l’issue ne serait probablement pas positive. Les arrivées ont chuté, et le taux de protection accordé par la Belgique est tombé de 68% en 2015 à 39% l’an dernier.

Hussein se situe quelque part entre ces deux pourcentages. Il est comme un corps étranger surpris d’être rejeté après une tentative de greffe. Il est convaincu d’avoir été face à une loterie injuste, mais il pèse sa sortie. "Je veux dire merci aux Belges et aux organisations d’aide aux migrants, c’est très gentil de m’avoir gardé en vie dans ce pays." Et ajoute, amer: "En venant ici je croyais trouver la justice, mais j’ai découvert que c’est comme dans mon pays: il faut mentir pour survivre."


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