chronique

Il est minuit moins cinq pour la santé mentale des travailleurs

Les problèmes de santé de nature psychosociale constituent la première cause de retrait du travail. Nous ne dilapidons pas seulement une partie du capital des entreprises, nous dilapidons notre capital humain

Une fois de plus, l’INAMI a tiré la sonnette d’alarme. Nous approchons le cap du demi-million de travailleurs en situation de maladie de longue durée. Pour cette catégorie de travailleurs, les problèmes de santé de nature psychosociale – tels que le burn-out ou la dépression – constituent la première cause de retrait du travail (36,8 %). Cette situation est d’autant plus préoccupante que l’impact de la crise sanitaire commence seulement à se faire sentir dans les statistiques.

Dire qu’il est minuit moins cinq pour la santé mentale du travailleur belge est donc un euphémisme. Ne pas s’investir activement pour la santé mentale au travail relève de la négligence coupable. Le 24 février, un jugement a pour la première fois condamné un employeur pour ne pas avoir pris de mesures préventives afin d’éviter un burn-out. C’est un précédent important, qui indique que nous entrons dans une nouvelle phase où les attentes de la société vis-à-vis des employeurs s’affirment.

Fausse pudeur

De fait, bien des souffrances peuvent être évitées sur le terrain. Si les employeurs en prennent conscience, il faut toutefois constater que de manière concrète, la prévention est souvent absente. C’est ainsi que le plan de prévention psychosociale – pourtant obligatoire – est loin d’être mis en place partout. Il faut sans doute l’imputer à une pensée trop unique ou à une fausse pudeur. Dans les deux cas, il s’agit de conceptions erronées.

L’idée que l’employeur « n’a pas à s’immiscer dans le vécu de son personnel » n’a pas de fondement solide. Cette réserve provient d’un manque de connaissance ou d’empathie. Comment donc voir que telle ou telle personne a des difficultés dans son travail ? Comment traiter ce problème ? Que peut-on aborder, sur quoi vaut-il mieux se taire ?

Or, c’est précisément là que le bât blesse. La réintégration est un processus destiné à reprendre le travail à un rythme acceptable, sous une forme réaménagée ou non. Tendre vers une politique de réintégration optimale est évidemment un objectif sensé car nous n’allons pas abandonner à leur sort un demi-million de personnes. Mais ne pourrait-on pas commencer par ne pas laisser aller les choses trop loin ?

Il existe bien des secouristes d’entreprise formés pour les petits accidents corporels ; il faudrait qu’il en soit de même pour la santé psychologique et mentale.

Et si nous détections les problèmes psychologiques et mentaux d’emblée, pour être en mesure d’aider les travailleurs dès le début et éviter ainsi leur sortie du travail ? Une écoute plus attentive, une adaptation du travail avant que le problème ne s’aggrave, un renvoi éventuel à un accompagnement professionnel, … Combien de souffrance pourrait-on prévenir si on donnait à la prévention l’attention qu’elle mérite ? Et combien de coûts sociaux pourrait-on éviter si le travailleur n’était pas abandonné à son sort, au point de glisser dans la maladie de longue durée ?

Dans d’autres pays, l’idée du « Mental Health First Aid » est bien plus entrée dans les mœurs que chez nous. Le raisonnement est très simple, c’est même un œuf de Colomb : il existe bien des secouristes d’entreprise formés pour les petits accidents corporels ; il faudrait qu’il en soit de même pour la santé psychologique et mentale.

"Premiers soins psychologiques et mentaux;"

En effet, l’employeur est responsable des premiers secours physiques, alors pourquoi pas, de la même façon, des difficultés psychologiques et mentales ? En faisant suivre aux supérieurs hiérarchiques dans les entreprises et organisations un cours de « Premiers soins psychologiques et mentaux », ils seraient formés à reconnaître, dans la pratique, les premiers signaux de burn-out, de dépression, d’anxiété, de problèmes d’ordre privé, etc.

En même temps, ils apprendraient des techniques de parole pour venir en aide jusqu’à un certain point. Ils ne se transformeront pas en psychologues, mais deviendront des « détecteurs de fumée » dans l’organisation, capables de donner à la santé psychologique et mentale la place qui lui revient.

9
milliards d'euros
En Belgique, les maladies de longue durée coûtent chaque année 9 milliards d’euros.

Fin du mois passé, le gouvernement fédéral a annoncé le déblocage de 5,5 millions d'euros pour un plan d'action visant à lutter contre le stress au travail. Une grande partie de cette somme sera consacrée à des mesures de prévention. Un pas dans la bonne direction. De leur côté, les employeurs doivent résolument miser sur le suivi et la promotion proactive de la santé psychologique et mentale.

C’est la seule façon d’éviter que 1 travailleur sur 3 reste sur la touche, de façon temporaire ou définitive. Sans quoi nous ne dilapidons pas seulement une partie du capital des entreprises – les maladies de longue durée coûtent 9 milliards d’euros tous les ans –, mais plus important encore, nous dilapidons notre capital humain.

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