interview

"Il va falloir briser le tabou qui interdit d’augmenter les recettes" (Marie-Hélène Ska)

©Frédéric Pauwels / HUMA

Marie-Hélène Ska, secrétaire générale de la CSC (syndicat chrétien), estime qu’il est temps que les politiques se mettent au travail. Les pensions, les salaires, la digitalisation, la transition écologique et les finances de la Sécurité sociale sont des dossiers qui demandent que l’on fixe "un cap à suivre". Elle s’explique.

Que pensez-vous de l’accord de gouvernement wallon?
Nous allons prendre le temps de le lire dans son intégralité, car le diable se cache souvent dans les détails. Nous sommes par exemple interpellés par l’idée d’investir 4 milliards d’euros sans dégager de moyens nouveaux.

"Il est devenu totalement inaudible pour les travailleurs de s’entendre dire qu’il manque x milliards d’euros au budget."

L’accord wallon prévoit aussi de relever le taux d’emploi de 63 à 68%, en réformant notamment les aides à la promotion de l’emploi (APE) et le Forem. N’est-ce pas un peu court?
Nous ne sommes pas des fétichistes du taux d’emploi, car ces chiffres ne rendent pas la complexité du marché du travail, au niveau des temps partiels par exemple. Quant aux APE, qui ont suscité pas mal de remous au cours de la législature précédente, il ne faut pas perdre de vue qu’ils touchent 60.000 travailleurs et constituent une source d’emploi très stable dans des secteurs vitaux pour la Wallonie. Pour ce qui est du Forem, je ne vais pas me prononcer sur un organisme qui, depuis sa création, a déjà subi bon nombre de réformes et de contrats de gestion.

Que vous inspire l’immobilisme politique au Fédéral depuis le 26 mai?
Deux choses. Premièrement, je constate que le pays n’est pas à l’arrêt. En dépit de l’absence de gouvernement, les trains roulent, le courrier est distribué, les écoles ont repris, les pensions sont payées et les malades sont soignés. Pourquoi? Parce que nous disposons de services collectifs bien développés. Deuxièmement, nous avons besoin d’un gouvernement pour fixer le cap à suivre et réaliser des investissements. On ne peut pas gérer un pays en s’appuyant sur des douzièmes provisoires. Aucune organisation ne peut fonctionner ainsi.

"1.900 familles ne savent pas de quoi leur avenir sera fait"

Marie-Hélène Ska constate que la récente annonce du départ de Dominique Leroy de la direction de Proximus plonge les travailleurs de l’entreprise dans une grande perplexité. "L’inquiétude est grande, notamment par rapport aux intentions de la future direction. Il faut garantir la continuité de l’entreprise, ce qui relève de la responsabilité du gouvernement et du conseil d’administration de Proximus. L’État doit pouvoir dire comment il voit les choses. Je veux bien qu’on soit en affaires courantes, mais les travailleurs ne l’ont pas demandé. En attendant, 1.900 familles ne savent toujours pas de quoi leur avenir sera fait. Pour l’instant, j’entends parler de la recherche d’un nouveau CEO et de ses émoluments, mais très peu des 1.900 personnes qui sont sur le départ et des autres qui font tourner la boîte. Ce sont les grands oubliés de la discussion actuelle."

Quel est ce cap qu’il convient de fixer?
Nous assistons aujourd’hui à deux grandes transformations: la digitalisation de l’économie et la transition écologique. La digitalisation touche de nombreux secteurs, que ce soit les télécoms, les banques, la distribution ou encore les transports. Or cette transformation est dépourvue de tout cadre réglementaire. Les banques se réorganisent les unes après les autres, mais personne n’a défini un quelconque service minimum, pour avoir accès à de l’argent liquide par exemple. Tout le monde ne paie pas par carte ou avec un smartphone. Quant à la transition écologique, elle nécessite une politique d’investissement à long terme. On ne peut pas s’en remettre au marché pour cela, car le marché n’est pas capable de garantir l’intérêt général.

Quels sont les sujets qui préoccupent les partenaires sociaux et qui demandent des solutions sans attendre?
Je citerai les pensions et les salaires. Pour les pensions, le gouvernement sortant a augmenté l’âge de la retraite, mais a laissé en friche le financement des pensions et la prise en compte de la pénibilité des carrières. Il faut mieux prendre en compte la réalité du monde du travail. La majorité des gens n’arrivent pas à travailler 45 ans en continu.

Ensuite, il faut revoir la loi de 2017 sur les salaires. Il n’est pas possible d’envisager de renégocier un accord sur l’évolution des salaires dans un carcan que nous n’avons du reste jamais accepté. Nous souhaitons retrouver une capacité de négociation sur l’évolution des salaires. À cet égard, nous voulons un relèvement du salaire minimum.

"Nous souhaitons retrouver une capacité de négociation sur l’évolution des salaires."

Quel salaire minimum visez-vous?
Nous ne nous fixons pas sur un montant nominal, sachant que des facteurs extérieurs tels que l’inflation peuvent avoir une grande influence.

"Il va falloir briser le tabou qui interdit d’augmenter les recettes."

Comment rééquilibrer les finances de la Sécurité sociale?
Le problème ne se situe pas tant au niveau des dépenses, car celles-ci ont été diminuées structurellement ces dernières années. Le problème se situe plutôt du côté du financement de la Sécurité sociale. Il va falloir briser le tabou qui interdit d’augmenter les recettes. Nous avons besoin de recettes nouvelles. Il est devenu totalement inaudible pour les travailleurs de s’entendre dire qu’il manque x milliards d’euros au budget. On ne peut plus demander à moins d’actifs de financer plus d’inactifs ni de travailler plus longtemps. Il faut recourir à d’autres sources de financement.

Lesquelles?
Il y a des revenus qui ne contribuent pas. Thomas Piketty en parle dans la version actualisée de son livre. Il faut aussi des indicateurs coût-vérité afin de prendre en compte les externalités de certaines activités. Je pense aux voitures salaires par exemple. Si Ryanair fait du low cost, c’est parce qu’il emploie des travailleurs low cost. Par ailleurs, certains grands acteurs économiques, comme Uber, Amazon ou Airbnb, jouent les passagers clandestins. Ils utilisent les infrastructures collectives – les routes, la fibre optique – mais ne paient pas d’impôts et exportent leurs bénéfices.

"Uber, Amazon ou Airbnb jouent les passagers clandestins: ils utilisent les infrastructures collectives mais ne paient pas d’impôts et exportent leurs bénéfices."

Le fait que le cdH ait opté pour l’opposition vous prive de relais politique. Cela ne risque-t-il pas de gêner votre action?
Je suis toujours un peu surprise qu’on revienne en 2019 avec cette question. Depuis 1970, le Mouvement ouvrier chrétien a adopté le principe d’équidistance par rapport aux partis politiques. Nous avons des contacts réguliers avec tous les partis politiques pour faire valoir les priorités du monde du travail. Pourquoi on ne demande jamais aux employeurs comment ils font pour faire valoir leur point de vue?

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