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reportage

Inondations: huit kilomètres de vies en lambeaux

Les camions répartissent les débris des inondations sur deux rangées de 3 mètres de haut et de 8 kilomètres de long. ©Valentin Bianchi / Hans Lucas

Les inondations ont généré un flot de déchets stockés dans l'urgence sur une bretelle d'autoroute. Visite de ce (non) lieu, où les vies privées se délitent...

Une poupée maculée de boue gît sur le sol à côté d'un demi-tronc d’arbre, au bas du tas. Plus haut, à mi-hauteur, un ballon de football crevé aux couleurs du Barça dispute l'espace aménagé entre les pans d’un cadre à de vieux journaux aux pages déchirées. On y lit une date: le jeudi 7 décembre 1961, et le début d'un titre en manchette où il est question d'une offensive des forces gouvernementales congolaises au Katanga. Un peu plus loin, on distingue dans un amoncellement de matériaux divers la table d’harmonie d’un piano. Et le défilé se poursuit indéfiniment: ici un Super Mario en version peluche, là des cartes de rationnement de la Deuxième Guerre mondiale, une brouette de ferme en bois, une statuette imitation Moaï (île de Pâques) engoncée sous un paquet de matelas, une carcasse de frigidaire éventrée... Et, partout, des amas indifférenciés sous les souillures de boue.

Le tas de déchets fait 3 mètres de haut en deux rangées étalées sur 8 kilomètres de long. Huit mille mètres d'objets et de souvenirs expulsés des caves, des rez-de-chaussée et parfois des étages des habitations des sinistrés de Verviers, Pepinster et de la trentaine d'autres communes lourdement impactées par les inondations de la mi-juillet dans la province de Liège. Huit mille mètres de bribes de mémoires, de biographies personnelles en lambeaux.

La table d'harmonie d'un piano émerge du magma de déchets épandu sur la bretelle de l'A601. ©Valentin Bianchi / Hans Lucas

Le portable perdu

Plus utilisée dans le circuit autoroutier depuis 2014, la bretelle d’autoroute de l’A601 affectée au stockage des déchets des inondations dans la région liégeoise présente un spectacle qui donne le vertige. On est partagé entre émotion, stupeur, empathie pour ces milliers de personnes dont des morceaux de vie privée gisent là pêle-mêle, à la merci des mouettes, et la tentation, indécente mais prégnante, de chiner, de dénicher là-dedans l’objet rare, non pas pour le revendre aux puces mais pour cristalliser le souvenir de cette catastrophe.

"Une dame nous a téléphoné pour nous demander si l'on pouvait retrouver son mobile."
Jean-Jacques De Paoli
Chef du service communication, Intradel

"Une dame nous a téléphoné pour nous demander si l'on pouvait retrouver son mobile", nous raconte Jean-Jacques De Paoli, le chef du service communication d'Intradel. L'intercommunale gérant les déchets en province de Liège est intervenue en première ligne pour stocker ces amas et entamer leur traitement dans l'urgence: début de tri ou broyage, incinération ou enfouissement. "Pour le broyage, on a dû faire venir une machine du sud de la France, précise-t-il, car on ne disposait pas d'un broyeur de capacité suffisante en Belgique." Les deux citations donnent le ton. On avance ici dans l'exceptionnel, le jamais vu: cette citoyenne n'a pas conscience de l'ampleur de la catastrophe, tandis que le pays tout entier n'a jamais investi dans un équipement ou des infrastructures pour répondre à de tels besoins.

L'A 601, site privilégié

Les déchets issus des inondations dans la province ont été transportés sur trois sites, où ils sont stockés dans l'attente de leur traitement. Le principal lieu d'entreposage est cette bretelle d'autoroute, les deux autres sont le site du Wérihet (Wandre), une ancienne friche industrielle liée aux charbonnages et promise à une reconversion en parc d'activités économiques, et le site "Loiseau"à Engis. Ce dernier a été constitué par un entrepreneur dans l'urgence sur demande de la commune d'Engis, mais son contenu, évalué entre 25 et 40.000 tonnes, va être transféré sur le site de l'A601. Le Wérihet, lui, ne sera plus alimenté et ses quelque 40.000 tonnes de déchets, rassemblés en un parallélépipède de 12 mètres de haut, devraient être traités dans les deux mois. Restera la bretelle d'autoroute, qui continuera d'accueillir les nouveaux déchets collectés dans les communes, notamment le long des berges et dans les cours d'eau. Mandatée par la région, la Spaque, spécialisée dans l'assainissement des friches polluées et des décharges, va y organiser prochainement le tri.

"La Région a décidé de réinvestir le site de l'A601 pour plusieurs raisons, explique Jean-Jacques De Paoli: il n'y a pas de riverains, donc que de faibles nuisances, et l'accessibilité y est très aisée pour les camions, contrairement au Wérihet où ceux-ci frôlaient les maisons." On y a aussi limité la hauteur du tas à trois mètres, ce qui facilitera le tri.

Une bretelle nullement désaffectée

Quant à savoir pourquoi cette bretelle qui fait au total 9 km entre Fexhe-Slins et Herstal se trouve ainsi disponible, il suffit de poser la question à la Sofico, la société wallonne en charge de la gestion et de l'entretien du réseau (auto)routier. "La fermeture de cet axe a été dictée par des impératifs de sécurité pour les usagers suite à la détérioration de la chaussée, souligne sa porte-parole Héloïse Winandy. L’état du revêtement était trop dégradé, de simples marchés d’entretien ne permettaient plus de maintenir l’A601 dans un état acceptable."

"La bretelle n'est pas désaffectée; elle fait toujours partie du domaine autoroutier, dans l'attente de sa réhabilitation."
Héloïse Winandy
porte-parole, Sofico

C'était en 2014: jugés coûteux, "les travaux de rénovation en profondeur qui s’imposaient sur ce tronçon avant toute réouverture au trafic" n'ont pas été considérés comme prioritaires. Et il était facile de rediriger le trafic sur cette voie reliant l'E313 à l'E40 (axe Anvers-Aix la Chapelle) vers l'échangeur de Vottem, ce qui fut fait. "Mais la bretelle n'est pas désaffectée, précise Héloïse Winandy, elle fait toujours partie du domaine autoroutier, dans l'attente de sa réhabilitation."

Problèmes de capacités

En théorie, on réserve trois formes de traitement à ces déchets constitués en majeure partie d'encombrants: le tri, l'incinération et l'enfouissement en centre technique (CET). On privilégie la première, qui permet de recycler un maximum de matériaux, puis la deuxième, l'enfouissement n'intervenant qu'en dernier recours car restant la solution la moins écologique.

750 tonnes/jour
Capacité du CET d'Intradel
L'incinérateur d'Intradel a une capacité de traitement de 200 tonnes par jour, son centre d'enfouissement technique de 750 t/jour.

Intradel a déjà commencé le travail: l'intercommunale incinère déjà une partie de ces déchets dans son unité d'Uvelia, avec valorisation énergétique (électricité), et en enfouit une autre dans son CET à Hallembaye (Oupeye).

Elle a également entamé de petites opérations de tri à la grue, en se limitant toutefois au gros électro (frigidaires, machines à laver...), aux déchets verts massifs (troncs), aux métaux et aux gros déchets de construction, tels que des morceaux entiers de pont. Problème: son incinérateur n'a qu'une capacité de 200 tonnes par jour et son CET, de 750 tonnes/jour. Problème supplémentaire, l'incinérateur ne fonctionnera qu'avec un seul four en septembre car l'autre devra subir un entretien (capacité réduite dès lors à 100 t/jour).

Pour le CET, une solution vient d'être dégagée, avec l'accord de la Région wallonne. Intradel pourra réaiguiller une partie des déchets à enfouir vers le site de Beaumont, près de Charleroi. Cette mesure présente l'avantage que le gros du trajet sera effectué par barges du port de Herstal à celui de Charleroi, ce qui limitera les transports en camion au parcours de 10 minutes entre ce dernier et le CET de Beaumont.

Saisi au vol dans les décombres, un petit Super Mario maculé de boue, arraché à son propriétaire. ©Valentin Bianchi / Hans Lucas

Visite guidée avant l'appel d'offres

La Spaque, qui opère non seulement pour Liège mais aussi pour toute la Wallonie, a repris la main, on l'a dit, pour organiser la collecte, le tri ou l'envoi en CET. Elle est en train de préparer le cahier des charges pour l'appel d'offres qu'elle lancera, d'ici un mois, à destination des opérateurs privés intéressés par le tri. "Dans ce cadre, nous avons demandé à Denuo, la fédération des entreprises spécialisées dans le traitement et le recyclage des déchets, d'organiser une visite au profit de ses membres des trois sites de stockage actuels, afin que tout le monde soit mis sur le même pied", nous indique Jean-Frédéric Deliège, le porte-parole de la Spaque.

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"Nous allons essayer de trier le maximum de ce qui se trouve sur l'A601."
Jean-Frédéric Deliège
Porte-parole, Spaque

Cette visite guidée de la bretelle de l'A601, du Wérihet et d'Engis a eu lieu ce vendredi. Un des objectifs est de permettre aux opérateurs privés de soulever des remarques et de poser des questions, ce dont la Spaque tiendra compte pour rédiger son cahier des charges. Le sort des 155.000 tonnes de déchets liégeois (évaluation actuelle qui sera sans doute dépassée, car des déchets supplémentaires ne cessent d'arriver) dépendra en grande partie de ce marché public.

"Nous allons essayer de trier le maximum de ce qui se trouve sur l'A601, précise Deliège. À Wérihet, ce ne sera pas possible car une partie est déjà broyée et le reste est entassé sur 12 m de haut, ce qui rend le tri dangereux."

Du côté des opérateurs privés, la prudence domine. "On pourra trier à la grue le gros électro, les déchets dangereux, le bois, les métaux et éventuellement les cadavres d'animaux", confie l'un d'eux sous anonymat. "Mais on ne pourra sans doute pas trier le reste. Trop souillé par la boue..."

"L'essentiel est d'avancer rapidement, conclut cet expert. Car au-delà des considérations d'environnement, il y a aussi un enjeu d'hygiène et de santé publique." Sous-entendu: même sur un bout de route déserté, ces montagnes de déchets peuvent générer des pollutions.

Le résumé

  • Plus utilisée dans le circuit autoroutier depuis 2014, la bretelle d’autoroute de l’A601 présente un spectacle qui donne le vertige: des bribes de vie privée se retrouvent étalées pêle-mêle sur 8 km.
  • Dans les bureaux d'Intradel, de la Spaque, de la Région et des entreprises privées spécialisées, on prépare l’évacuation et le traitement de ces 155.000 et quelques tonnes de déchets.
  • La Spaque a organisé ce vendredi une visite des trois sites de stockage pour les opérateurs privés intéressés, en vue de préparer l’appel d’offres qu'elle lancera en septembre pour la mission de tri.
  • Selon un expert privé, il sera difficile de trier davantage que le gros électro, le bois et les métaux.

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