tribune

Inscrire la laïcité dans la Constitution

Il faut saisir l’occasion que nous offre la prochaine révision de la Constitution pour inscrire la laïcité comme la norme organisatrice de l’Etat de droit.

Voici quelque temps la presse francophone donnait la parole à Nadia Geerts, cette enseignante agressée sur les réseaux sociaux pour s’être opposée à la décision de son pouvoir organisateur d’autoriser le port du voile dans les écoles d’enseignement supérieur de la Communauté française.

Claude Desama. ©Debby Termonia

Au-delà de son droit à la liberté d’expression, l’héroïne de cette affaire justifiait sa prise de position par son attachement à la laïcité, un concept dont la polysémie autorise les interprétations les plus diverses et parfois les plus contradictoires.

Ainsi la laïcité « à la française », le laïcisme pour l’appeler par son nom, n’est pas loin de considérer que les religions, et singulièrement l’islam, constituent une menace potentielle contre la liberté de pensée et une entrave à l’émancipation des femmes. Cette approche fait étrangement peu de cas de la lettre et de l’esprit de la loi fondatrice de 1905 dont ses adeptes prétendent s’inspirer. Celle-ci consacre en effet la liberté religieuse et la neutralité de l’Etat comme les deux bouts d’une corde qui unit croyants et non-croyants dans un même esprit de tolérance et de respect mutuel.

La volonté des laïcistes contemporains de confiner l’expression religieuse aux lieux de culte et au cercle privé est également contraire à l’intention du législateur comme l’avait rappelé l’un d’entre eux lors des débats à l’Assemblée nationale. Aux députés catholiques qui redoutaient de voir disparaître toute manifestation de leur religion dans l’espace public, Aristide Briand avait répondu, non sans humour, que grâce à la loi précisément, les curés pouvaient exhiber leur soutane partout où ils le souhaitaient.

En Belgique, faute d’une loi de séparation des Églises et de l’État, nous vivons dans un régime de type concordataire où la neutralité de l’État s’accommode de subventions aux cultes.

Régime concordataire

En Belgique, faute d’une loi de séparation des Eglises et de l’Etat, nous vivons dans un régime de type concordataire où la neutralité de l’Etat s’accommode de subventions aux cultes et, depuis peu, à la laïcité philosophique sans oublier la « liberté subsidiée » dont bénéficient les établissements confessionnels notamment dans les domaines de l’enseignement et de la santé.

Ce compromis à la belge n’a pas empêché des avancées éthiques importantes que nous envient nos voisins français, ce qui fait dire à des laïcs comme Hervé Hasquin qu’il ne faut surtout rien changer à une « équipe qui gagne ». Cette attitude qui consiste à mettre la poussière sous le tapis n’est pas sans danger à terme, et l’affaire Nadia Geerts est là pour nous le rappeler.

Les germes de l'intolérance

D’une part, elle met en évidence le fait que ce « pacte de tolérance » passé au fil du temps entre les libres penseurs et les chrétiens n’est pas forcément entériné par d’autres courants religieux qui acceptent mal la primauté de la loi civile sur la loi divine.

La laïcité bien comprise n’est pas une opinion parmi d’autres, mais la liberté d’en avoir une. Elle n’est pas non plus une conviction, mais le principe qui les autorise toutes.

D’autre part, elle révèle que les hussards du laïcisme sont tentés de poursuivre leur combat historique contre les dévots, ceux de l’islam cette fois, en imposant leur interprétation de la philosophie des Lumières comme horizon indépassable des valeurs spirituelles.

L’absence d’une affirmation claire du caractère laïque de l’Etat favorise la propagation de ces mouvements antagonistes qui portent en eux les germes de l’intolérance. Il faut donc saisir l’occasion que nous offre la prochaine révision de la Constitution pour franchir le pas et inscrire dans la Charte fondamentale la laïcité comme la norme organisatrice de l’Etat de droit.

A ceux qui s’en inquiéteraient, c’est l’occasion de rappeler que la laïcité bien comprise n’est pas une opinion parmi d’autres, mais la liberté d’en avoir une. Elle n’est pas non plus une conviction, mais le principe qui les autorise toutes, sous réserve du respect de l’ordre public et de la neutralité de l’Etat.

Vision manichéenne

À une époque où celui-ci tend à se faire de plus en plus moralisateur, voire intrusif, et où la «cancel culture» diffuse une vision manichéenne du monde, une telle démarche, hautement symbolique, aurait un double effet positif: celui d’affranchir la laïcité des idéologies qui en revendiquent l’héritage; celui d’inclure dans le Contrat civique, la tolérance réciproque comme fondement du vivre-ensemble.

Certes l’entreprise est politiquement ardue, mais ce n’est pas une raison pour y renoncer avant même d’engager le débat. Le pire serait en effet d’éluder la question au risque de creuser l’incompréhension mutuelle et d’accroître les tensions qu’elle génère.

Claude Desama
Docteur en Philosophie et lettres
Professeur honoraire de l’Université de Liège

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