analyse

Intempéries en Belgique: "Composer avec la nature, plutôt que la dompter"

©Photo News

En travaillant sur une meilleure gestion des espaces verts et des espaces urbains, en revoyant certaines pratiques agricoles, en favorisant des zones humides, on peut éviter le pire.

"Cette catastrophe, elle nous apprend une chose: la nature reprend toujours ses droits. Et plutôt que de vouloir la dompter, comme on l’a tenté pendant longtemps, il va falloir apprendre à composer avec, l’observer, s’appuyer dessus et travailler main dans la main avec elle."

Joël Privot, architecte et urbaniste à l’ULiège, pose en préambule ce constat, avant d’expliquer quelles solutions sont à préconiser pour éviter autant que faire se peut de nouvelles grosses inondations.

Ces solutions, elles viennent notamment de l'observation des décisions prises dans le passé. Car ce sont elles qui expliquent, en partie, comment la situation s’est dégradée à ce point en région liégeoise, et un peu partout en Wallonie. Certes, il y a aussi une situation de pluviométrie exceptionnelle, telle qu’on en connaît une fois tous les 200 ans, précise son collègue expert en hydrologie Benjamin Dewals. Mais, dans le cas particulier de Liège et ses environs, il y a aussi la conjonction de deux facteurs : le développement industriel et minier (qui a entraîné le fait que les terrains se sont retrouvés sous le niveau de la Meuse) et la vision hygiéniste. Sans s’attarder outre mesure sur ces facteurs historiques, Joël Privot rappelle que certains boulevards liégeois, comme le boulevard de la Constitution ou le boulevard de l’automobile, sont d’anciens bras de l’Ourthe qui ont été remblayés il y a un plus d’un siècle. "La Meuse s’étalait sur plusieurs centaines de mètres, la largeur a été ramenée à une dizaine de mètres pour permettre l’implantation des entreprises et usines. La logique était de dompter la nature, et cela nous revient en pleine figure comme un booomerang."

Voilà brièvement pour le passé. Mais que faire maintenant, alors que le changement climatique, "la dérive climatique", précise Joël Privot, fait que ces épisodes de pluies diluviennes, survenant en plein été (là où habituellement ils ont lieu en hiver) se répéteront encore ? L’enjeu pour le futur sera donc d’apprendre à vivre avec ces épisodes, passer entre les gouttes, et éviter les inondations catastrophiques. Impossible ? Non, des pistes existent. Passons-les en revue.

Le "Stop béton" et le réaménagement des espaces

Il s’agit d’investir dans la rénovation du bâti plutôt que dans les nouvelles constructions, et redonner place à davantage d’espaces verts. "Il faut aussi favoriser les espaces verts en ville pour permettre à l’eau de s’infiltrer dans le sol et recharger les nappes phréatiques, explique Benjamin Dewals, expert en hydraulique à l’ULiège. Non seulement pour disposer d’un stock lors des périodes de sécheresse plus intense, mais aussi pour décharger les collecteurs d’égouts. C’est à la portée de compréhension d’un enfant de huit ans : toute l’eau qui ruisselle sur le béton, et part aux égouts, s’accumulera en cas d’orage et débordera, que ce soit dans les rues, ou dans les rivières.  "Il faut aussi une véritable réflexion sur le ruissellement des eaux pour l’octroi des permis de bâtir individuels. Du bon sens, qui veut qu’il faut éviter d’inonder ses voisins en concevant mal ses remblais, en empierrant ses jardins et ses allées, en concevant des parkings publics goudronnés, plutôt qu’avec des solutions permettant l’infiltration des eaux de pluie dans le sol."

"Il faut éviter d’inonder ses voisins en concevant mal ses remblais, en empierrant ses jardins et ses allées, en concevant des parkings publics goudronnés."
Benjamin Dewals
Expert en hydraulique à l'ULiège

Joël Privot évoque aussi les 3.700 friches industrielles qui ne demandent qu’à être reconverties : "cela peut être utilisé comme zones tampons, comme îlots de fraîcheur. Il s’agit d’avoir une véritable stratégie, et de faire en sorte que nos territoires soient résilients." "Il s'agit aussi de réfléchir à octroyer des permis qui ont du sens, ajoute encore Benjamin Dewals. Il y a assez d'espace en Région wallonne pour urbaniser les plateaux plutôt que les fonds de vallée."

La prévention des crues

Joël Privot invite à tourner le regard vers nos voisins hollandais, qui ont connu un désastre similaire au début des années 1990, dans la région de Nimègue, une petite ville coincée entre le Rhin, au nord, et la Meuse, au sud. "Les autorités ont lancé un vaste programme national, ‘Ruimte voor de rivier’ (De l’espace pour la rivière). Ils ont dépensé 6 milliards d’euros pour éviter les inondations, en retravaillant le profil des cours d’eau : création de digues, création de nouveaux bras pour réguler l’écoulement et faire un bypass au sein du méandre." Des décisions politiques pas simples ont dû être prises, jusqu’à l’expropriation d’habitants pour la création de nouveaux bras.

"Les autorités ont lancé un vaste programme national, ‘Ruimte voor de rivier’ (De l’espace pour la rivière). Ils ont dépensé 6 milliards d’euros pour éviter les inondations."
Joël Privot
Architecte et urbaniste à l’ULiège

Joël Privot évoque aussi les bassins d’orage naturels, des territoires "éponges" créés en utilisant certains lieux, comme les terrains de foot, des prairies. "Il s’agit ici de décaisser sur 10 ou 20 cm par exemple un terrain  de foot ou un espace vert qui, le temps d’un gros souci d’inondation, accueillera les eaux de pluie.»

La révision des pratiques agricoles

"Les pratiques agricoles ne vont pas tout changer, nous dit d’emblée Aurore Degré, professeur de physique des sols et d’hydrologie à Gembloux. L’ampleur des averses n’aurait pas été atténuée par une gestion des sols différente." Ce qui n’empêche que certaines choses peuvent être faites pour éviter les coulées de boue venant des terres agricoles. "Il s’agit de faire en sorte que les sols absorbent mieux les pluies, dit la spécialiste, en pratiquant les sous-semis sous les cultures principales, afin de garder une végétation sur les champs le plus longtemps possible. Cela évite la fragilisation du sol en surface."

Les autres pistes suggérées aux agriculteurs sont le placement de bandes d’herbe en fin de parcelle, les fossés, talus, haies, qui ralentissent le ruissellement de l’eau. Enfin, la diminution de la taille des parcelles, et la diversification pour bénéficier des avantages des différentes sortes de plantes, permettraient aussi d’éviter les trop grands ruissellements et l’érosion des sols. "Un grand champ de pommes de terre, c’est un site à risque. Et croire que l’on va éviter le ruissellement en faisant les sillons dans le sens perpendiculaire à la pente, c’est une légende. Cela peut fonctionner pour les petites pluies, pour les grosses averses cela cause même davantage de dégâts encore, car l’eau retenue dans un premier temps finit par dégringoler d’un coup."

Le résumé

  • Les inondations de ces derniers jours ont un caractère exceptionnel, et sont donc difficilement évitables.
  • Des solutions existent pourtant pour limiter les dégâts lors de pluies et de crues moins fortes.
  • Il faut travailler sur une meilleure gestion des sols et des cours d'eau.
  • Il faudra aussi tirer les leçons d'une urbanisation à outrance et mal pensée.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés